Gangsta’s Paradise

Alors que j’attendais à la terrasse nocturne d’un restaurant turinois que l’on vînt me servir mon prosciutto crudo, soudain, Gangsta’s Paradise joua. Alors, me revint en flash, du passé enfoui et s’échappant de sa boîte à oubli, ces deux cousines allemandes de mon correspondant bavarois de 4e, avec lesquelles nous partions jouer au volley un jour ensoleillé d’été. Plus particulièrement, l’une d’elles, dont la beauté me fascina à l’époque, car peu commune, quasi-irréelle et incarnant l’exact idéal allemand féminin tel que je me le figurais — blond, grand et vitalesque —, et qui ne semblait avoir été exhumé d’une sphère onirique et mené à la vie non par une existence indépendante de ma volonté mais uniquement pour me donner, à moi, un temps satisfaction à voir cette esthétique pure s’incarner dans la réalité et s’y mouvoir, et qui devait disparaître sitôt que j’en eus la contemplation. Ce qui du reste arriva, car le soir même elles retournèrent à leurs – certainement réelles ? – existences respectives, disparaissant à tout jamais des nôtres, ce qui, tout de même, et nous en conviendrons, nous rapprochait de la thèse de l’inexistence de la cousine en tant qu’être irréel plutôt que réel, et plutôt simple apparition d’un désir si profondément et longuement maturé. Cette beauté sublime entama avec une maîtrise fascinante et qui me stupéfia le premier couplet de Gangsta’s Paradise,(d’une voix qui répondait au diapason de celle physique, que je ne tenterai même ici de décrire car mes mots y seraient insuffisants, lui substituant plutôt ce long descriptif de l’impression qu’elle me causa et qui me sera bien plus accessible), en n’ayant nullement l’air de s’en formaliser, comme si elle n’avait pas été la plus belle fille du monde et pourvue de tous les attraits dont l’image figurée des princesses et des reines eût été habituellement enchâssée, les actrices contemporaines n’étant qu’une pâle, infiniment pâle copie de ce que purent représenter celles-là dans l’imaginaire (quant aux « mannequins », nous ne prendrons même pas la peine d’en parler car cela nous mènerait au trente-sixième-dessous, tant il est vrai qu’il n’est rien de plus trivialement laid qu’un mannequin, cependant que nous n’aurons le temps de démontrer cette évidence). Qu’elle sût cette chanson était une chose, plausible en soi, bien que déjà surprenante. Mais qu’elle se mît à la chanter si parfaitement – avec un accent anglais qui eût confondu quiconque s’il n’avait su qu’elle était Allemande et où disparaissait dans sa voix la tonalité particulière à cette langue et à laquelle se substituait ce qui sonnait à mon oreille comme une douceur supplémentaire, du fait qu’elle s’appliquait tant dans ce parlé qui n’était pas le sien, celui maternel – me frappa autant que si une fée s’était soudain mise à parler mon langage. Cependant, cet insoupçonné récital ne nuisait nullement à la beauté de la cousine. Même, au contraire, il l’accroissait. Car au lieu de la placer dans la distance froide et goguenarde d’une tour d’ivoire inaccessible, elle la ramenait à nous en la faisant condescendre à se muer en un phénomène on ne peut plus commun, on ne peut plus normal, dont il n’aurait pas plus fallu s’étonner que de trouver le soleil dans le ciel ou une fleur dans un champ. Condescendre à nous donc, pauvres mortels, qui ne comprenions pas bien qu’une fille aussi radieuse pût exister, d’une part, et se tenir devant nous à chanter du rap, d’autre part ! Cependant que je devais être le seul à m’extasier de la sorte car elle avait tôt fait de nous proposer une partie de volley, comme si elle n’avait jamais soupçonné sa toute divine essence, d’être la Providence en chair et en incarnation… Ce qui confirme bien l’adage, moult fois répété et, ce me semble, jamais démenti : « La plus belle des beautés, celle véritablement séduisante et qui présente à nous la forme la plus sincère et irrésistible d’attirance, est celle qui n’a pas conscience de l’être ; celle qui s’ignore (et nous bouclons incidemment – et fort à propos – sur les mannequins ; qui, par voie de conséquence purement algébrique avec ce qui vient d’être évoqué du fait de la conscience répugnante de leur faveur plastique, deviennent les femmes les plus laides et inintéressantes du monde : CQFD !). »

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