Nous étions tous montés dans le train, exténués et enthousiastes. Nous avions couru pour le rattraper. Il nous fallait absolument le prendre, car il nous menait là où nous devions aller. Pourtant, j’avais acquis la certitude qu’il nous conduisait à l’opposé de notre destination, mais pour l’heure je n’en dis mot aux autres.
C’était un après-midi à la lueur dorée. La rue des bâtiments victoriens défilait à grande vitesse. Nous observions les murs à hauteur car le train était très haut, comme un bus à plusieurs étages. Nous avions une vue plongeante sur les rails et les pavés et j’ai trouvé la rue belle. Au-dessus, les câbles électriques, noirs, voltigeant, alimentaient le train-bus.
Nous devions tous aller quelque part de très précis, c’était la certitude qui nous habitait. Quelque chose nous y attendait. Quelque chose d’important. Mais une autre certitude nous habitait, qui devait bientôt créer tension entre nous : ce quelque chose serait réservé à une seule personne. Tous les autres en seraient exclus et le premier arrivé serait premier servi. Comment et pourquoi, sachant cela, nous étions-nous retrouvés ensemble à sa recherche ? Le paradoxe ne tarderait pas à devenir insoutenable. La discorde éclaterait et mènerait inévitablement aux confrontations, à l’écrasement d’autrui : le retour de la loi du plus fort, du plus malin.
Pour une sourde raison, inconsciente à moi-même, j’étais certain que l’élu serait moi. J’étais appelé. Cette chose était pour moi et pour personne d’autre. Cela ne souffrait aucun débat, aucune objection. Elle m’appartenait, elle était mon dû. Et je ferais tout pour parvenir. Toute action prise dans cette vue – aussi immonde fût-elle – ne serait commise ni avec jouissance ni avec méchanceté. Simplement, elle serait nécessaire. C’était tout.
Par bravache, je leur révélai soudain ma certitude :
« Vous savez que nous allons droit à l’opposé de notre destination. »
Bien sûr personne n’était dupe et j’étais certain d’avoir dit tout haut ce dont tout le monde avait conscience. Simplement, j’avais été le premier à vouloir le dire. Pourquoi ? Je ne sais pas. Insouciance ? Dans le naïf espoir que cela ne changerait rien ? Comme quand quelqu’un dit quelque chose, et s’arrête en chemin car il en mesure soudain toute la portée. Par provocation ? Peut-être. Par plaisir ou par curiosité de mettre un grand coup dans la fourmilière, voir ce qui en sortirait.
En l’occurrence, une marée de cafards. La vérité soudain dite révèle chacun et ce qui apparut fut peu ragoûtant. Des tueurs, des monstres, une bande d’êtres impitoyables et égoïstes, voilà ce que nous étions. Prêts à nous manger les uns les autres pour arriver. À écraser, à tuer. Peu importe. Courir vers le train-bus en nous aidant à monter et nous riions tous ensemble. Dire les choses et nous étions soudain ennemis mortels. Mais tout ça n’importait plus : j’étais le plus fort.
Je brandis mon M16 tandis qu’eux sont désarmés. Je les menace. Que peuvent-ils dire ? La crainte est en leurs yeux. Ils s’écartent. S’écrasent dans un coin du petit compartiment, à la lueur dorée du ciel qui perce à travers la belle verrière du train-bus. Et mis soudain tous ensemble, à une certaine distance, sous cette lumière particulière, ils m’ont l’air d’une peinture du passé.
Je dis :
« Je vais partir en premier et je serai seul à atteindre. »
Que peuvent-ils répondre ? Rien. Immobiles, je les tiens en joue. Alors que le train-bus commence à s’arrêter je les regarde une dernière fois. Je les fixe et je suis déjà dehors. J’ai jailli.
Mais comment atteindre la chose alors que le train-bus nous a conduit si loin ? Je me dis que le voyage sera bien long et que les autres me poursuivent, prêts à se venger car j’ai trahi, et cette perspective ne me réjouit pas. Mais soudain, des vertes collines d’Irlande un tramway-chat vient se ranger devant moi, entre les arbres. C’est une ligne de fer qui traverse tout le pays, à une seule direction et une seule voie. La tête de l’engin miaule dans ma direction. Je grimpe et je sais qu’il me mènera où je dois. J’en ai la certitude parfaite. Tout comme je savais que nous nous trompions de direction en montant dans le train-bus et que seul un de nous pourrait atteindre. Mais c’est alors que Marc me dit qu’il veut monter avec moi. Il est petit et rondelet, avec une fine moustache et des lunettes rondes, une calvitie sur tout le crâne sauf sur les côtés, et il m’a toujours paru parmi le plus sympathique de la bande, digne de pitié. Il m’évoque ces sentiments de compassion que les autres ne m’évoquaient pas, sans que je ne puisse savoir pourquoi.
Ai-je envie qu’il monte ? Mais il me dit sans un regard qu’il désire seulement « voir » et qu’il ne s’opposera pas à moi. J’accepte. Et tandis que le tramway-chat miaule et démarre je m’interroge. Marc est gentil mais comment ferons-nous ? Car la chose ne peut être que pour un seul et qu’il ne veuille s’opposer à moi ne change rien à l’affaire. Il faudra bien que l’un des deux tue l’autre. Et c’est nécessairement moi qui le tuerai, car comme il l’a dit, il ne m’opposera pas de résistance et je suis élu, il faut donc que ce soit moi qui parvienne. Mais pourquoi veut-il monter alors, s’il sait comment finira l’histoire et qu’il ne verra pas la chose ? Je ne le comprends pas. Le paysage commence à défiler de nouveau, la forêt où nous sommes et les vertes collines d’Irlande et la lueur dorée de la fin du jour et vraiment je ne le comprends pas. Se peut-il qu’il veuille simplement profiter du voyage avant la fin ? Que la compagnie des autres le fatiguât et qu’il en eût assez ? Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est que parvenu au seuil je le tuerai et réclamerai la chose.
Je ne le tuerai pas avec mon M16 – dont j’ignore s’il est toujours en ma possession – mais de mes mains. Il me faut éprouver cette tuerie. Que je la sente. Et même pour lui, que je la lui donne de mes propres mains, comme la mort caresse, qu’il éprouve mon amour, ma considération à son égard, une communion. Oui, le tuer de mes propres mains plutôt que par une machine crachant la mort parce que j’en aurais pressé la détente sera plus digne. Quand on tire sur quelqu’un, on ne le tue pas vraiment, c’est la machine qui le fait. Ce n’est que si on tue de nos mains que l’on ressent tout ce qu’est la tuerie, que l’on considère l’autre et qu’on lui rend sa dignité avant de l’envoyer voir ailleurs si le monde est meilleur. Moi, je ne sais pas. Tout ce que je sais est que le tramway-chat glisse vite et sans heurt sur le métal et que les autres sont bien loin derrière, qu’ils ne me rattraperont pas.
Je goûterai seul à la chose, comme cela devait être.
Je tuerai Marc.
Et je verrai.

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Et c’est nécessairement moi qui le tuerais
Là, je n’aurais pas mis de S
Joli texte onirique. Rêve où Miyazaki se mêle à d’autres inspirations.
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Etrange … mais avec (hélas) quelques vérités cruelles sur l’humanité … Comportement de la foule à l’opposé de l’esprit d’équipe et de l’individu. Pas mal !
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