Zerkalo

« Zerkalo », en russe, signifie « le miroir ».

Un petit français lambda peut-il séduire une moscovite russe de bonne famille, promise à un avenir radieux ? Peut-il devenir, ne serait-ce qu’un instant fugace, le grain de sable de sa vie, dévier la mécanique implacable du ce qu’il faut, du ce qui doit ? La réponse est : il ne le peut pas. Mais il ne le sait pas encore, donc il essaye. En réalité, l’histoire humaine n’est qu’une accumulation de ces tentatives impossibles. Napoléon lui-même n’a-t-il pas poussé jusqu’à Moscou, croyant qu’il y serait accueilli en vainqueur, pour finalement n’en découvrir que les cendres narquoises ? Ne repartit-il pas… la queue entre les jambes ?

Il lui a sorti le « zerkalo » en espérant que ça l’impressionnerait mais il n’a pas su dire si ç’a été le cas. Le regard mystérieux de cette fille d’un pays qu’il ne connaît que par les films de Tarkovski continue de le fixer, indéchiffrable. Il a l’impression d’être un petit rongeur, face à un reptile qui l’hypnotiserait. C’est à lui de parler, du moins c’est lui qui s’y sent obligé. Elle, ne dit mot, hôche gracieusement la tête quand elle semble en avoir envie. Il ne saurait dire quelle phrase fait mouche ou non.

Elle mâche délicatement, il peut voir la sauce des pasta venir doucement maculer ses lèvres pulpeuses. Va-t-elle se les lécher ? Il pense qu’elle est trop bien élevée pour ça. Il espère avoir la réponse tôt ou tard. Qu’elle se les lèche ou se les essuie ne fera aucune différence, il aimera ça car il aime cette petite russe. Oui il aime cette chose inconnue, d’un pays lointain, cette forteresse dont la pensée lui est inaccessible. Se prend-il pour un chevalier ? Souhaite-t-il escalader la muraille, atteindre le plus haut des donjons ? Il ne semble guère équipé pour une telle tâche, mais il continue d’essayer. Ce n’est pas Lancelot qui trouva le Graal, mais Galaad.  Galaad, le pur. Et c’est bien la plus pure des intentions qui anime notre Français : le désir. N’est-il pas le motif le plus noble ? Comment lui dire cela, sans que ce soit… inapproprié. Au lieu de ça il continue de lui parler du cinéma russe, du « zerkalo ». Car c’est vrai, combien d’étrangers ont déjà pu lui tenir propos si pertinents sur l’art de son pays ? Il table sur zéro et le repas continue.

Il sent que ce qu’il a déployé d’érudition ne sera pas suffisant, il commence à être à court de munitions. C’est qu’il faut parler à la chair si l’on veut l’invoquer. Parler à la tête et il n’y a qu’elle qui vous répond, le cœur s’ennuie, la chair bâille. Mais parler à la chair, il ne sait pas faire. Aussi l’on parle des cours, du semestre, de la beauté de cet Erasmus -soupirs-. Tant de sujets dont il n’a que faire et dont elle-même parle avec un intérêt distrait. Au fond, que ressent-elle ? Impossible à savoir, ses yeux verts parlent en cyrillique. Il ne saurait y trouver une quelconque notice. Passe-t-elle un bon moment ? Est-elle intéressée ? Est-ce qu’il lui plaît ?

Alors qu’ils sont allés chercher le tiramisu à volonté et qu’une pointe blanche de mascarpone donne à son joli nez une allure d’icône, qu’il n’aurait qu’envie de profaner, lui ne sait comment se confier. Pourtant, il est certain qu’il existe un monde où c’est simple, tellement simple. Il habite à 5 minutes du Momart. Il traverse une rue et il est chez lui. Il l’invite à prendre un verre pour prolonger cet agréable moment, sa terrasse ensoleillée est ravie d’accueillir une invitée si distinguée. Et après, le reste. Oui, certainement qu’il existe un monde où c’est arrivé. Mais dans son monde à lui, il ne peut que déglutir ce tiramisu trop sucré qui le nargue. Il est muet et tout ce qui sort de sa bouche est inepte. Cependant elle continue de l’écouter, elle relève une mèche rebelle, discrètement. À la fin elle lui dira qu’elle était « très impressionnée » par sa culture. Il ne pourra entendre cela. Ce n’est pas ce qu’il voulait, ce n’était pas l’issue que lui criait son corps. Il feindra un vague sourire. L’impressionner il n’en avait que faire, il voulait qu’elle ait envie de le faire.

Au loin les formes langoureuses de l’ombre russe disparaissent dans une rue romaine. Le soleil méditerranéen rit là-haut. Témoin de mon fiasco. Jamais aucun nuage ne sera là pour m’en cacher. Le beau temps est éternel dans la ville éternelle. Sur la terrasse solitaire de cet appartement du quartier Bologna, ce moqueur solaire viendra tous les jours rire de moi. Il me marquera du bronzage du lâche. Le « zerkalo » du regret.

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