Les chiffres

01/04/21, TGV Inoui 8642, 2nd classe, voiture 008, Place 101, départ 19h35 – arrivée 21H17. 19 place de la gare, 35000 Rennes, 17 boulevard de vaugirard, 75741 Paris.

À quoi bon tous ces chiffres puisqu’ils ne nous enlaceront pas ? La solitude n’a pas de numéro. On peut compter treize hommes seuls dans une voiture, la 008 par exemple, mais ça ne nous dira rien. Solitude un, solitude deux, solitude… non, ça ne signifie rien. Les chiffres ne peuvent qu’ordonner, ils sont insensibles. Des fils de pute sans mère.

Si je veux me pendre, la place 101 sera-t-elle plus clémente que la 102 ? Non, les deux seront indifférentes, me regarderont passer la corde au cou sans bouger. La 103, la 104 peut-être… non, je sais compter jusqu’à l’infini mais ça ne changera rien. Qu’importe l’infini, si c’est pour y être seul ? Qui n’échangerait pas tous les milliards de millions de milliers de nombres sans-cœur contre une poignée de fidèles compagnons ? Qui accepterait de ne savoir compter que jusqu’à 2 si : on vous promettait que le zéro serait là pour vous accueillir à votre arrivée et pour vous dire adieu à votre départ, que le un vous accompagnerait tout du long peu importe les circonstances, que le deux vous aimerait tant que vous en seriez digne. Signeriez-vous ce contrat que l’on vous tendrait ?

Car j’ai beau essayer, questionner le 7, embrasser le 66 ou engueuler le 99 mais ils restent impassibles. Je ne peux que les soustraire, les diviser, les torturer, encore et encore, jusqu’à les vomir. Outragés, ils se vengent par leur silence éternel.

Cet homme à côté, arrivée 21h37, arrondissement 16, pizza au four 10 minutes, celui derrière, métro 4, télé chaîne 13, lit 1 place, celui au loin à côté des toilettes, Uber Eats 10€, frais de livraison 2€, 3 commandes avant prochaine offerte. Moi, Hall 2, métro 6, puis 1, trajet 45 minutes, arrivée 22h00, lit 1 place.

Non, les nombres ne nous sauveront pas. Tous ces bâtards ne sont que la vaine progéniture de mathématiciens solitaires. Peut-être l’exponentielle fut pour Poincaré un confident qu’il ne trouva jamais parmi les hommes, e=mc2 l’unique ami d’Einstein…

En fait, pour que tout soit dit, il n’eut fallu que deux chiffres : le zéro et le un.

Le premier nous crache, nous fait atterrir dans le second, puis nous ravale.

À la fin c’est lui, le chiffre, ultime. 

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