À A.C
Cela fait quelques temps que je l’observe, elle, à quelques pouces de moi, un peu plus loin, sur le bar ; ce qu’elle mange n’a aucun intérêt, ni le pourquoi de sa présence, d’ailleurs ; la seule chose qui compte est qu’elle soit là, à cet instant, précisément là, non loin de moi, à être. C’est tout ce que je puis et tout ce qui m’importe. Et si cette vérité idiote pouvait se communiquer sur Terre, il n’y aurait, ce me semble, plus aucune guerre. Beaucoup de morts, cela est inévitable, mais plus aucune guerre.
Plus tard, pas vraiment longtemps après, mais tout de même un certain temps car je suis méthodique, je me serai approché d’elle. Nous aurons lié connaissance et je trouverai cette association d’idées à la fois merveilleuse et pitoyable. Lié est un mot qui renvoie à la toute-puissance organique de la vie tandis que connaissance n’est qu’une évocation de la supercherie conceptuelle. Vouloir les mêler dans le langage ne saurait être qu’une odieuse plaisanterie, une bouffonnerie contre-nature… Néanmoins je serai auprès d’elle et c’est tout ce qui m’importe.
Je ne gaspillerai pas votre temps en vous contant ses attributs, car vous aurez deviné que je ne suis pas homme à m’approcher de filles non moins extraordinaires, ce en quoi vous m’aurez prouvé la qualité de votre jugement.
Nous rirons. Elle sera douce et mystérieuse. Quelle importance ce que nous pourrons dire, ce que nous pourrons faire, tout cela n’est qu’un jeu, nous répéterons. Nous jaugerons l’autre, étape par étape, test après test, guettant un faux pas, le moindre, propre au rejet.
Cependant il ne viendra pas, car nous serons des professionnels et, bien que cela pourra sembler le contraire à l’écrit, car tout ce qui s’écrit se blase, nous aurons un parfait plaisir à jouer de la sorte. Cet art de la manigance nous placera au sommet du genre humain, et il n’y aura que très peu de nos congénères pour y goûter, occupés qu’ils seront à jouer dans leur moindre sphère. Nous incombera-t-il de les juger pour cela ? Les êtres inférieurs aussi ont droit à l’existence. Au surplus, nous maintiendrons suffisamment nos distances pour qu’ils ne puissent venir à nous tâcher.
À un moment, je jugerai que le temps sera venu. Je ferai négligemment tomber un ustensile sur le sol. Je feindrai la négligence, elle ne sera pas dupe. Ici se présente, je vous mets en garde, l’ultime épreuve, celle du triomphe ou de l’humiliation. Je ramasse. Je me relève. Lentement… et, comme pour prendre appui, sans en avoir l’air, d’un geste naïf, qui donnera l’impression d’avoir été fortuit, je pose ma main sur elle.
Cela dure une seconde. Peut-être deux. Mais le contact est une brûlure. Ce premier toucher a toujours quelque chose d’ineffable. Alors, il me faut me vaincre et que je me domine, car cette animalité est retorse, elle me renverserait, malgré mon expérience, malgré ma maîtrise. Ne pas rompre face à l’étourdissement et la suffocation. Le désir est traître. Il étouffe et brime, il violente. En mon être et en ma chair, en mon âme et en mes fibres, il retourne et brouille, comme une omelette subitement vomie et fouettée : que puis-je, sinon lui servir de plateau…
L’entièreté de ce cataclysme intérieur ne se passe qu’en un flash et, bien entendu, elle n’en sentira rien. Cette décharge m’est propre. C’est un bouleversement. Comme une existence entière vous passe à travers le corps en une seconde. Imaginez dans quel état vous seriez alors. Peu de gens le supporterait. Je le supporte, moi.
Mais il se passera quelque chose d’extraordinaire : elle acceptera. Elle n’aura pas tressailli, n’indiquera aucun signe de rejet. Plutôt, un discret assentiment, un code que je reconnais. Dès lors, la suite n’est qu’énième répétition et je suis pris d’une certaine lassitude… Toujours la même… Répétition… Et, pourtant… Toujours la même… Délivrance… Du désir, je suis le Sisyphe : ce soir, elle est mon rocher.
*
Cependant, il arrive qu’un imprévu se présente. Un test de l’existence, une autre épreuve qui viendra s’assurer que vous êtes bien digne, que vous êtes l’élu.
Ce soir, le test prendra la forme d’un grand Jamaïcain, derrière moi, et d’un Espagnol, non loin après. Ils m’auront observé toute la soirée avec envie et avec haine, que je leur concèderai, car je les comprends et accueille ; frères de jeu, quoique bien plus médiocres, ils participeront du même tournoi. Déjà ils se seront ligués, mais pour l’heure uniquement. Après, ils se déchireront, bec et gorge, pour le butin. Mais ce sera une autre histoire, qui ne me concerne pas.
Je sais exactement ce que je dois faire. Je l’écarte. Je me colle au Jamaïcain et, d’un coup sec, je le fais disparaître. Je me retourne sur l’autre et le balaie, l’achève. Alors elle les regarde, indifférente ; pourquoi en serait-il autrement ? Quelle empathie devrait-elle nourrir à leur égard ? Ils ont joué, ils ont perdu. À ceux qui le veulent, nous sommes « tapis » devant l’existence.
Plus tard, dans un sombre couloir, ce que l’on nomme une « rue espagnole la nuit ».
La Via Allegria est longue, si longue. On voudrait la ratiboiser, la raccourcir en un clac. Être là-bas, déjà, à la chambre… On se prend parfois à rêver d’être capable de magie. Tout vivre en une seconde. Tout ressentir et, déjà, être délivré. Soupirer cette libération et, partir, enfin… Mais je suis un menteur. Cet instant est aussi bon. Pourquoi ne le serait-il pas ?
Elle est à côté de vous, proche, vraiment proche. Vous marchez avec elle, son odeur vous suit et vous appartient, n’est-ce suffisant ? Pourquoi dédaigner cette attente ? À dire le juste, la jouissance est plus réelle en ce moment qu’en l’autre.
Car entre tous, elle vous a choisi, et vous en disposez. Elle est là, silencieuse… Déjà elle vous appartient. Ce sentiment de premier abandon n’est-il pas le meilleur ? Ne supplante-t-il pas le reste ?
Mais enfin, la chambre. Bien sûr on ne dit rien durant le trajet, car quel intérêt y aurions-nous eu ? Tout ne se passe qu’en le trajet lui-même. Le pas à pas. Le goutte à goutte. La jouissance de chaque seconde.
Mais enfin, la chambre. Ici s’arrête le voyage, car point ne serait convenable en raconter la suite. À dire le juste, ce serait possible, mais répugnant. Car si on peut, effectivement, décrire ce qui se sera passé, rien n’aura été dit alors : on aura simplement tapé à côté, misérablement à côté.

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