Un certain soir de mars 1870, à Moscou, deux événements extraordinaires et concomitants se produisirent qui eurent par la suite des conséquences dramatiques pour le Vieux Continent.
Le premier événement.
Un certain Boris, dont l’histoire ne nous permet pas de connaître le patronyme – mais cela importe peu – faisant partie de la masse des déboussolés-déracinés des profondes réformes tsaristes, ne trouvant plus sa place dans cette société en pleine mutation — cet individu, donc, en quelque état de dérangement, de folie, émerge un soir du gouffre de sa misère pour commettre un attentat à la sulfateuse sur une grande place publique de la capitale. Comment avait-il pu se procurer un tel instrument, si rare, si spécifique et si onéreux à cette époque ? L’histoire n’en dit mot et, là où nous en sommes, cela n’a plus aucune forme d’importance.
Le second événement.
À peu près au même moment, alors qu’à la surface la tuerie fait rage, un groupe d’occultistes se retrouve dans les sous-sols d’une des plus anciennes églises moscovites pour accomplir un rituel de magie noire. Bien sûr, ces jeunes gens sont de parfaits profanes et peut-être ont-ils trouvé un vieux grimoire quelque part, peut-être ne croient-ils même pas à cette superstition et que cette réunion n’est qu’une forme comme une autre, ésotérique s’il en est, de socialisation, dans une société qui leur en donne de moins en moins la possibilité.
Ceci étant, les apprentis sorciers accomplissent bel et bien, ce soir-là, aux environs de vingt-trois heures et sans le savoir, le rituel de levée des morts.
Alors que, à court de munitions et ayant perdu ses moyens, Boris est maîtrisé par la police tsariste, les centaines de massacrés se relèvent soudain.
On s’aperçoit alors que ces morts-vivants ont faim et éprouvent une forme de ressentiment à l’égard des vivants. Bien vite, la quête de vengeance se transforme en insoutenable carnage.
Tandis que les satanistes discutent sans se douter de rien, du grabuge retentit au-dessus. Ce sont les gens du dehors qui, traqués, tentent de trouver refuge dans la maison du Seigneur, alors que les mortes forces grandissent et ne tardent pas à affluer, attirées par la chair et la vie encore vivante qu’il leur faut détruire.
Les survivants affolés cherchent à prolonger le refuge alors que des mains lépreuses tambourinent à la porte du paradis ou de l’enfer.
Frénétiques, ils découvrent les escaliers vers le sous-sol et, dans leur terreur, percutent les satanistes, sans que ces derniers ne puissent rien comprendre de ce qui se trame et ce que ces intrus bafouillent. Mais, au-dessus, un grand fracas. Ce sont les morts. Ils sont entrés. Ils arrivent.
La folie s’empare de nos enterrés. Leurs yeux s’écarquillent de terreur du sort qui les attend. Survivre. À tout prix. Ici, le rouage décisif et terrible de notre drame intervient, car jusqu’à présent toute cette histoire n’aurait pu être considérée, à juste titre, que comme une anecdote – un conte étrange que l’on raconterait aux enfants un soir d’Halloween pour les effrayer, un simple épisode, bizarre, de l’existence, un fait divers comme il peut en arriver dix dans la même journée, a fortiori dans un pays aussi vaste que la Russie – mais dans leur soif de survivre, les forcenés découvrent un portillon menant vers les profondeurs. Malgré la pénombre effrayante, entre ce gouffre incertain et l’imminence du sort qui les attend, ils ne balancent pas longtemps et s’y engagent malgré tout : dans des catacombes sacrées qui ne devaient jamais être profanées… alors le courroux des dieux est sur eux et le sort levé par les satanistes acquière tout son pouvoir et se transforme en malédiction : les morts resteront morts mais n’auront de cesse que de convertir les vivants.
Malgré leur acharnement à fuir, les profanateurs finissent dévorés comme les autres. Car au fond de la catacombe, l’impasse.
Rapidement, la morte armée s’agrandit et le Fléau s’étend à toute la Russie, puis à l’Europe…
Les États-Unis d’Amérique, derrière leur océan, semblent protégés par la contagion, de même que la Chine par sa Grande Muraille. Il n’y a que l’Europe qui, tout entière connectée, d’est en ouest, condamnée à l’être, par voie de terre, ne sait trouver la réponse adéquate pour elle-même et finit engloutie. Hier, le Vieux Continent. Aujourd’hui, le Continent Maudit.

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