Pantin putain

Un jour nous partions à vélo. Je n’étais pas très à l’aise dessus mais je n’osais pas lui avouer. Je faisais de mon mieux pour la suivre, elle, loin devant. Elle filait dans ces routes montagneuses comme un oiseau dans un ciel sans nuage. Aucun virage, aucun rocher, aucune branche ne l’atteignait. Elle n’était plus une fille. Elle était un zéphyr, doux, éphémère, qui se glissait partout sans difficulté, jusqu’à disparaître.
Pourquoi était-ce elle qui était tombée et non moi ? Je ne le comprendrai jamais. Je n’étais qu’un pantin mal branlé sur un véhicule non maîtrisé, elle une déesse stellaire qui traçait une trajectoire immaculée, mais trop rapide, peut-être.
Le vélo était complètement éclaté, l’arbre avait été tordu : elle se retenait de tomber par sa main droite, pendue au-dessus du vide gris, bouche béante prête à l’avaler.
Je freinais d’une manière ridicule, incontrôlée et tombais moi-même au sol ; mais je ne me blessais pas ; ne pensant qu’à la sauver je me précipitais vers le précipice, mais pourquoi la distance qui nous séparait était soudain envahie de ronces monstrueuses ? J’aurais juré qu’une seconde avant il n’y avait rien, mais peu importe, je devais continuer.
Ensanglanté et déchiré de toutes parts, j’arrivais enfin à son niveau ; une minuscule griffure coulait très légèrement sur la joue gauche de son beau visage : ce n’était rien, elle allait s’en sortir, c’était sûr. C’est alors que la petite pierre friable qui la maintenait parmi les vivants décida qu’il était enfin temps de se décrocher de la falaise ; je la rattrapai in extremis.
Elle tanguait légèrement dans le vide au bout de ma main tremblante… que pour son dernier moment elle ait été elle-même réduite à ne plus être qu’un pantin me crève le cœur ; elle qui avait toujours été si joyeuse, indépendante, immortelle… Réduite à dépendre d’un autre, de moi. Je savais que je n’aurais pas la force de la remonter… je ne pouvais que retarder sa chute, la regarder se balancer un temps, puis fermer les yeux pour ne pas la voir s’en aller.
Sachant que je ne la sauverais pas, car elle me connaissait mieux que moi-même, m’a-t-elle quand même souri ? Pour me dire que ce n’était pas ma faute ? Non, pas ma faute… j’aime à le penser. Je ne me souviens plus si j’ai crié quand mes muscles ont lâché. Quand sa chute n’a fait aucun bruit. Quand il n’y eut plus que le vent dans ma main.
Aujourd’hui encore, je n’ai toujours pas compris. C’était pourtant elle la plus forte. Mais c’était moi qui restais.
Pourquoi ?  

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