Quelques considérations sur la vingt-neuvième année
Une question s’invite à nous lorsque l’on atteint la vingt-neuvième année, c’est de savoir si l’on souhaite prolonger l’expérience jusqu’à la trentième. Car cette année vous a rendu perplexe. Vous avez la sensation d’avoir à la fois déjà tellement et si peu vécu. D’être déjà si usé, si vieux ; et pourtant ! la route semble (semble — insistons sur le semble) encore si longue ! ce que l’on vous promet. Mais c’est comme si le soufflage des bougies encore chaudes vous avait soudainement fait entrevoir la porte de la grand-mort, que votre jambe toute entière s’était retrouvée enfoncée dans la grand-tombe, sans ne plus pouvoir la retirer, comme une femme agrippe ses bras-crochets au cou de l’homme qu’elle a élu, ou la moule arrache la part du rocher auquel elle a décidé de s’accrocher, malgré l’ébrouement bien las de ce dernier (car c’est toujours par lassitude que l’homme finit par céder ; dans la guerre de patience et d’usure la femme est maîtresse — mais passons, n’égarons pas le sujet). Vous avez vingt-neuf ans et tout à coup le souffle de la mort est tombé sur vous. Le pire de tout ? Cela ne vous a rien fait. Vous avez accueilli cet état de fait d’une profonde indifférence. Le temps que vous avez duré et qu’il vous reste encore à durer vous provoquent une grande lassitude. C’est comme si la vingt-neuvième année vous avait sorti du calendrier. Que cette fatidique année vous avait démoralisé. Que toute votre existence n’avait été qu’une sorte de seconde n’ayant jamais existé, subitement disparue, effacée ; comme si vous n’aviez jamais existé, et que cette chose étrange et suspendue – là sans vraiment l’être – que vous nommez vous, l’être humain dans sa soudaine vingt-neuvième année, n’était plus qu’une frêle et vulnérable coquille, prête à se craqueler. Une coquille dépourvue du moindre vouloir, sans illusion et sans attente pour un futur sans contour et sans espoir…
La mort vous tombe donc dessus.
C’est une chose.
Mais vous avez vingt-neuf ans et vous (re)pensez à l’amour.
Ah, l’amour !
Vous aviez cru aimer.
Vous aviez cru pouvoir, vous l’aviez pensé.
Vous vous trompiez.
Hier encore, cette fille disait vous aimer.
Aujourd’hui elle n’est plus, elle a disparu.
« Emportée subitement, qui l’eût cru ? »
À l’enterrement, les pleurs de sa mère ne vous ont pas ému.
Ne l’aviez-vous aimée, pourtant ?
Cela vous laisse perplexe.
Votre incapacité à ressentir la moindre émotion vous interroge.
Ne l’aviez-vous aimée, vraiment ?
Vous êtes pris de doute.
Vous avez vingt-neuf ans dans le vingt-et-unième siècle et, plus que jamais, vous êtes pris de doute.
On dira : « C’était une maladie auto-immune ».
Vous penserez : « C’était le monde, son incertitude ».
Elle voulait des enfants, se marier.
Vous étiez effrayé.
Mais ça n’a plus d’importance.
Ad patres.
Vous la rejoindrez sine die.
L’échéance ? Ah ! qu’importe.
Comptez-vous les jours ? Combien sont-ils ?
Trop et pas assez…
Toujours trop et pas assez…
« Trop », « Pas assez », ces notions vous hantent. Il semble même qu’elles vous définissent. Trop. Pas assez. À côté, désaxé. Oui. C’est vous. L’équilibre vous est un mystère. Vingt-neuf ans. Cela vous désespère.
À la maternelle vous vous rappelez répéter sans cesse et sans comprendre : « À deux doigts, à deux doigts » jusqu’à ce qu’une adulte vous interrompe : « Mais à deux doigts de quoi ? » et vous restiez interdit.
Un quart de siècle a passé.
Vous restez interdit.
En somme, ce n’est pas grand-chose.
Non, ce n’est pas grand-chose.
Vous avez tenté les pleurs.
Ils n’ont daigné venir.
Vous jugèrent-ils indigne ?
Plausible.
Vous avez vingt-neuf ans et vous allumez la télé.
Vous observez l’utilisation de vos impôts et constatez l’impuissance de votre vingt-neuvième année.
Travailler (gratuitement).
Charcuter des gens à l’est et encore plus à l’est (humanisme).
Vous éteignez la télé.
Vous aviez d’autres espérances ?
Il semble que cela n’ait plus, en définitive, d’importance.
Vous avez vos doutes et vos questions et, pour cela, vous êtes une mauvaise personne.
La liberté de réflexion ? votre voix ? hm… cela non plus n’a plus d’importance. Elle s’est éteinte.
L’à-quoi-bon est devenu votre profession.
Les gens penseront ce qu’ils voudront.
Bientôt, tout aura cessé.
Êtes-vous concerné ? Ah ! Voulez-vous une blague ?
(La blague ne sait venir).
Vingt-neuf ans.
Dieu.
Vous avez essayé.
Ça n’a pas marché.
Seul avec vos questions et votre silence.
L’athéisme semble être une voie bon marché.
À sens unique et bon marché.
Car que dit-on dans une prière ?
« Dieu, donne-moi tant soit peu d’espoir ? »
Mais donnera-t-il ce que l’on ne sait soi-même se pourvoir ?
Il aura mieux à faire…
Et chaque promesse
parût n’avoir existé
que pour aussitôt s’envoler.
Les bulles de savon qu’une fille vous soufflait un après-midi d’été.
Vous souvenez-vous de son parfum ? celui du champ de fleurs…
Bah… comme dit : gone, whatever…
Whatever?
Vous repensez à certaines de ces « valeurs ».
Ce que l’on vous matraqua.
Vous en soulevâtes le couvercle.
Sortit une mare de cafards.
Vous le remîtes.
Ça n’a plus d’importance.
Un jour, un ami vous a dit bon acteur.
Pourquoi ? avez-vous demandé.
Parce que je t’ai vu sourire.
Et vous avez ri.
C’était une bonne blague, il vous faut bien l’avouer.
(La blague a su venir).
Ah, mais que dire encore, que dire de cette vingt-neuvième année…
Vingt-neuf ans, vous observez vos congénères.
Leurs préoccupations, vous ne les comprenez guère.
Vous êtes perplexe.
« Dubitatif », comme disait votre professeur.
Prophétique, cette dame.
Une pythie.
Souvent, vous constatâtes le caractère perçant du genre féminin.
Il eût été meilleur qu’il en fût autant capable à son propre égard.
Mais que voulez-vous.
Ce que nous prodiguons à l’autre, nous ne savons nous l’administrer.
Notre tragédie…
« Dubitatif »…
« Léthargique », disait une autre.
Du grec léthée (oubli) et argia (repos, inactivité).
Donc : d’une qualité de sommeil profond.
Autre prophétie.
Pardonnez mes errements, madame, je n’étais qu’un garnement.
Cela n’a plus d’importance.
Ainsi, vous n’avez aucune excuse ?
Non.
Vous fûtes bien entouré ?
Oui ; je n’ai rien à dire, rien à blâmer…
Dieu, l’amour, la mort… que reste-t-il encore ?
Pays, Patrie, Nation ?
Vingt-neuf ans, le passé enseveli.
Verdun.
Les tombes.
L’une d’elles vous attira.
Vous posâtes la main.
Armand, soldat.
Dix-neuf ans.
Dix ans votre cadet.
Qu’avez-vous fait de ce crédit, de ce surplus d’années ? Que lui n’eût fait ?
Mort pour la Nation.
Et vous ?
Mais vous dites, il n’y a plus de famille, plus de Nation.
Plus de racines, plus de passion.
Pour quoi mourir, dès lors ?
Cette question gâte généralement votre humeur, vous évitez sa survenance.
En partant, vous dîtes adieu à la tombe.
Fûtes-vous ému ?
C’est possible.
Ça n’a plus d’importance.
Vingt-neuf ans.
Vous vous rappelez ce onze novembre.
La bougie avait coûté deux piécettes, deux euros.
Vous les aviez mises dans le dépôt.
Dans le silence vous pensâtes à eux.
Eux qui auraient aimé vivre, un peu, certainement, et à vous, qui ne saviez vivre, et vous vous sentîtes idiot.
Oui, longtemps, vous restâtes seul, cerné de leur silence, dans la nef déserte de l’église.
Puis, la bougie s’est éteinte, comme votre émotion feinte.
Et vous êtes parti, comme l’église est partie.
Vous avez vingt-neuf ans et vous vous réjouissez de l’invention du numérique pour qu’un arbre n’ait pas à mourir pour porter vos fadaises, autrement vous auriez honte.
Bien que le coquillage vous l’ait répété hier : il n’a pas besoin d’être sauvé. Il vous survivra.
De toute manière, vous l’avez dit, vous allez le répéter : tout cela est sans intérêt.
Vous avez vingt-neuf ans et vous êtes fatigué.
Les génocides, les guerres ; les idiots, les fous sanguinaires.
Tout cela vous indiffère.
Engraisser une caste d’imbéciles idiots et corrompus, médiocres et incestueux.
Cela vous indiffère.
Vous aviez d’autres rêves, espérances ?
Vingt-neuf ans.
Cela n’a plus d’importance.
Le camp du mal, du bien ?
Vous les laissez aux autres : les je-sais-tout cartésiens.
Non, vous avez vingt-neuf ans et, comme le gouvernement Barnier, vous n’attendez plus qu’une motion, qu’une censure pour vous barrer.

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Trés beau texte, un peu trist. Existentialisme ! Pourquoi sommes nous sur terre ? La seule réponse que l’on puisse donner est créer pour exister. Et je crois que tu l’as compris … en écrivant. 30 est le début d’un nouveau cycle, d’une renaissance. Reste confiant.
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