Spencer IV

j’ai toujours trouvé touchante la maladresse avec laquelle une femme tente de nous manifester son intérêt. C’est qu’elle emploie des moyens détournés, être explicite lui est interdit. Elle évoquera alors le temps qu’il fait ou, pire encore, les passe-temps. Et elle n’aura pas conscience de cela, cette impuissance se passera malgré elle, elle la subira sans la connaître. Dès lors, cette femme maladroite ne peut m’évoquer d’autre sentiment que la pitié, car je devine sa solitude, et je me la figure terrassante. Elle me dit mener mauvaise vie et j’ignore si je pourrais la sauver. Elle est si seule, si perdue déjà. Quelques mauvais choix, la malchance, c’est ce qu’elle dira… Mais qu’est-ce qu’un mauvais choix ? Il suffit d’une mauvaise relation, une mauvaise influence, c’est ce que l’on dira. Mais cela non plus n’importe pas. Nous portons la responsabilité, ce ne sont pas les autres qui la portent. Et dire cela n’est en rien une manière de s’empouvoirer, comme cela serait tant à la mode — non, c’est simplement ainsi que je pense. Cette pensée n’est ni meilleure ni libératrice, en aucune façon, c’est simplement ma pensée car on ne peut habiter celle d’un autre, aussi fort que l’on tente parfois de s’en convaincre, en se la répétant. Car la pensée que l’on se répète n’est pas notre pensée. Notre pensée est autre. Sous-terraine. Dissimulée. Et pourtant seul maître à bord, directeur de nos actes et de notre destinée. Toutes ces tentatives d’autopersuasion, toutes ces répétitions internes, ce monologue, ah, certes, cela est amusant, cela divertit mais, une nouvelle fois, ce n’est qu’une vaine tentative, car on ne peut s’extraire de soi-même. Et si le soi tente tant bien que mal de se convaincre du contraire, le ça ou le qu’est-ce ou le je ne sais comment l’appeler mais peu importe, le nous profond, notre nature sait exactement ce qu’elle est et ce qu’elle veut et tôt ou tard finira par se manifester. De la plus bizarre des façons, de manière détournée, certainement, mais elle se manifestera. Et, bien entendu, nous n’y comprendrons rien, car nous l’aurons ravalée loin, si loin en nous-même, et pour si longtemps, que nous ne nous connaîtrons pas. Cette manifestation du soi sera donc si étrange, comme à côté. Un événement curieux que l’on observera presque du dehors, de l’extérieur — comme ne nous appartenant pas, comme si nous n’y avions pris part. « Ce n’est pas moi qui ai fait ça ! » Est une locution vraie et fausse à la fois car, certes, il est vrai, vous n’avez pas fait ça et, en même temps, vous avez fait ça. Quelle révélation étrange cela serait pour nous si elle pouvait nous parvenir. Mais bien sûr elle ne nous parvient pas. Nous ne pouvons que monter dans ce bus immense amalgamé à la foule des ombres et nous perdons de vue la demoiselle du début de notre histoire, cette demoiselle si touchante et qui, maintenant que nous l’avons en repensée, nous paraît si attachante. Mais c’est uniquement parce que nous l’avons déjà ravalée au rang de souvenir, et le souvenir nous paraît toujours plus beau qu’il ne fut en réalité, sauf en de rares cas, particuliers, auxquels nous évitons de repenser car cela nous ferait trop de mal, oui, trop de mal. Je tente alors de lier conversation avec mon voisin de gauche. Mais il ne répondra pas. Il roule une cigarette malgré les violents à-coups du bus et semble y parvenir en un seul geste, ce qui m’impressionne. Je plaisante à ce sujet, bien que je ne sois pas homme de plaisanteries. Il me répond d’un rictus, rangeant sa cigarette. Cela ne fait rien, je suis à présent préoccupé par mon voisin de derrière, dont je sens l’aura de malveillance. Je savais que nous aurions des heurts lui et moi, dès mon entrée dans le bus, je l’avais senti, l’atmosphère étouffante et sombre ne pouvant mener à une autre fin : il nous fallait combattre. Il tente de m’empoigner par les cheveux et je me détourne de son étreinte. Je m’assoie un peu plus loin et le regarde d’un air neutre, tandis qu’il tente une nouvelle fois de m’humilier par ses tours car il semble magicien. Sa face goguenarde est trop satisfaite, il me faut la lui ravaler. Je parle alors :
« Ce tiramisu est comme toi, il manque de caractère. »
Je le renvoie à sa feinte du tiramisu qu’il avait tentée juste avant, mais je ne m’étais laissé prendre.
« Remballe, mais j’oubliais que tu n’as rien à remballer. »
C’est le vide de son être que je dénonce, et cela l’indispose.
Enfin, je termine par la saillie la plus cruelle, parce que la plus vraie, celle qui amusera le plus la galerie, car tout cela n’est évidemment qu’un spectacle auquel on se livre pour passer le temps, pour patienter durant le voyage :
« J’oubliais que ta mère est une chienne, or je n’attaque pas les chiens. »
Il encaisse sans broncher et il ne se passera définitivement rien.
Il est inoffensif — Il a, plus ou moins déjà, disparu.

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