Le débat du bal

L’air frais lui respira dessus, il s’arrêta une petite seconde : au même instant, volèrent jusqu’à lui les sons de l’orchestre qui sonnait à nouveau.

Il fallait y retourner ! Sourit Romain. Mais quelle serait sa stratégie ? Il ne fallait surtout pas se poser trop de questions. Non, surtout pas. Les questions nuisaient à l’action. L’instinct, oui l’instinct, au sein de ce tintamarre de la raison, entendre, écouter l’instinct. C’était la meilleure chose à faire. Oui, la meilleure. Une bonne posture. Oui. Il expira profondément en rassemblant ses forces et en essayant de forcer son cerveau à lui garantir le courage dont il pensait avoir tant besoin. Mais le cerveau n’était pas tendre en négociation ! Il ne lâchait pas prise si facilement. Calculer ! Il lui fallait calculer, encore et encore, calculer !

Et si elle le regardait comme ci et pas comme ça ? Et si elle touchait ses cheveux de la main gauche et pas de la main droite ? Et si elle avait déjà un verre à la main ? Et si, la lumière, oui, la lumière, vite la lumière ! Tellement de variables, si peu de temps, et l’autre dadais qui me demande du courage. Je n’ai pas que ça à faire ! Tellement de choses à calculer…

Ces pensées auraient pu durer jusqu’à la fin des temps sans parvenir à une résolution satisfaisante pour le commun des mortels mais c’est alors que Simon vint perturber les tergiversations :

– Je sais exactement ce que tu te dis mais tu ne dois pas penser. Tu dois te vider la tête. Vas-y tout simplement ! Tu verras bien ce que ça donne.

Oui ! Ce Simon est plein de bon sens, de naturel, ce qui me fait habituellement tant défaut. Il dit vrai. Allons-y !

Mais Quentin arrivait lui aussi à ce moment-là :

– Écoute Romain, je sais ce que vient de te dire Simon. Mais as-tu bien considéré la situation ? Tu ne peux pas te lancer comme ça, sans plan établi, sans stratégie de retrait.

Je le savais ! Quentin a entièrement raison, sur toute la ligne. Quand je pense que Simon a failli m’entraîner… m’entraîner à ma perte, oui ! Réfléchissons. L’instinct ce n’est pas mon truc, il me faut un plan. Un plan, oui. J’ai à peu près repéré le lieu. À peu près, oui. Il ne me reste qu’à imaginer un enchaînement d’actions et tout ira pour le mieux, il ne me restera plus qu’à exécuter. Oui, tout ne doit dépendre que de l’exécution, je ne dois plus avoir à penser, un mouvement mécanique, un automate, devenir un automate. Oui c’est comme ça qu’il faut faire.

Sur ces bonnes résolutions, Romain allait pour se tourner vers l’intérieur mais Guillaume sortait justement à ce moment-là :

– Ça va les gars ? Ouh là, t’as une sale tête Romain. Il se passe quoi ?

– Quentin lui a tout embrouillé le cerveau. Déclara Simon.

– Simon lui a prodigué des conseils idiots. Rétorqua Quentin.

– Vous vous prenez vraiment trop la tête. Rentrons. Il se passera quelque chose s’il doit se passer quelque chose.

Ces paroles semblèrent receler l’ultime sagesse et d’un mouvement univoque on rentra, Romain restant seul.

Ah, la veine d’avoir des amis ! Je suis encore plus embrouillé qu’auparavant. Je n’arrive même plus à me rappeler quel était le problème initial. Oui, quel était ce problème ? Celui qui me sollicita récemment. Ah ! Oui ! Le plan. Enfin, plutôt, l’absence de plan. Plus encore faut-il seulement un plan ? Là réside tout le nerf de la question. Oui, la question. Le nerf, oui. Le nerf de la question, hum.

Je pourrais entrer, arriver par la droite, elle ne me verrait pas venir. Hum, ce serait bizarre, non ? Non pas par la droite. Mais sur la gauche elle me voit arriver sur dix mètres. Et si jamais elle croise mon regard ? Non, non, folie inconsidérée. Passons par la droite. Oui à droite, mais pas trop à droite tout de même, un juste milieu, oui, un juste milieu. Camouflé mais résolu. Résolu, oui. Oui c’est ça, et alors je pourrais, oui je pourrais… mais déjà Adélaïde était là en le regardant avec amusement :

– En train de te faire des nœuds au cerveau ? Tu ne devrais pas, tu lui plais beaucoup tu sais, tu devrais juste aller la voir. Je t’accompagne si tu veux.

Quoi ?! Un piège ? Oui c’est un piège. Mais elle a un sourire si bienveillant, des cheveux bouclés comme la Vierge. Oui, la Vierge. Oui. Attends, quoi ? La Vierge ? Elle avait des cheveux bouclés ? Une source historique pour attester de cela ? Non, pas de source, non. Mais ce sourire. Oui ce sourire. Bienveillant. Et cette petite voix, oui, cette petite voix. Qui me dit d’y aller, de lui faire confiance. Oui, oui, il est temps. La réflexion stérile a assez duré. Place à l’action.

Il avait levé le pied droit. Enfin, enfin tout allait se résoudre. Oui. L’orchestre jouait, la musique se faisait plus pénétrante. Mais Cassandre sortait soudain en sautillant justement à ce moment-là. Elle avait son sourire narquois, méchant :

– Attends, tu ne vas pas faire ce que je crois tout de même ? Ahaha. Tu penses vraiment que tu as tes chances ? Non mais tu rêves ou quoi ? Tu as bu ? Oublie ça tout de suite, ça vaudra mieux pour toi. Tu t’épargneras la honte.

Oui, la honte, oui. La honte, oui.  Elle a raison, sur toute la ligne, sur toute la ligne oui. Qu’est-ce que j’ai cru ? Que c’était possible ? Quel imbécile… Il n’y a qu’elle pour m’avouer la cruelle vérité, sans détour et sans filtre. Bienheureuse bienfaitrice, sois louée pour l’éternité !

Comprenant trop bien l’effet des paroles de Cassandre sur Romain, Adélaïde lui jeta un regard noir. Cette dernière :

– Rentrons, il me fait trop de peine pour que je continue à le regarder. Elles rentrèrent.

Au moins maintenant je sais à quoi m’en tenir. Plus de questions à me poser. Tout est clair, la position à adopter. Un soulagement, quel soulagement. Les tracas qui s’en vont, oui les tracas qui s’en vont.

Au sein de ce renoncement qui prétextait un cartésianisme de bon aloi, le cœur essayait bon gré mal gré de se frayer un chemin. Romain commençait à ressentir une sensation étrange. Il n’arrivait pas encore à mettre le doigt dessus, mais ça le démangeait. Ça devenait de plus en plus désagréable. Il ne comprenait pas, son cerveau non plus.

Il avait renoncé, il ne devait plus y avoir de problème. Il devrait être en paix, serein. Il ne devrait même plus être dehors mais dedans, profitant du bal. Mais cette sensation grandissait, commençait à devenir insupportable. Quelle était encore cette fourberie ? Une dernière donnée, non prise en compte par le cerveau ? Il sentit alors, avec une clairvoyance blessante et libératrice, ce qui s’agitait en lui. C’était le regret qui venait se manifester. Il toquait à la porte. Le cerveau était très embarrassé car il pensait avoir retourné le problème dans tous le sens, il pensait avoir pesé les pour et les contre avec exactitude, il pensait que le renoncement était la seule option valable, celle qui l’emportait haut la main sur toutes les autres, sur toutes celles qui pouvaient, et il y en avait un nombre infini en réalité, conduire à une humiliation, un échec.

Mais il n’avait pas pensé au regret. À la décharge du cerveau, celui-ci venait assez rarement, à-vrai-dire. Uniquement en des occasions spéciales, toujours surprenantes pour le cerveau d’ailleurs. Il fallait évidemment que, dans une situation si épineuse où l’on ne pouvait déjà qu’à grand peine démêler le vrai du faux avant de pouvoir échafauder un plan de décision qui tienne à peu près la route, que le regret vienne pointer le bout de son nez, mettre son petit grain de sel, au moment même où, après des efforts colossaux et une torture inouïe, j’avais finalement réussi à résoudre cette situation si problématique.

L’enfoiré. Surtout qu’il allait gagner, le petit bâtard, je le sens déjà gros comme une maison. Romain est trop affaibli, il va écouter le premier gourou venu. Tsss. S’il doit en être ainsi, je démissionne, ce n’est plus mon problème. Il a bon dos le regret. Il arrive après la bataille, il fait le beau, il parade. Il fait le désintéressé. Ah ! Je me marre ! Il va voir ! Il va voir si c’est un client facile le Romain. Amuse-toi bien mon grand ! Ah ! Si vous me cherchez je serai en train de prendre le compte-rendu du désastre à venir. Une décision basée sur la potentialité du regret, sur cet affabulateur pour bonne femme.

Romain non plus n’avait pas pensé au regret. Il pensait s’être enfin débarrassé de ses tourments. Mais il constatait avec amertume que ce n’était pas fini. Comment réagir ? Écouter le regret ? Vivre avec ? Il ne savait que faire. Cela ne devrait pas être si dur de vivre avec. Le regret devait venir de temps en temps, rappeler quelques comportements honteux mais le désagrément ne devait pas durer bien longtemps, cela devait être supportable. Il y avait simplement un petit truc désagréable, une petite démangeaison qui reviendrait par-ci par-là, comme un moustique que l’on n’arrive pas à écraser. Réfléchissant en ces termes, Romain sentait pourtant que ce ne serait pas si facile. Vivre avec le regret. On n’en mourrait pas, non bien sûr, encore heureux ! Mais on raconte que ça en avait bouffé plus d’un, quand même. Il fallait prendre cela au sérieux, tout de même. C’était en somme quelque chose d’indélébile, d’éternel, on ne plaisantait pas avec ce genre de choses. Ça faisait un peu peur.

Quoi faire, alors ? La seule solution réelle était d’agir, pour que le regret, ce petit vicieux, n’ait pas de prétexte pour venir, qu’il reste terré loin, très loin, là où il était, ça valait mieux.

Oui, agir, c’était ce qu’il devait faire, c’était juste. Rien qu’à cette perspective, les alarmes de la raison se déclenchèrent à nouveau, comme au départ de notre histoire. Mais elles se firent beaucoup moins stridentes, presque fluettes. Face à la perspective du regret il semblait que la raison perdait une nouvelle bataille.

« Foutu pour foutu » pensa le cerveau. De toute manière, je ne réponds plus des agissements de ce petit con, je ne peux plus être tenu responsable des conséquences. Qu’il fasse bien ce qui lui chante.

Ressentant une forme de paix intérieure, de légèreté, Romain sourit. Pour de bon, il se dirigea vers la porte d’entrée. Arrivant au niveau de la poignée, celle-ci s’abaissa et la porte laissa paraître une jeune fille. C’était elle.

Ici, l’intérieur de notre héros se fit si assourdissant que je ne saurais hélas dire ce qui s’y passait réellement. Je laisse au regard aiguisé et aux commentaires avisés de ses amis le soin de nous éclairer :

– C’est elle !

– Oui c’est elle !

– Ils sont face à face !

– Sérieux ?!

– Alors ? Alors ?

– Je crois, oui je crois qu’elle lui sourit !

– Oh !

– Et lui, il fait quoi ?

– Oui, il fait quoi ?

– Je, je crois qu’il lui sourit aussi !

– Oh !

– Oh !

– Hourra !

– Amis, allons danser !

– En avant !

« En avant ! » Tu parles. Toutes ces tracasseries pour qu’une porte qui s’ouvre résolve le schmilblick. Bah. C’est la dernière fois que je perds mon temps à calculer toutes ces conneries. Et l’autre dadais qui est content. Bon, tant mieux, remarque.

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