La visite au musée

— Chérie, je veux bien que nous allions au musée, mais à la condition qu’en rentrant nous fassions l’amour. »

C’était ainsi qu’elle m’avait eu, si je dois être honnête. Les visites au musée m’ennuyaient, il me faut l’avouer, mais elle, ah, elle. Comme je l’aimais ! Tant de nuits et tant de jours j’aurais passé à l’aimer ; tout le temps et tous les jours, si elle m’avait laissé… mais elle se plaisait à une certaine rareté, je profitais donc de chaque occasion qu’elle me donnait pour marchander. Non pas que je la forçasse, n’allez pas croire cela, car elle aimait autant l’amour que moi, mais elle était sûrement plus maîtresse de ses impulsions que moi-même. Car moi, moi, il me suffisait de sentir son odeur ne fût-ce qu’une seconde, une demi-seconde, avant que l’air ne l’ait absorbé, pour que je voulusse empoigner son cou, mordre sa gorge… C’était irrépressible. Bien souvent, quand je pensais à elle alors qu’elle était loin de moi, je me mordais le pouce jusqu’au sang tellement sa pensée était forte et le désir qui lui était associé. Cette technique revêtait en fait peu d’efficacité, car la douleur se présentait plutôt en stimulant qu’en inhibition, et la vue du sang me rappelait l’éclat de sa peau et la couleur des vêtements qu’il lui plaisait parfois revêtir quand elle voulait me torturer en invitations. Enfin, cela n’est pas très important… Nous allions au musée…

**

N’est-ce pas elle l’œuvre d’art en ce lieu ? J’interroge la surveillante assisse à ce sujet, elle me regarde avec étonnement. Mais ma dame a disparu. Je m’inquiète. Je regarde alentour. Je me mets à transpirer. « Bouh ! » « Ah ! » Elle s’était cachée. Quelle plaisantine… Elle m’a bien eu ! Elle s’éloigne, elle veut que nous allions à l’étage, je la regarde s’en aller. L’impression que ses cheveux me laissent de son dos est celle de la perfection. Le sait-elle seulement ? À quel point elle est parfaite. Bien sûr qu’elle l’ignore ! Comment le saurait-elle ? Pour elle, elle est simplement elle, et c’est déjà bien suffisant, oui, bien suffisant… Mais je monte la rejoindre et je laisse les œuvres en bas à leur silence, à mon indifférence ; elles se vexent, elles s’attristent, des larmes se mettent à couler d’elles, bientôt elles seront toutes perdues, gâtées… Mais je monte la rejoindre alors que le rez-de-chaussée ruisselle.

Elle est là, entre les poutres, entre les pylônes, elle avance lentement, la tête légèrement levée pour mieux regarder les œuvres. Ce sont des sculptures, je crois, mais ça n’a que peu d’importance ; ma sculpture est là, elle se meut, et il y a encore du temps, un peu, je le crois ; je ne la lâche pas, pas encore, pas là. J’aime à croire que c’est moi qui décide ; je m’illusionne…

Elle se tourne, elle me sourit. Elle a l’air heureuse, c’est ce que semblent me dire ses yeux, et s’ils sont joyeux alors je le suis, alors ce musée est l’endroit le plus merveilleux sur Terre, sur la Terre entière et il faut le protéger à tout prix. Dès demain j’appelle le Ministère, je lui dis : « 

« Tu aimes ? » me dit-elle et je sors de ma rêverie.

Je regarde alentour en chien de faïence, je suis méfiant. Je ne vois rien. Tout me semble vide si ce n’est elle. Dès lors je ne réponds pas et elle souffle en souriant. Elle sait ! Bien sûr qu’elle sait. Ah… le moment approche, je le sens, et je m’approche, je m’approche, mais je ne peux pas, pas encore la toucher car elle est absorbée. Je ne peux, je ne veux, la déranger. Dans sa contemplation. Ce moment lui appartient, je ne veux lui voler. Alors je m’abstiens, alors je me retiens, bien que cela me soit violence, bien que le goût du sang et du fer s’invite à ma bouche et que les fourmis soient à mes pieds. Ah, les fourmis ! Autant de symptômes. Ce qu’elle me fait. Non. Alors, je continue, je l’observe. Je regarde ses mains, ses doigts, ils sont lisses, sont de crème. L’index droit est légèrement plié, c’est qu’elle est concentrée. Sa tête est légèrement penchée et ses lèvres dessinent une mince fente. Sa respiration passe par là, vient délicatement soulever sa poitrine, à intervalles espacés, car elle est calme mais absorbée ; presque on dirait qu’elle a cessé de respirer.

La visite s’est très bien déroulée. Nous partons du grenier. Nous nous dirigeons vers la sortie, nous retraversons les allées, elle me dit :

« Oh ! tu ne voudrais pas ? »

C’est que nous repassons de par les salles, elle voudrait revoir… encore ! elle voudrait revoir et moi, moi j’ai des frissons, j’ai des tremblements de toute la peau. Mais qui suis-je, que puis-je, pour lui refuser ? Je suis son esclave de la tête aux pieds.

Elle me prend subitement par la main et c’est une décharge propre aux fibrillations, telle qu’elle pourrait me faire tout lâcher. En général la tension monte jusqu’aux oreilles. C’est comme le décollage d’un avion ou l’escalade d’une montagne de 4 kilomètres en accéléré. C’est comme si on m’agrippait les deux oreilles sans plus me les lâcher. Et ma vue se trouble et je ne peux plus regarder. Je ne sais plus où nous sommes, où nous sommes allés ? Je ne la vois plus, je l’ai perdue de vue. La tête me tourne et à ma main mon front brûle, la fièvre a pris son empire et je ne puis plus respirer. Je halète tel un être privé d’air, privé d’eau. Il faudra bien quelqu’un, quelqu’un pour me sauver. Mais soudain c’est un vent frais. Je me sens d’un seul coup revigoré. Tous les symptômes se sont évaporés.

« Merci » ai-je entendu par une jolie voix prononcé. À qui est-elle ? Elle a sonné si belle. J’aimerais tellement voir celle qui la porte.

Alors il y a soudain de la lumière et j’aperçois. C’est une brune aux cheveux bouclés, aux yeux pareils à des amandiers, l’air espiègle et rassuré, ainsi que des vermicelles sur les joues, mais en petits pointillés. Je la connais ? Elle me sourit. Qui est-elle ? C’est elle qui, je crois, m’a délivré. Elle la première, qui, je m’en souviens maintenant, m’a embrassé.  

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