la nuit descendre les escaliers

quand j’avais dix ans (à peu près, dans ces eaux-là ; j’étais à l’époque, il me semble, au collège), j’ai pensé pour la première fois à la mort. contraint à l’éveil par l’agitation de mon frère et tandis que mon esprit restait vagabond, soudain, cette idée est venue s’écraser en moi. j’imaginais ce que c’était que cet anéantissement brutal et définitif de la vie. le fait de partir au sommeil et de ne – sans que l’on en eût la moindre sensation, la moindre alerte – jamais plus se réveiller. j’y ai pensé, je me le suis figuré, je l’ai profondément ressenti et cela, cette idée du néant pour l’éternité, ça m’a terrifié.
défait, j’ai descendu les escaliers qui menaient au salon et grinçaient à mon passage à certaines de ses marches, avec le besoin désemparé de trouver quelque réconfort, quelque parole inespérée qui pourrait bien conjurer le sort, alors que le monde semblait s’être tout à coup effondré sous mes pieds, que je me sentais comme convoqué incessamment à la fin du voyage et que celui-ci venait de se réduire au point d’en devenir minuscule et dérisoire, insignifiant, ridicule, comme la chute d’une mauvaise blague que l’on m’aurait soudain révélée, un mauvais tour dont j’aurais été le jouet ; que l’on me dise que, non, je n’allais pas mourir, que, non, je ne rejoindrai pas cette nuit éternelle, ce silence pour toujours de la terre et de la tombe, que je ne redeviendrai pas seulement ces os ni cette poussière et qu’encore et pour toujours j’aurai du temps et pourrai – encore – arpenter, vivre et sentir ce monde et cette terre, ses choses et ses êtres. je tombai sur ma mamie, qui était assise dans un siège en osier et peut-être était somnolente à cette heure de la nuit je ne sais plus, mais qui certainement devait être en train de regarder la télé. elle était à côté de cette cheminée sombre, imposante, qui trônait au centre du mur du salon et qui, elle aussi, m’avait causé, à une époque, pour une raison autre, maints tourments, au point que je ne pusse parfois supporter sa vision lorsqu’aux heures nocturnes la maison s’emplissait de ténèbres et qu’il me fallait pourtant vaincre l’obscurité du rez-de-chaussée silencieux et froid en me faisant violence pour ne pas regarder en sa direction et aller directement aux toilettes.
me voyant en pleurs, elle s’inquiéta et me demanda ce que j’avais. je lui répondis que je n’arrivais pas à dormir, car je venais de penser à la mort.
« Mais il ne faut pas penser à ça voyons ! » me dit-elle. ce à quoi elle ajouta : « Allez, retourne te coucher ».
je ne sais pourquoi mais, à cet instant, ces mots ont pu m’apaiser. je remontais me coucher et m’endormais paisiblement
maintenant que j’y repense, et que la mort est sensiblement plus proche, je crois comprendre. c’est parce que, en définitive, il n’y avait, ce me semble, rien d’autre à dire, ni à faire ; que, en effet, ne pas y penser et, une fois encore, tant que cela était possible, aller se coucher.

car certes est-ce ainsi que l’on supporte la vie et l’imminence perpétuelle de sa fin. en oubliant que la mort existe et en feignant de croire que notre existence est éternelle ; n’est-ce pas par ce subterfuge que l’on sait encore « aller se coucher » et passer de bonnes nuits ? car qui pensera ne pas se réveiller de son sommeil ? personne. et cela n’est-il pas on ne peut plus naturel ?

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