sans papier

Il tremblait tout entier. Famélique, tenait à peine sur ses pieds, n’arrivait pas à réunir ses pièces pour payer ni ouvrir son porte-monnaie. Il mit des minutes, des heures avant de réussir à s’en aller. Il énumérait ses torts :

— Pas de main, pas de bras, pas de jambes, ça fait pas grand-chose…
— Certes, mais cela vous laisse votre esprit et votre langue, monsieur.

Après une éternité je le regardai partir, monter dans sa large et grande Mercedes, aidé par un chauffeur plein de déférence envers ce vestige d’être humain. Combien de temps lui restait-il ? Tiendrait-il jusqu’à chez lui ? Vivrait-il, encore, un peu ? Lui survivrai-je ?…

bah ! mais savoir qui survit à qui, cette valse de la vie, de la mort, pft ! cela n’a aucun intérêt. la seule chose qui intéresse, le seul point réel, c’est cette jolie blonde, juste ici, devant moi, à ma caisse, qui veut ­ses articles se les faire solder : je m’en vais vous la décrire tout entier ! — ah ! mais ! je ne le puis, car, quoi ! je n’ai plus de papier… le vieux monsieur… j’ai dû tout utiliser !… ah ! ne plus pouvoir écrire, hum… mais, comment, dès lors, puis-je, que, faire, je, sais, je, suis, je, perte de la langue et du possible, soudain dépourvu de langage et de force me voilà rien, rat-tatin

tout entier écrasé par la blondeur, comme une pomme de terre, écrasé, que puis-je, dire, que puis-je, faire, suis-je, je, suis, désemparé, veuillez, tout entier, m’excuser. le magasin, ne l’a-t-on soldé ? j’ai entendu parlé d’un chantier, de gens fort, fort bien disposés… que dis-je ! faisais-je ? fessais-je ? je, suis, je, le crains, démasqué. moi, le

sans papier

je suis le dernier, le premier des sans papiers. ne pouvoir décrire. je suis le premier, le dernier des sans papiers. un écrivain sans papier, n’est-ce un comble ? que je conte ? ou, que je compte ? (même chose ?… ne sais-je, ne saurai-je. mes excuses, l’insuffisance est ma condition, mon métier) non, ce n’est rien de plus usuel. nous autres écrivains sommes les derniers, les premiers des sans papiers : nous avons épuisé les sujets, les formes, les matières, notre art est mort, il est dépassé. une seule chose qui ne s’use, une seule, c’est la beauté : tant qu’il y aura des hommes, des femmes – des magiciennes, des sorciers – sans cesse renouvelée. avec ou sans, avec ou sans, sans papier, sans cesse renouvelée — je ne compte pas, ne sais compter, les membres. l’anatomie, ne sais, la catégoriser. cette géopolitique du membre m’est étrangère. je suis l’étranger. je ne sais que voir, que contempler. je suis yeux, un petit lévrier — la blondeur passe et me voilà enchanté

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