Le dicible

C’était l’époque où je cherchais un travail ; enfin, était-ce vraiment le cas… peu importe. J’errais dans un Paris désaffecté quand un homme m’alpagua pour me proposer une conférence sur le féminisme ; désoeuvré, je m’étais dit que ça ou autre chose tuerait bien le temps.
Des centaines de chaises solitaires occupées, qui regardent dans la même direction, une estrade isolée, qui leur fait face, oui, c’est bien une salle de conférence.
Dans l’assistance je remarque très vite une jolie femme, la seule. J’ai toujours été ultrasensible à la beauté ; peut-être que, de manière inéluctable, comme le papillon de nuit ne peut se détourner de la lumière, je suis obligé de la voir.
Alors que l’on m’explique avec gentillesse que l’homme est un être mauvais dont l’empire oppressif arrive à son terme (pourquoi pas, après tout) je ne peux m’empêcher d’éprouver un désir grandissant pour cette dame de l’assistance. Je ressens vivement le paradoxe de ce sentiment, car participé-je à cette oppression, en voulant cette femme, sans qu’elle n’ait son mot à dire ? Disposé-je encore de mon désir ? J’aurais envie de poser la question, mais elle me semble provocante.
Plutôt, je me tais et je regarde cet ange, qui ni ne parle, ni ne crie. C’est mieux ainsi. Parler, et on peut toujours mentir. Mais ne rien dire, et on ne peut qu’être vrai, non ? Vous estimerez que ce silence constitue un renoncement, un acte négatif. Vous me permettrez de ne pas être d’accord. Si ne pas parler contribue à refuser le mensonge, alors pour moi, c’est un acte positif, une affirmation.
Ainsi je parle peu. Mais j’écoute. De cette manière, j’ai assez vite découvert que nos paroles ne se plaisaient jamais mieux que dans les parures inoffensives de l’ineptie, et que ses armoires n’en étaient que trop nombreuses. Nous parlons beaucoup, mais très peu de choses sont dites. En fait, ce que nous voudrions dire, nous ne le pouvons. Est-ce parce que nous avons peur ? Je ne sais pas. Les causes sont probablement diverses. Personnellement, j’attribue en général cette incapacité à notre ignorance ; nous ne savons pas ce que nous voulons dire, parce que nous ne nous connaissons pas ; la peur intervient peut-être à ce moment. Savoir ce que je veux ? Mais je devrais me battre pour l’avoir ensuite ! Fatigant… alors que ne pas me connaître et il n’y a plus de bataille à livrer. Quiétude confortable, glissement paisible jusqu’au tombeau.
Dans mon cas, j’estime que c’est la peur, oui, mais pas celle de connaître. Exemple immédiat : cette femme m’attire inévitablement -si bien que je n’entends plus depuis un moment ce qui se dit dans cette conférence- je connais donc exactement ce que je veux. Néanmoins, je bute : comment exprimer ce désir ; quoi dire, plutôt, que puis-je dire ? Je ne peux aller lui parler, car ce que je veux dire ne « se dit pas » tout comme on dit de certaines choses que ça « ne se fait pas ».
Tandis qu’ici s’arrête l’étendue de mon dicible, je ne peux que sentir que ce que je n’ai pas pu dire était pourtant ce que j’aurais voulu dire ; que ce qui a été tu, était la vérité.
En fin de compte, il y aurait beaucoup plus à apprendre de ce qu’on ne dit pas, jamais, que de ce qu’on dit, toujours ; la vérité ne serait donc pas à chercher dans la masse foisonnante du ce qui est dit, mais dans le néant silencieux du ce qui n’est pas dit.

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