Jeu de cour

C’est lorsqu’il la vit qu’il tomba amoureux pour la première fois. 

Bien sûr, à cinq ans, ce n’est pas ce qu’il se dit. 

Mais immobile, frappé, il restait fasciné par cette petite fille aux cheveux bruns, qu’il avait aperçu un peu plus loin dans la cour. Longtemps il se demandera ce qu’elle avait que les autres n’avaient pas. La réponse était prosaïque : c’était elle, tout simplement. Certaines questions s’effacent devant l’évidence. Et l’évidence elle-même ne souffre aucune réflexion ; que l’action. 

Alors il fit ce qu’il n’avait jamais fait : il s’approcha.

Intimidé, que devait-il faire ? Elle était trop belle, et son sourire, trop beau ; éblouissant. Sa joie, trop franche, son rire, trop vivant. Qu’est-ce que c’était que cet être ? Le garçon ne comprenait pas ; seulement, a-t-on besoin de comprendre ce qu’est la lumière pour qu’elle nous attire ? A-t-on besoin de savoir ce qu’est la chaleur, pour l’apprécier ? Certains appellent ça l’instinct : restons-en là ; chercher à approfondir serait maladroit, travestirait les sentiments du jeune garçon. Or ce qu’il éprouvait était si pur. Quelque chose qu’il n’avait jamais senti, et qu’il ne sentirait jamais qu’avec elle, toute sa vie. On appelle aussi cela l’amour. 

Il restait proche, près d’elle pendant qu’elle jouait avec d’autres petites filles. Ne disant rien, il la regardait. Bouche ouverte, sans s’en rendre compte, absorbé. 

Enfin, on l’invita à jouer. 

Il ne jouait jamais avec les petites filles, habituellement. Ni trop avec les garçons, d’ailleurs. En fait, il ne jouait pas avec grand monde. Il était bien, seul. 

C’était ce jeu où il fallait courir après l’autre, pour le toucher. Petit à petit, les enfants étaient éliminés. Lui ne voulait jouer qu’avec elle ; il serait mort si on l’avait éliminé avant.

Riant, elle virevoltait sur ses petites pattes, inaccessible. 

Bientôt il ne resta plus qu’elle et lui. 

Il courait de plus en plus vite, il se rapprochait. Les enfants retenaient leur souffle ou s’impatientaient : ils voulaient encore jouer eux aussi ! 

Alors qu’il sentait qu’elle fatiguait, qu’il voyait son joli front se tremper d’effort et de joie, au moment où il tendait la main vers son petit dos, la sonnerie retentit. 

Pour découvrir d’autres textes :

Rêve

Laisse-moi jouer, rêve, enfant de putain ! Me laisseras-tu sortir des rails ? Cesseras-tu d’enfermer ma folie, ma volonté ? Tu n’es rien ! rien sans moi. Dès que je romps son…

Lire la suite

Bretonnes

Puis nous partions en virée. Tu connais pas Malo ? Viens, je te montre. Les filles là-bas, c’est pas croyable, tu verras. Je voulais bien le croire, on partait comme…

Lire la suite

Train

Un train et un homme très pressé arrivaient simultanément. Me trouvant sur le passage un peu en amont de la gare je décidai d’observer cette coïncidence de faits. L’homme était…

Lire la suite

Chargement en cours…

Un problème est survenu. Veuillez actualiser la page et/ou essayer à nouveau.

Un avis sur « Jeu de cour »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :