Pour des raisons qui m’étaient propres je passais alors le plus clair de mon temps au lit. L’insonorisation de ma chambre ayant été fort bien conçue, j’avais loisir d’entendre l’intégralité des allées et venues de ma chère voisine qui, à moi l’être immobile, me paraissaient d’une terrassante vacuité. Bouger tel meuble, passer tel balais, faire telle cuisine, nettoyer telle vaisselle, repasser tel balais, téléphoner à tel anonyme dont je n’identifiais ni la voix ni les mots et dont la conversation me paraissait sans objet (et c’est là un test étonnant que chacun peut effectuer : observer qu’au-delà d’un certain seuil de distance toute conversation en devient fatalement absurde).
Mais j’étais parfois délivré, car j’entendais aussi sa fille, et elle avait une voix merveilleuse. Las ! l’automate-sa-mère ne devait pas supporter d’avoir engendré un être d’une telle perfection. Allongé, moi le presque-mort, inerte et pourtant conscient, j’entendais sa triste réprimande : « Comment ! Tu n’as pas fait tes devoirs ? Comment ! Tu n’as pas rangé ta chambre ! Comment ! Tu n’as pas mis la table ? Comment ! Tu t’habilles comme ça ? Comment ! Je t’ai vue dans la salle de bain te balader nue ! » et je trouvais cette dernière accusation surtout pénible. Car quel triste monde que celui où les jeunes filles ne peuvent plus se balader nues dans leur salle de bain… Enfin, assez vite (ou assez lentement, je ne sais pas, quand on est goule-du-lit le temps finit par paraître abstrait) le silence venait envelopper à nouveau le monde, la voix mélodieuse de la jeune fille surplombant encore un temps le calme royaume de mon oisiveté. Puis, la réalité biologique reprenant ses droits, une impérieuse raison m’extrayait de mon linceul : j’allais aux toilettes.

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