La caissière arabe

Nous retrouvons un jeune homme lambda, fis d’une famille de CSP+ et bien élevé. Un être assez inoffensif en somme. Comme bons nombres de Français il se rend parfois, quand le cœur lui en dit, à son Carrefour City, fort bien achalandé, situé dans un quartier composé de gens bien, tout comme lui. Un jour comme un autre, alors qu’il va pour mettre ses produits à la caisse, machinalement, comme tout le monde a toujours fait et semblait toujours devoir faire, il lève les yeux, brièvement au départ, puis il s’arrête, car ce qu’il voit alors ce sont des yeux, ardents, non destinés à rester sous des lumières artificielles en regardant des jours durant des articles défiler. Elle est arabe, plus pauvre que lui et ses cheveux sont attachés. Ils remontent d’abord et apportent un élégant air aérien au visage puis ils redescendent comme les belles palmes d’un palmier, légèrement teints d’une couleur rougeoyante de feu, un feu qui brûle même en décembre. D’un milieu social différent, ils ne devaient jamais se rencontrer. Tout était si beau pourtant, l’évidence était là. Alors qu’il réglait en insérant sa carte bancaire, le jeune homme sentit que ce n’était pas ça, que quelque chose n’allait pas. Il prit le ticket de caisse que lui tendait la jeune femme incandescente en posant son regard sur lui, orné d’un noir délicat qui faisait montre d’un savoir-faire propre aux peuples de la méditerranée maghrébine. Ce maquillage n’eut pas été là, le regard aurait gardé son intensité, mais avec celui-ci il devenait un fin charbon ardent, une invitation à descendre dans les profondeurs de la mine. Qu’y trouverait l’aventurier impétueux ? Il ne le saurait qu’en descendant. Alors que toutes ces sensations s’agitaient à l’intérieur du jeune homme il se rendit compte qu’il était déjà dehors, que tout était déjà fini, pour toujours et à jamais. Pourquoi devait-il en être ainsi ? Pourquoi les évidences devaient-elles être systématiquement brisées par la réalité, ou plutôt, par ce qui lui en donnait le droit, le réalisme. Était-ce un manque de courage dans le cœur des gens de notre époque ? Avions-nous abdiqué avant même de nous battre ? Avions-nous renoncé à toute violence ? Ce mot existait-il encore dans le dictionnaire, avais-je d’ailleurs toujours le droit de l’employer ? Ou étions-nous devenus de paisibles bêtes de troupeaux, en pâturages, dont la tranquillité ne serait jamais perturbée hormis par la dernière d’entre elles, la mort.

Les choses auraient donc dû en rester là. Mais notre jeune homme, qui brûlait encore d’une énergie miraculeuse, décida de faire ce qui était dans la mesure de son possible et dans la mesure de l’acceptable. Il décida de retourner à son supermarché pour voir la caissière à nouveau. Qu’espérait-il en s’engageant dans une pareille entreprise ? Lui-même ne le savait pas. Il savait simplement que c’était juste. Ainsi il devint un fidèle de ce magasin, y allant le plus souvent possible, parfois même n’achetait-il rien mais venait uniquement pour apercevoir la caissière de son cœur. Il la regardait très brièvement et avec pudeur, en sortant et en rougissant, mais peut-être cela n’était-ce dû qu’à notre air vivifiant de décembre qui se plaisait à nous rappeler qu’en dépit du réchauffement climatique, nous étions malgré tout en hiver.

Les visites duraient depuis un mois. Au départ la caissière ne remarqua pas le manège cavalier du jeune homme, qu’il venait à une fréquence anormale pour un client. Elle ne voyait pas non plus qu’il faisait toujours en sorte, dans la mesure du possible, de passer à sa caisse à elle. Puis, après un certain temps, elle remarqua les passages du jeune homme et commença à observer ses allers et venues. Enfin, elle croisa son regard et c’est probablement à ce moment qu’elle comprit. Cela l’amusa. Elle en fut peut-être même flattée bien que je n’oserais m’avancer jusque-là car essayer de savoir ce que les femmes ont en leur cœur est au moins autant hasardeux que de pronostiquer au loto, si ce n’est plus. Elle cherchait dorénavant à croiser son regard, ce qu’elle réussit à maintes reprises. Dorénavant ils s’échangeaient même des sourires, du moins autant que l’on puisse en juger avec les masques que tous deux portaient. Au fur et à mesure, une forme de complicité s’était créée entre eux. C’étaient comme s’ils se connaissaient sans jamais s’être parlé. À ce propos, le jeune homme pensa qu’il était temps. Il souhaita qu’ils se parlassent.

Il se rendit donc comme à son habitude au magasin, d’une humeur joyeuse à l’idée d’enfin entendre la voix de la jolie jeune femme. Par un manque de chance anodin, il ne la vit pas ce jour-ci. Il revint le lendemain car sa résolution n’avait pas faibli. Hélas, elle fût encore absente, ainsi que les jours suivants. Une semaine passa sans qu’il ne la vît. Le jeune homme commença à douter. Avait-il mal agi ? S’était-elle sentie harcelée ? Il ne savait quelle position adoptée mais il ne pouvait souffrir d’ignorer ce qui s’était passé. Il retourna une énième fois au magasin et demanda avec appréhension à un des caissiers s’il avait des nouvelles de la caissière aux cheveux attachés. N’ayant pas pour habitude qu’on lui pose de pareilles questions, le caissier avait froncé les sourcils, ne comprenant pas ce dont il retournait, soupçonnant une farce dont il n’avait aucune intention d’être le dindon. Les épaules du jeune homme s’affaissèrent, il se senti soudain très seul. Il se rappela qu’il était dans un supermarché de quartier, qu’il n’avait aucune intention d’acheter quoi que ce soit et le lieu lui parut bien triste. Alors qu’il s’apprêtait à partir en trainant sa peine, il entendit un « Monsieur » provenant de derrière lui : une caissière d’une cinquantaine d’année lui faisait des signes de s’approcher.

« Vous êtes le monsieur qu’elle voyait ? ». Lui demanda-t-elle. Confus et affecté, sentant que son cœur s’accélérait, il ne répondit pas. Mais la caissière douée d’une sensibilité certaine comprit que c’était bien lui.

« Elle ne travaille plus ici mais elle m’a dit de vous donner ça. »

Fébrilement, il prit le petit bout de papier qu’elle lui tendait comme il aurait saisi une relique fragile et inestimable. Ne pouvant attendre et sans se soucier des toussotements dans son dos ainsi que de la queue qui s’impatientait, il déplia le précieux mot et lut :

« Mon numéro si jamais vous voulez parler. Lina. »

Au grand soulagement des gens qui commençaient à sérieusement s’énerver, il sortit du Carrefour City. Il huma profondément l’air froid, regardant au loin, une expression interdite sur le visage.

Ici, je laisserai au clément lecteur le loisir d’imaginer la suite de cette histoire, -s’il devait y en avoir une-, certes surprenante, mais qui arrive encore aujourd’hui.

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