Le gamin, le patron et la femme

— T’sais que certains sont morts pour moins que ça ?
— Je viens de boire un demi d’Asahi, ma faculté à évaluer le danger est par conséquent nulle.
— Ahahahaha, putain t’es un drôle toi. Un verre de Soju pour ce gamin !
Une serveuse à l’air inquiet me l’apporta.
— Cul sec ou on te coupe les couilles.
Cul sec.
— Ahahahaha, putain un autre, un autre !
Cul sec.
— Laisse la bouteille, minette.
Elle partit encore plus inquiète.
— Alors, qu’est-ce qui t’amène à notre table, petit puceau ?
Je haussai les épaules.
— J’sais pas. Vous m’aviez l’air de joyeux drilles.
— De quoi ?
— Oh mignon, t’es déjà bourré ?
Je les avais repérés depuis ma table. Ils étaient six, trois gars et trois filles. Les trois gars avaient des calvities plus ou moins avancées. Surtout ils étaient relâchés, affreusement relâchés. Polo, T-shirt, c’est presque s’ils n’étaient pas en tongs.
— À ton avis on est quoi ?
— Hm, je vous sens dangereux, comme des Chinois.
— Ahahah, nous, dangereux ? Non…
Il avait rigolé bruyamment, comme un mec qui a déjà buté des dizaines de types.
— T’as pas vu ce que nous ont fait ces fils de putes de Japonais pour dire ça.
— C’est du passé. Aujourd’hui qui craint les Japonais ?
— Il a pas tort.
— Mouais.
— C’est un Saint-Emilion que vous avez ? Excellent choix.
Ils l’avaient mis dans un pichet rempli de glaçons. Quel gâchis.
Deux filles étaient à table. Celle en face de moi était laide, somnolente. Celle à ma gauche très maquillée, vulgaire mais j’imagine qu’elle comblait mes nouveaux amis.
— Passe-moi le riz au lieu de rêvasser.
— Vous parlez un très bon français.
— Il se fout de notre gueule l’enfoiré.
Aussi sympathique fussent-ils ce n’étaient pas pour eux que j’avais marché jusqu’à cette table. C’était pour celle qui avait disparue depuis quelques minutes. Était-elle partie réceptionner une livraison ? Fumer une clope ?
— Dites, votre amie…
— Laquelle ?
— Celle qui était là…
— Ah le fumier !
— T’es vraiment un petit con.
— C’est la femme du patron, corniaud.
C’était donc ça.
— Rien à foutre.
Ils moururent de rire.
— Tiens ressers-toi du Soju plutôt que de dire des conneries.
Elle était belle, vraiment très belle. À la fois vulgaire et pure, ça m’avait frappé.
— Si tu veux la femme du patron, tu vas devoir le canner.
— T’as déjà buté quelqu’un, petit ?
— Je suis d’origine suisse, donc pacifiste.
— Ahahahaha.
Ils matraquèrent la table en se marrant ce qui fit sautiller les verres et les assiettes.
Tout était gros chez elle. Elle avait un gros visage, de gros seins, de grosses fesses. Et pourtant elle m’avait semblé si belle.
— Tiens remets des tranches de bœuf sur le feu, petit. Et les fais pas cramer surtout.
— Ouais sinon c’est toi qui paies, morveux.
— Ahahahahah.
Elle avait un pendentif autour du cou. Un débardeur noir qui laissait visible tout le haut de son dos.
En mastiquant :
— Alors comme ça elle te plaît, Jon ?
— Elle a du charme.
Il s’est esclaffé :
— « Du charme » ! Ahahahaha. Il me tue ce gamin. Tiens reprends du Soju.
Elle avait des traits lascifs, agressifs. Un regard de connasse insupportable. Et pourtant elle m’avait semblé si douce, si avenante.
— Rajoute des brocolis.
— Ouais des brocolis.
Ses cheveux sombres se coulaient en deux tresses longues qui glissaient jusqu’à sa nuque superbe elle-même fenêtre sur le haut de son dos sublime.
— Sauce piquante.
— Ouais, piquante.
Bien que je ne l’aie pas touché, j’étais certain que sa peau était parfaitement douce. Un tissu de soie chinois.
— On est à sec sur le vin. Petit, si tu vois la serveuse tu l’appelles.
— Qu’elle nous remette la même.
— Et demande-lui des glaçons.
— Cela va de soi.
Alors que je balayais la salle du regard pour aider mes amis je la vis. Elle apparaissait d’un angle et se dirigeait droit vers notre table. Je reconnus ses immenses boucles d’oreilles en cercle, son bracelet noir discret et son minishort jean ; vraiment mini et vraiment serré. En fait, que tout fût si serré chez elle alors qu’il était évident que tout était si difficile à contenir créait une tension étouffante. Tous ses vêtements, tout son attirail ne formaient qu’un barrage factice dont le seul but était de nous frustrer terriblement. En la regardant, un unique désir : qu’il lâche, ce barrage ; que d’un seul coup tout sorte et que le torrent puisse rugir librement en nous emportant avec lui s’il le souhaitait.
Entre les rires de l’assemblée elle vint se placer à ma droite, à côté de moi, car il y avait une place de libre, comme par un fait exprès.
Elle avait une présence écrasante et je n’osais la regarder. Elle sentait comme je m’y étais attendu : sucré et visqueux.
Je commençais à me sentir oppressé. Je n’avais pas pensé qu’elle serait juste à côté de moi, que je pourrais presque sentir les pulsations marquées de son cœur impitoyable.
— Hé, Jon, devine qui a le béguin pour toi ?
Mes camarades rirent tandis que je devinais un vague regard jeté sur moi.
— Monsieur est venu juste pour toi, t’imagines ?
Nouveaux rires. Elle, sur un ton dédaigneux, qui ne me surprit pas :
— C’est qui ?
— Un gamin.
— Un amoureux.
— Il est mignon, tu voudrais pas le cajoler ?
Je hasardai enfin un regard dans sa direction, uniquement pour m’apercevoir qu’elle avait une moue de mépris. Elle s’esclaffa :
— Un minable.
Ça me transperça le cœur.
— Oh, dis, lui parle pas comme ça, quand même.
— Le pauvre…
— Tiens, ressers-lui un verre de Soju pour te faire pardonner.
Il y eut soudain un profond silence, tendu. Mon copain semblait avoir franchi une limite. J’imagine qu’on ne parlait pas comme ça à « la femme du patron ». Personne ne me servit mon verre.
Finalement un de mes acolytes me murmura sur un ton inquiet, qui tranchait avec la légèreté précédente :
— Dis gamin, le patron va pas tarder… tu ferais mieux de te barrer, maintenant.
— Ouais, tu nous as bien fait marrer mais t’aurais intérêt à déguerpir.
— Ouais, ce serait plus sage.
Elle, ne me regardait pas. Je n’existais pas.
— J’ai pas envie d’être sage.
Ils se décomposèrent.
— Déconne pas.
— Lâche l’affaire, gamin.
— Ouais, t’es trop jeune pour crever.
Elle parla de nouveau, avec le même dédain délicieux qu’auparavant :
— Laissez-le, s’il a envie de faire son intéressant c’est son problème.
Cela sonna comme une sentence et un nouveau silence s’ensuivit, pesant. Cette fois on me servit un verre de Soju, comme on aurait apporté son dernier repas à un condamné à mort.
Plus personne ne dit mot.
Elle se rajusta sur sa chaise et des effluves de son parfum me parvinrent.
Soudain, un cri étouffé brisa le flottement ambiant :
« Il est là ! »
Comme des poulets sans tête les trois gars s’agitèrent en s’efforçant de reprendre une composition légère. Ils s’entraînèrent à rire et les blagues fusèrent mais ce n’était plus pareil. J’eus l’impression d’assister à un spectacle forcé. Toute spontanéité avait été aspirée.
Malgré leur inquiétude je n’avais pas peur. J’attendais.
— Ah, patron !
— Patron !
— Bienvenue, patron !
Il s’arrêta devant la table. Il en fit le tour lentement, très lentement.
— Prenez ma place patron !
— Non, la mienne !
— Ici, vous serez bien !
Mes trois compagnons étaient repoussés par une force invisible à l’opposé de là où se dirigeait « le patron » ; on aurait dit des aimants subissant le champ de force d’un autre bien plus puissant. Ils finirent par s’écraser dans un coin en attendant que le nouvel arrivant s’installe au milieu de la banquette, en face de moi.
Il n’était pas grand, plutôt petit même. Mais il dégageait quelque chose, une tranquillité effrayante. Ce n’était pas sa gueule couverte de cicatrices qui m’intimida mais bien cette sensation ; la sensation d’avoir affaire à un homme violent qui avait dépassé depuis longtemps la violence animale, au profit d’une violence assimilée, froide : humaine.
Sa voix ne me surprit pas, neutre :
— Qui es-tu ?
— C’est personne, patron.
— Un gamin qui nous divertissait.
— Il allait bientôt dégager.
Il ne sourcilla nullement. On aurait dit une statue indifférente et menaçante.
— Apparemment, il me trouvait jolie.  
Celle qui venait de dire ça exprès pour m’assassiner eut un rictus. Me compromettre lui avait plu. Elle voulait que je me fasse massacrer. Lui s’adossa à la banquette.
— C’est vrai ?
— Oui.
Il me toisa avec des yeux interdits. Du menton il désigna sa femme, toujours à côté de moi.
— Elle te plaît ?
— Oui.
Silence.
— Prends un verre de Soju.
On s’empressa de me servir. Mes trois copains étaient terriblement tendus. Je pense qu’ils s’inquiétaient plus pour leur sort que pour le mien. Après tout c’était à cause d’eux si j’avais pu approcher « la femme du patron ».
— Bois.
Je m’exécutais pendant qu’il m’observa. Puis :
— Comment tu comptes t’y prendre, pour l’obtenir ?
— Je ne sais pas. Je n’ai pas pensé aussi loin.
Ils guettèrent sa réaction, ils commençaient à suer.
Il se passa un moment la main sur sa tête chauve, comme si ça devait lui fournir l’issue de mon sort, puis un bruit rauque monta de sa gorge : il éclata de rire. Ses sbires l’imitèrent, crispés :
— On vous l’avait dit que c’était un marrant, patron.
— On vous l’avait gardé exprès.
— Ouais, exprès…
Il se calma puis me regarda, amusé :
— T’es un petit con.
Je n’ai pas commenté.
— Tu serais capable de me tuer ?
Les trois gus se figèrent à nouveau, suspendus à ma réponse. La femme, elle, s’ennuyait.
— Non.
— Alors tu ne pourras pas l’avoir.
Après qu’il m’a dit cette phrase un sentiment de résignation monta en moi, comme s’il n’y avait plus rien à dire. Même la proximité de la femme ne me procurait plus la sensation que j’avais eue auparavant.  
— Si tu veux l’avoir tu dois pouvoir me tuer. Autrement tu n’es qu’un plaisantin.
Il avait raison.
— Prends un dernier verre et disparais.
On me le servit, je le bus.
Tandis que je partais je vis qu’elle enlaçait « le patron ».
Elle ne m’a pas regardé.

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