La piscine

« La femme parfaite n’existe pas ».
Grande, brune, sensible, intelligente, elle parle un meilleur français que le mien avec un accent allemand délicieux… hm, moi je pense qu’elle existe.
Elle s’était montrée très entreprenante, d’un courage que j’admirerai toujours. Quelque chose se tramait, mais tout va toujours trop vite, à peine a-t-on le temps de se demander si c’est réel que pft ça a déjà disparu. Comment aurais-je pu pressentir qu’elle me lâcherait tout, d’un seul coup ? Que d’une innocente jeune fille d’outre-Rhin elle se transformerait soudain en Grosse Bertha, qui canonnerait mon cœur ? Elle, attaque surprise, moi, non préparé, ce n’était pas ma faute mon général, non pas ma faute, on m’avait dit qu’il n’y aurait aucun danger, juste une mission de reconnaissance, à la piscine municipale, avec mon correspondant allemand ; la routine et retour au camp, son chalet dans les montagnes.

Mais vous m’aviez menti, général. Vous ne m’aviez pas dit que ce serait quand elle sortirait de la piscine, rejoignant le no mans land de ceux qui n’ont pas pu s’aimer, oui précisément là, qu’elle me lâcherait tout, qu’elle me dirait : « je t’aime fort ». Ça quand même, mon général, c’était fulgurant. Mais peut-être vous-même ne l’aviez pas prévu, mon général, alors je vous pardonne.

Pourtant il y avait des signes, mon général, mais c’est comme l’artillerie avant l’assaut, ça peut durer des heures, des jours, des semaines, je me croyais en 14 mon général, mais en fait c’était 39, c’était la blitzkrieg ; oui qu’elle me presse pour qu’on aille ensemble dans le sauna, c’était une chose, qu’elle insiste pour qu’on descende le toboggan collé l’un à l’autre, c’en était une autre, mais que se mussent harmonieusement les éléments bavarois qui constituaient la mécanique parfaite de son corps pour escalader les escaliers qui la feraient disparaître à jamais, et qu’à ce moment uniquement, prête à en découdre, le couteau entre les dents, elle me glisse « je t’aime fort », quand même ça, c’était pas réglo, mon général…

Sûrement que j’ai voulu répliquer, oui mon général, sûrement que j’ai eu les meilleures intentions, mais impossible. Non pas que mon fidèle Lebel n’ait été à ma portée et chargé, car je le portais toujours avec moi, comme tout bon soldat, mon général, mais là, à ce moment précis, c’était trop, mon général, je n’ai pas pu le saisir, pas pu l’employer – aucun entraînement ne nous prépare jamais à la réalité du terrain, mon général, la seule chose qui compte, ce sont les couilles, à ce moment-là, mon général, et moi je ne les ai pas trouvées, mon général, non pas à ce moment-là, mon général…

Comme un traître à ma Patrie l’Amour, je crois que je me suis contenté de faire le mort, mon général ; je me suis étendu parmi tous ceux qui, tombés avant moi, n’avaient rien su dire ; mon ich liebe dich resté coincé dans ma gorge est venu rejoindre leurs « moi aussi », « ti amo anche io » silencieux et qui nous ont enseveli ; oui mon général, tous ces corps de couards se sont amoncelés en la montagne du Lâche, et je m’y suis caché, mon général.

Je crois même que, mon général, en me proférant son assaut de onze lettres, cette scélérate m’a attrapé le cou avec une délicate violence, et qu’elle s’est penchée à mon oreille, et qu’entre les coups de canons, les gémissements de mes frères agonisants, les encouragements de ceux encore vivants, me sont parvenus ces trois mots : « je t’aime fort ». Mais c’est allé vite, tellement vite, mon général, seulement pu esquiver, instinct de défense, mon général… Impitoyable, elle mena sa charge jusqu’à me regarder droit dans les yeux, oui, lorsqu’elle me murmura… et là mon général, vous vous doutez bien que j’aimais ma Patrie, mais j’aimais aussi et surtout ma vie, donc j’ai continué à faire le mort ; j’ai pas rendu son regard, non surtout pas, mon général, j’savais pas ce qui aurait pu se passer alors, et j’voulais survivre, mon général. C’est uniquement lorsqu’elle s’est retirée, escaladant les champs dévastés et absurdes d’une bataille dont elle était hélas la seule protagoniste, toute tremblante de ce qu’elle venait de tenter et offrant une dernière fois aux cadavres du no mans land la vue de son uniforme maillot de bain, que je l’ai regardée, j’irai même jusqu’à dire contemplée, mon général ; contemplée, disparaître…

Ainsi, malgré le déchaînement d’amour de la forcenée, j’en ai réchappé, mon général. Mais merde, quelle saveur le survivant peut-il espérer goûter, lorsqu’il ne s’est pas battu ? Une seule, mon général : l’amertume. Et aucun chlore, d’ aucune piscine, ne l’adoucira jamais.

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