Fantôme
Ces derniers temps je m’interroge. Beaucoup, à vrai dire. Ces visages que je scrute, que me disent-ils ? Ou plutôt, qu’y cherché-je ? C’est comme s’ils m’appelaient. Ils m’attirent vers eux, irrémédiables. Comme une force qui, sans que je puisse savoir pourquoi, me pousse encore et encore. Je cherche une clé, ils en sont la mystérieuse serrure. Je me demande si ce n’est pas l’espoir de la retrouvaille qui m’y conduit. Cette âme sœur que j’ai la sensation d’avoir, il y a bien longtemps de cela, connu et perdu. Peut-être sont-ils la manifestation d’un éternel retour de la perte. Et sans cesse le renouvellement d’un espoir déçu. Car ils ne pourront être elle. Ils ne pourront être celle dont l’absence et le souvenir me hantent, et dont je ne sais même être certain de l’existence. Avec le temps j’ai fini par lui donner un nom : Ophélie. C’est comme s’il avait fallu que je fixe cet étrange flottement. En un talisman, quelque chose de concret à brandir quand le trouble viendrait. Positivement, il y eut une Ophélie dans ma classe, la photo de grande section est là pour en attester. Mais cela ne constitue en rien une preuve. Tout au plus, une coïncidence. En fait, je cherche un spectre, un fantôme. Et non, c’est même pire. Je cherche l’ombre d’un fantôme.
Illusion
Tandis qu’il regardait à travers la fenêtre du train il eut un léger vertige dû au mouvement. Mais il s’aperçut qu’en fait ce n’était pas le sien qui partait mais celui qu’il voyait bouger à travers la vitre, lui donnant cette perturbante illusion de mobilité.
Dessein
Épris d’une petite demoiselle de sa classe, dont l’air péremptoire lui était un miracle, il s’arme de courage et glisse un dessin d’amour dans une enveloppe signé de son « R. » Hélas… dans cette classe il y avait aussi Romuald et c’est de lui qu’elle le prit. Se déroule alors un triste spectacle où il regarde les étourneaux s’en aller tandis qu’il reste seul dans le gris. Ainsi, il ne saurait être un Don Giovanni… seulement un Cyrano, malgré lui.
Quatre ans quinze mois
Les braves gens patientaient au feu rouge sans voiture, lorsqu’on entendit :
« Regardez, il n’y a personne. Pourquoi on est obligé d’attendre ? »
Ces paroles furent les plus sages que j’entendis ces quinze derniers mois. Celles d’un enfant de quatre ans.
Bougie
Tandis qu’il étendait le bras pour rejoindre le portefeuille dans sa poche il sentit soudain qu’il ne s’y trouvait plus. Il tressaillit une seconde, hébété de s’être fait ainsi voler sans avoir rien vu. Puis, presqu’aussitôt, il accueillit cet état de fait avec une étrange indifférence. Car après tout, même s’il venait de, et ce sans raison, perdre l’intégralité de son bien dans ce café tamisé où s’éparpillait la lueur d’une bougie, n’avait-il pas, tout de même et tout compte fait, passé un « bon moment » ? …
Cure-dent
Il avait réglé son repas et était parti en conservant le long cure-dent qui avait servi à maintenir son burger. Il l’avait gardé en doigt et hésitait maintenant à se le planter dans le cou. Cela ne serait pas fatal instantanément, il le savait. Il aurait encore le temps d’agoniser. Voir sa vie défiler dans une flaque. Ses peines et ses regrets, cela n’aurait plus grand intérêt. Car sur le front de mer des pieds finiraient par accourir. Peut-être entendrait-on une voix de femme, catastrophée, peut-être pas. Des discussions et, au loin, les sirènes. Une ambulance. Ah. Trop loin, les sirènes. Trop tard, l’ambulance. Trop grande, la flaque.
Pluie
Il se rappela que la pluie
est comme la peine
Va, vient
sèche au soleil

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