Tramway fantôme

Allant au travail ce matin-là, je me perdais dans la brume.

D’elle émergeaient des vestiges, apparaissaient en se lamentant des choses étranges et effrayantes.

Des faces de vieillards édentés aux traits las et flapis, le croassement sinistre de corbeaux ; un monument aux morts, mais lequel ? Je ne savais plus, je n’avais pas le temps de voir, il disparaissait presque aussitôt, à peine c’était une statue de femme aux yeux bandés, elle semblait pleurer, le visage tourné vers le ciel.

Sortant de ces visions, je sentais un sol boueux à mes pieds et j’appréhendais la venue de rats ou de gaz moutarde, ou une explosion. Pourquoi ? Je ne le savais pas, car je continuais de marcher en étant certain d’aller à mon travail. Mais c’était l’atmosphère, l’ambiance de ce matin-là, cette brume…

Traversant la voie ferrée, arrivait au loin mon tramway.

Je voyais ses deux phares jaunes approcher, transperçant la brume, comme deux yeux d’un prédateur reptilien ; le tramway me sembla être ce long serpent se glissant le long de la voie en sifflant, arrivant pour m’avaler.

S’arrêtant dans un « tss-tss-tss… », ses portes s’ouvrirent.

Personne ne descendit et, regardant alentour, je m’aperçus que j’étais seul sur le quai brumeux.

Je pénétrai.


I

L’intérieur me fit l’impression du Cri, une galerie de faces émaciées et fatiguées, lugubres.

Alentour, la buée aux vitres nous emprisonnait dans une forteresse de glace, elle-même environnée de ténèbres.

Le tramway démarra et toutes les faces de spectres s’ébranlèrent à l’unisson avant de revenir à leur position initiale ; elles étaient comme figées, le teint blême et le regard fixé vers le sol ; les dos voûtés comme dans une galerie expressionniste.

Validant mon Navigo, j’entendis une voix très enthousiaste :

« Ah ! Monsieur Ledrad. » 

Je levai la tête pour voir qui pouvait bien m’appeler : c’était une femme à barbe, qui fendait à travers les fantômes usagers. Les cheveux poivre et sel, environ une soixantaine d’années, les yeux globuleux et avec des lunettes.

— Je vous attendais, me dit-elle en finissant de s’approcher. Ravie de voir que vous serez des nôtres.
— Des nôtres ? demandai-je, étonné.
— Mais oui.
— …
— Le voyage, Monsieur Ledrad !

Je ne comprenais pas…

— …
— Prêt pour un tour de manège ?
— Je…
— Allons, allons, ce sera divertissant ! 
— Mais je dois aller…
— Bah, le travail ! Prenez cette expérience comme une formation. Nous vous exonérons.
— Je…
— Alors c’est d’accord ! 

« Quittons cette triste assemblée, dit-elle en me désignant les usagers toujours immobiles ; déprimants ! »

Elle me prend par le bras et le « voyage » commence. Nous allons visiter le tramway et elle est tellement joyeuse.


II

Nous nous retrouvons dans un long couloir assez sombre. Il est placardé d’étiquettes et de slogans qui défilent car nous avançons assez vite.

« Bienvenue, chère huitre. »
« Oui, vous êtes une huitre. »
« Ne pensez pas. »
« Enjoy! »
« Ne vous plaignez pas. »
« Surtout, ne vous plaignez pas. »
« Nous vous protégeons ; et le coupable, c’est l’autre. »
« Vous êtes une huitre. »
« Banane et chocolat. »

Marchant vélocement devant moi, elle me dit ne pas être satisfaite de ce couloir. Les affiches sont vieillies, il faut du neuf, du renouvellement. Penser à changer tout ça.
Le couloir se poursuit un certain temps, mais au loin il y a une lueur.

« Si vous voulez bien vous donner la peine » me dit-elle, très invitante.

Nous entrons sans un bruit, une injonction se fait entendre, une voix de femme, métallique : « Attention à vos effets personnels, des pickpockets peuvent être présents à bord. Onegai tatsui moto, onegai shimase desu. Des imposteurs peuvent être présents à bord : attention à votre âme personnelle. »

« Mes yeux ! Mes yeux ! »

C’est un vieil homme, qui a surgi devant moi. Il a les traits anormalement tirés, comme plongé dans une atroce souffrance.

« Mes yeux ! Mes yeux… » répète-t-il, complètement perdu.

Alors, la femme à barbe s’agace. Ses yeux, c’est lui-même qui se les est crevés. C’est un masochiste, un bouffon, et maintenant il veut faire son intéressant, jouer au martyr, à celui qui ne comprend pas, il veut qu’on le plaigne : il est répugnant.

« Mes yeux, mes yeux… » continue-t-il, ne sachant dire que ça.

Il se perd dans les convulsions de ses mains vers son visage, puis finit par disparaître. La femme à barbe me met en garde :

« Ne faites pas attention à ce genre d’énergumènes, nous risquons d’en croiser beaucoup, hélas. »

À peine m’a-t-elle prévenu qu’un autre surgit, effectivement, un peu plus loin.

« Si vieux… si vieux… » répète-t-il d’une voix faible.

Il a le dos courbé comme un C et l’allure d’une âme en guenilles. Pourtant, il a l’air d’avoir mon âge. Alors je veux lui répondre qu’il n’est pas vieux, qu’il a encore le temps, mais je ne peux rien dire.

« Si vieux… si vieux… » répète-t-il toujours avant de disparaître sans bruit.

La femme à barbe a un bref soupir puis me prend vigoureusement par le bras :

« Ne nous attardons pas ici. Après tout, nous ne sommes que de passage ! »

Ce trait d’esprit l’amuse beaucoup et nous pressons le pas vers d’autres rames qui renferment ce qu’elle tient vraiment à me montrer.


III

« Nous commencerons le voyage doucement, m’annonce-t-elle. Doucement mais sûrement. Avec pédagogie. Ce que nous allons voir maintenant est fondateur ! »

Nous parvenons dans un immense compartiment, si grand que ça ne me semble pas possible. Le plafond monte si haut que l’on pourrait croire au ciel. Je pense à une illusion d’optique, un jeu en relief. Un bâtiment émerge, sorte de cylindre informe. Elle m’interroge, très enthousiaste :

« Reconnaissez-vous ? Allons, reconnaissez-vous ? »

Je continue de l’observer mais ça ne me dit rien. Devant mon absence de réponse, elle s’excite.

« Le Parlement ! LE Parlement, insiste-t-elle. Strasbourg ! »

Je me demande comment nous pouvons être à Strasbourg à cet instant. Mais cette pensée disparaît assez vite et je reviens à l’exposé de ma guide. Le bâtiment est une prouesse architecturale. Les sommes investies pour sa construction ont été colossales. Des milliards de millions. Mais son contenu a encore plus de valeur. Ce bâtiment est l’épicentre. C’est un maëlstrom. Tout part de lui. Il disperse en tous sens sa belle énergie. C’est un totem enchanté. Un autre émerge pourtant derrière lui, un encore plus immense, si immense qu’il semble complètement avaler le premier. Énorme masse grise, préfabriqué évoquant vaguement une usine. Que peut-il bien contenir ?

« Des putains ! »

Je reste un instant circonspect. Elle répète. Des putains. Des milliers et des milliers de putains. 
Pour une raison que j’ignore, cette révélation ne me cause aucune surprise ni ne me provoque d’émotion. En quelque sorte, sans savoir pourquoi, je m’attendais à une réponse de ce type.

« C’est le bien nommé « bâtiment aux putains », poursuit-elle. Un titre un peu trivial, certes, mais qui a le mérite d’être fidèle à son contenu. »

Strasbourg est appelée la petite européenne, bien qu’en vérité les dames viennent principalement d’Afrique et de Chine, un peu du Chili aussi.

Cela étant dit, elle s’approche de moi avec malice :

« Vous appréciez les Asiatiques… »

Je rougis intérieurement qu’elle sache cela de mon intimité, mais je ne m’en étonne pas. Elle semble savoir tant de choses.

« Que diriez-vous de cette paysanne du Xin’Tiang ? » me propose-t-elle alors.

Je remarque devant nous une très belle jeune fille aux cheveux noirs et lisses.

« Elle a dix-neuf ans. Ou vingt-et-un, je ne sais plus. »

La jeune fille se tient immobile, les mains croisées devant elle avec discipline, attendant le verdict. Elle porte une jupe très courte qui découvre quasiment ses cuisses. On dirait une écolière.

« Bref, ça n’a pas grande importance : c’est la maison qui offre ! »

La femme à barbe me lance un clin d’œil appuyé et me donne un coup de coude amical.
Nous nous retrouvons seul à seul.
La jeune fille essaie d’abord de me convaincre qu’elle est humaine, mais j’ai du mal à la croire. Je fais peut-être preuve de mauvaise volonté mais pour moi elle n’est qu’une machine, remontée et réglée ; répétant les mêmes tâches encore et encore, ce constant démantibulage de son être. Ce qu’elle tente de me dire alors ne peut être que supercherie, répétition d’une scène de théâtre. Pourtant, elle insiste. Elle veut par-dessus tout me convaincre. Cela semble être, à cet instant, sa seule raison d’être, la seule qui, encore, justifie qu’elle puisse se tenir là, devant moi.

À force, des images surviennent.

Mes pieds sont dans une eau tiède, je lève la tête et c’est une rizière. Un peu plus loin, je l’aperçois, ses manches sont relevées ainsi que son pantalon, ce qui laisse découvrir sa peau sépia. C’est l’aube, le soleil se lève timidement, de jolies couleurs viennent briller sur les cheveux noirs de la jeune fille, attachés en arrière et légèrement humidifiés, réfléchissant la lumière. De la rosée perle à son front. Soudain, une mèche épaisse se détache de son bandeau et vient caresser les traits délicats de son visage ; alors qu’elle la relève suffisamment vite un artiste n’a eu le temps de saisir qu’une esquisse : un très léger souvenir… Mais la vision s’éteint car elle ne pourra m’en dire plus, les clients attendent. Une longue queue qui se forme déjà et moi j’ai le sentiment de ne pas être élu. Elle détourne le visage et disparaît brusquement. La femme à barbe revient vers moi.

« Je vous aurais bien aussi montré le bâtiment aux lobbies, crucial de même, mais je crains que nous n’ayons pas le temps il nous faut poursuivre. Enfin, vous avez vu le plus important ! »

Nous longeons une infinité d’hommes en costumes se frottant les mains avec satisfaction. Ils pénètrent tour à tour dans l’usine et n’en ressortent plus.

Dehors, c’est toujours la nuit. Un homme prostré dans un coin se parle tout seul. Il ressemble à un étrange clochard.

« Est-il détesté ? dit-il. Est-il minoritaire ? Bien de la minorité ? »

La dame à barbe me met en garde de même : c’est un fou. Il ne faut pas faire attention à lui. Ne pas le regarder et poursuivre son chemin. Nous le croiserons plusieurs fois, hélas. Est-il bien monstrueux, bien détesté ? Bien minoritaire, de la minorité ?


IV

Nous parvenons dans des couloirs étonnamment déserts, au calme clinique, lugubre. Les murs sont jaunâtres. La femme à barbe ouvre la marche, elle semble dans son élément. Une conversation émane d’une chambre :

« Mais je vais mourir seul ! »

C’est la voix d’un homme, d’un certain âge probablement, il semble en colère, comme s’il se rendait soudain compte de quelque chose, une vérité qui le stupéfiait tout à coup. Une deuxième voix lui répond d’un ton suave qui masque mal la méchanceté :

—Mais, ne l’avez-vous pas toujours été ?
— Mais, mes enfants…, murmure l’homme dans un soupir.

La voix poursuit, agacée :

— Vos enfants travaillent, Monsieur.
— Mais…

Elle enfonce le clou :

« Ou c’est qu’ils ne vous aiment pas. Dans tous les cas, ils ont mieux à faire. »

L’homme essaie encore.

« Mes petits-enfants… »

La réponse est univoque.

« Ils ignorent qui vous êtes. La notion même de « grand-parent » leur est étrangère. Vous n’existez pas pour eux. »

Un silence se fait, mais il y plane la tristesse du vieil homme. L’autre reprend. Il ne masque plus sa condescendance.  

— C’est même étonnant que vous soyez toujours en vie, dans ces conditions. S’accrocher ainsi à l’existence…
— Mes petits-enfants…, répète-t-il sans entendre.
 
L’autre est à bout :

« Vos petits-enfants, vos petits-enfants ! Ne sont-ils pas fils et filles des éprouvettes ? Ne sont-ils pas libres ? Absous de toute parenté ? Cessez de penser à eux, nom d’un chien. »

Le silence revient.
Finalement, des bruits de lutte éclatent. Le vieil homme tente de se révolter. Rivotril ! Rivotril, vite ! 
Des bruits de pas précipités et légers, ceux d’une infirmière peut-être, puis le silence. Pour de bon, cette fois.

**

« Bien, faisons une pause ! » me dit-elle, enjouée.

Je m’adosse contre une paroi du tramway tandis qu’elle fait lentement les cent pas. La rame est vide et le dehors toujours obscur.  

« Que pensez-vous du voyage jusqu’à présent ? » me demande-t-elle.

Je reste un instant interdit.

« Oui, je comprends ! Cela doit quelque peu vous surprendre. Encore que… »

C’est plus un soliloque. Elle continue de marcher en faisant les questions et les réponses. Cependant, ce qu’elle dit semble assez juste.

« On s’en étonne, au départ. Puis, après un certain temps… Je ne dirais pas que c’est de l’indifférence…, elle est catégorique à ce sujet, non, c’est plus une acceptation, une résignation. Oui, on accepte. Cela entre dans notre normalité. Cela devient normatif. Ici elle me regarde d’un air entendu, excusez-moi pour l’irruption de ces termes techniques ! J’ai fait Polytechnique, alors… »

« Enfin ! dit-elle dans un grand geste, la voix appuyée. J’espère que vous n’êtes pas trop déçu. »

Ici elle change quelque peu son jeu en feignant de se parler à part soi, se courbant caricaturalement comme un méchant qui comploterait à voix basse.

« Après tout, je n’avais rien promis… Vous êtes reposé ? Allons-y. »


V

Nous parvenons dans une grande antichambre boisée aux sièges rouges. L’agitation y est maîtresse, des éclats de voix se font entendre de part et d’autre, mais rien de tout cela ne semble mener nulle part.

— Je, je, je…
— Je veux parler ! Je veux parler !
— Je, je, je…
— Je veux parler ! Je veux parler !
— La parole est
— Je, je
— La parole est à
— Je
— La parole est d’or !

Une exclamation furieuse retentit du fond :

« Que l’on silence la putain ! Elle n’a que trop parlé. »

Ils silencent la putain.

— Bravo !
— Bravo !
— La République !
— Un peu de dignité.
— Bravo !

Ils applaudissent, leurs mains claquent vigoureusement, on sent une grande fierté. Mais soudain retentit une phrase courte, qui sonne comme une sanction. Presque une onomatopée :

« 49.3. »

C’est une dispersée digne d’un poulailler. Le lieu est aussitôt vide de toute âme. La dame à barbe inspecte les sièges molletonnés.

« Cela sent mauvais, dit-elle nonchalamment. Il faudra nettoyer. »

Cependant, après une inspection sommaire, elle semble approuver l’état des lieux et nous partons sans épilogue. J’emporte seulement la vague impression d’un rouge… un rouge fané.

« Est-il bien minoritaire ? De la minorité ? » 

Le fou est dans un coin de la rame, non loin de nous. Il continue de tourner comme un disque rayé.

— Ah ! le revoilà. Ne l’écoutez pas… 
— Bien minoritaire, de la minorité ? 

« Tout va bien ? Alors le programme continue ! »

Elle imite un chauffeur de train tirant le harnais à vapeur et nous poursuivons toujours plus joyeusement.


VI

Dans un compartiment désert à l’atmosphère estivale, elle me parle des camps. Les colonies de vacances. Cela semble bon : tout le monde en colonie ! Mais tant de monde, cela formerait des queues leu-leu. Elle ne s’en inquiète pas cependant.

« L’Histoire a démontré que nous savions très bien nous en occuper. » 

La suppression des camps était une erreur. Une faiblesse. Remords de dernière minute. Elle m’explique :

« Voyez-vous, ce n’est qu’à grand contre-cœur que les Soviétiques défirent les barbelés. Et à grande contrition qu’ils n’accueillirent pas à coups de botte les masses informes qui en sortirent. »

L’idée de vacances semble agréable. Je me demande pourquoi nous les avions quittées jamais. Je voudrais alors hâter l’entreprise mais elle me tempère aussitôt : ce n’est qu’un projet. Il est loin d’être prêt, encore en réflexion.

Sortant de la zone estivale, nous nous retrouvons dans une rame classique. L’obscurité règne toujours à l’extérieur, je me demande pourquoi ce matin semble si long. La femme à barbe dit que nous devons avancer pour la suite et nous poursuivons alors.
À côté de moi j’entends deux hommes tenir une conversation, je ne peux tourner la tête pour les voir mais ils parlent de manière anormalement snob. Je les imagine en costume trois pièces et gourmettes, avec un chapeau haut-de-forme et une moustache effilée :

— La pédophilie sera interdite à la plèbe ; mais à nous, elle sera, notre privilège !
— Les enfants ! Ils sont toujours joyeuse chair à canon.
— Mais nous les défendrons !
— Oui, nous les défendrons !
— Leur corps, leur choix.
— Leur choix.
— Leur corps…

Leur voix s’éloigne et finit par disparaître. Je ne me sens pas très bien.


VII

Il fait soudain très froid. Je suis dans une rue à la nuit noire, des flocons de neige tombent du ciel, forment une très légère couche blanche au sol. Un homme agonise à côté d’un lampadaire, minuscule phare dans les ténèbres.

Il grelotte, tremble, mais je sens qu’il n’en a plus pour très longtemps. Bien qu’il me soit inconnu, une intuition me commande de lui épargner sa douleur, quelque chose me dit que je dois l’achever.

Il me faut le faire en lui fracassant le crâne avec mon pied, que sa mort soit violente est obligatoire, le rituel me le commande. Piétiner son visage, encore et encore, ne pas m’arrêter avant qu’il ne soit plus que bouillie ; complètement anéanti, méconnaissable à jamais, plus du tout un être humain.

Je m’approche de lui, il respire par saccades. Je cherche à croiser son regard, mais il ne semble pas sentir ma présence. Finalement, il se tourne vers moi, et je vois ses yeux… Tandis qu’il me fixe en tremblant je crois voir une larme s’échapper de son œil, couler le long de sa joue.

Mais ce n’est pas possible, car il fait si froid et si noir, comment une larme pourrait-elle sortir d’un œil sans être immédiatement congelée dans l’iris ? Brûlant et emprisonnant l’œil dans la glace ? Tandis que ces pensées surviennent, une certitude fait jour en moi : je ne peux pas l’achever.

Non, malgré sa douleur, malgré la torture immonde du froid et de la nuit, il est toujours en vie et je ne peux le supprimer.

Je le regarde une dernière fois et je me détourne. La rue disparaît, et lui avec elle.

**

De retour dans le tramway, ma vision est un peu confuse. Je m’entends dire d’une voix éprouvée et lasse :

— À quoi rime tout cela, Madame ?
Kein warum! répond-elle aussitôt en imitant un accent allemand.

Elle se retourne et me dit d’une voix faussement maternelle :

— Ne posez pas de questions, Monsieur Ledrad. Les questions vous font du mal et votre mine est affreuse.

Son visage terriblement souriant s’étire de son cou et s’approche de moi comme un serpentin, ses yeux partant aux opposés dans un strabisme divergent surnaturel : peut-être s’amuse-t-elle ainsi.  

« Je ne vous ai pas encore montré mon passe-temps préféré. Suivez-moi ! Vous verrez, c’est très amusant. »


VIII

Nous parvenons sur la plateforme surélevée d’une salle assez petite et neutre. Des hommes entrent, ils ont des habits d’agriculteurs. Derrière eux les portes se referment. Puis, la dame à barbe appuie sur un bouton. Alors, des fentes s’ouvrent de part et d’autre de la pièce. De celles-ci s’écoule de la fange. Elle commence à pouffer. Tandis qu’ils essaient d’échapper au coulis, elle leur lance sans qu’ils ne la voient ni ne l’entendent : 

« Nagez mes petits, nagez ! »

Elle rit aux éclats en poursuivant.

« Nagez ! Nagez ! Ahahah ! »

Ils se noient dans l’humus.

« Nagez ! Nagez ! »
« Mais ils ne peuvent pas ! » ai-je envie de crier – mais rien ne peut sortir de ma bouche.

« Nagez, nagez… vous ne nagez plus ? »

La masse s’est figée et les agriculteurs ont disparu. Un calme étrange flotte dans la salle.

« Suivez-moi, Monsieur Ledrad, il reste d’autres choses à vous montrer. »

Je la suis comme je peux alors qu’elle marche très rapidement dans une rame vide. Elle fait des pas de géant et marche de manière quasi perpendiculaire au sol, ses jambes ne se plient pas et restent parfaitement droites, on dirait un pantin de bois animé.

« Qu’on ne me dise pas que tout cela n’est pas divertissant ! »

Elle s’arrête de marcher d’un seul coup, si brusquement que, dans mon élan, je manque de m’écraser contre une barre d’accroche. Elle semble très occupée, elle signe des quantités de papiers. Je m’isole un instant pour l’attendre. Je remarque un homme à côté de moi. Il regarde à travers la vitre, son regard plongé dans un horizon que je ne vois pas. Il porte un grand imper et un chapeau ainsi qu’une valise. Il me fait penser aux hommes des années trente, on dirait qu’il part pour un long voyage.

— Monsieur, excusez-moi, vous partez ?
— Oui. 
— Et où allez-vous ?
— En Amérique. 

Je trouve cela étrange. Le départ en Amérique ne se faisait-il pas plutôt au siècle dernier ? Et les siècles derniers des siècles derniers ?

« Tous les siècles se ressemblent, me dit-il. »

Il attrape soudain sa valise. Il en dépasse des documents recouverts de schémas, de plans et de calculs. À cette vue, un profond abattement me saisit sans que je ne sache pourquoi. Je dois le retenir, il le faut.

« Restez ! »

Il me lance un regard triste.

« C’est encore possible, je vous le jure ! »

Je ne sais pas pourquoi je suis tant catastrophé.

« S’il vous plaît ! » je l’implore – je sens le très mauvais présage.

Il me tourne le dos en me disant humblement au revoir, et je sais que je ne le reverrai pas. Il est parti pour de bon. Derrière lui, champ de ruines et gris camaïeux. Qui pour rebâtir ? Qui ?

La femme à barbe en a fini des signatures et le sol est jonché de contrats. Nous reprenons notre route et n’avons d’autre choix que de les piétiner car ils sont sur le chemin.  


IX

Mon corps la suit par pur automatisme mais mon esprit est ailleurs, comme absent. Elle, est encore plus joyeuse. Son humeur semble ne s’être qu’améliorée tout au long du voyage.

« Pourquoi cet air si triste ? elle me taquine gentiment. Il faut s’amuser, dans la vie ! Surtout quand c’est la fin du monde. Ah ! Life’s fun, enjoy! »

Elle rit.
Soudain, quelqu’un me rentre dedans. J’éprouve une certaine douleur.

« Excusez-moi ! » dis-je par réflexe.

La personne reprend quelque peu ses esprits et je m’aperçois que c’est une jeune femme au teint de sable, très jolie. Elle semble soucieuse, comme pressée. Elle porte une valise qui m’a l’air plutôt très encombrante pour sa constitution. Sur le ton de la plaisanterie, je lui demande :

« Qu’y a-t-il dans cette valise ? »

Elle me regarde étonnée, puis me répond, pensive :

« Des sardines de jeune fille… et la tête d’un professeur décapité. »

Je trouve ça assez amusant. Je me sens d’en savoir plus, je veux poursuivre, étirer la blague. L’humour de la femme à barbe m’aura finalement contaminé :

« Vous aurez presque un menu complet, avec ça ! »

La jolie jeune femme me répond sur un ton du plus grand sérieux, assez lentement, en cherchant ses mots, les mots justes.

« Oui, Monsieur, c’est vrai, Monsieur, mais il manquera encore le dessert, cependant il viendra bientôt, très bientôt même, je vous le promets. »

Je n’ai aucun doute à ce sujet et suis plutôt porté à la curiosité à cet instant. Elle avait donc « sardiné » cette jeune fille ?

« Oui, Monsieur. Et avant cela, je l’ai violée. »

C’était intéressant.

— Je dois même dire, Monsieur, pour être tout à fait honnête avec vous, que j’y ai éprouvé une forme réelle, sincère, de plaisir. Cependant quand j’en eus fini avec elle, ce fut comme si elle me dérangeait. Je dus m’en débarrasser.
— Les sardines, donc.
— Les sardines, Monsieur.

Pour ainsi dire, elle l’avait « transformée ».

« C’est ça, Monsieur, « transformée ». Je transforme les petites filles. »

Mais les aimait-elle ?

« Pas particulièrement, non, Monsieur. Cela s’est fait dans l’instant, sans que je le réfléchisse. Comme quand quelqu’un, soudainement, part aux toilettes ; il n’y a pas de réelle raison à ça. »

C’était tout de même assez particulier.

« Oui, Monsieur, « particulier ». Mais la vie est… particulière. »

Je n’allais pas à la contredire.

« Pardonnez-moi, Monsieur, mais je dois partir. Je me sens traquée. Des gens… des gens mal intentionnés. »

Mal intentionnés flotte dans mon esprit mais la sirène d’un train retentit. Elle nous envahit d’une fumée blanche dans laquelle la jeune femme disparaît, et sa valise avec elle.

« Alors, êtes-vous satisfait du voyage ? »

Une envie de vomir étrange me tient l’estomac. Cependant je n’en dis mot à mon interlocutrice, je tiens absolument à faire bonne figure.

— Très satisfait, Monsieur-Madame (sa barbe me perturbait).
— Bien ! Car nous arrivons au bout. 

J’étais circonspect.

« Reste à vous faire découvrir le maître. »

Elle avait pris un ton mystérieux et ne m’en dit pas plus tandis que nous poursuivions dans une rame obscure d’où émanait au fond une lueur rouge vif.
De la pénombre, j’entendais, proche de moi :

« Est-il bien haï, bien détesté ?… Est-il bien maudit, bien déchaîné ?… Alors… il peut tous… tous… nous gouverner… »

La voix s’énerve, déraille :

« Est-ce qu’il les hait tous, sans exception ? Est-il bien l’immonde, le crasseux, le cruel ? Est-il bien le monstre ? Alors !… »

Nous parvenons au seuil.

« Nous y sommes, Monsieur Ledrad. »

L’intérieur laisse découvrir une petite cabine de conducteur aux très grandes vitres. Au centre il y a un gouvernail, et derrière lui, à la barre, un petit diablotin. Il « mène la barque ».

« Hurgl humpf ! »

Nous nous approchons et je remarque qu’il porte une petite mèche en perruque et est très excité. Il semble dans son monde, extrêmement satisfait de lui-même. Il rit tout seul, et des ricanements lui viennent par spasmes. Il tressaute sur le gouvernail et se laisse embarquer par le mouvement comme en s’amusant dans l’attraction d’un parc fantôme.
Devant nous la lumière jaune des phares laisse paraître les rails bordées d’arbres sans feuilles qui sortent de l’obscurité, défilent à grande vitesse.

« Hihihi. »

Si satisfait de lui-même.
Je me détourne.

« Vous ne restez pas plus longtemps, Monsieur Ledrad ? »

« Non, Madame, car tout ceci n’est qu’un rêve et je dois travailler. »

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