Tandis que je m’apprêtais à prendre mon petit-déjeuner, la réceptionniste de l’hôtel avait subi une altération étrange dans ma perception, passant de la plus pure adoration à celle du désintérêt voire du dégoût, et alors que j’entamai délicatement une biscotte (en essayant au mieux que la dureté du couteau ne vînt à en craqueler le délicat biscuit, tandis qu’il s’employait à y étaler le beurre de bas en haut) je ne m’expliquais pas bien ce soudain revirement. C’était pourtant la même personne. À deux jours d’intervalle, peu de chance existait pour que des changements majeurs eussent eu lieu en elle qui auraient pu expliquer la modification de ma perception. Et c’est alors que je m’aperçus soudain que ce n’était elle, mais mon regard sur elle qui avait changé : il avait glissé de l’admiration béate et amoureuse de la découverte, à celle cruelle et froide du mépris. Mais qu’avait bien pu provoquer ce glissement ? radical, s’il en était… (l’était-il ? Ou, n’était-ce pas, au contraire, parce que je ne savais rien d’elle qu’il avait été permis, car cette personne étant une vaste inconnue, n’importe quelle infime découverte la concernant entraînait un bouleversement immense, tandis qu’à quelqu’un que nous connaissons depuis fort longtemps il nous faudrait une énorme découverte à son sujet pour en changer l’image fixe que nous avons formée et qui n’est que le résultat d’expériences et observations successives à travers les âges, ce dont ne peut pas, bien évidemment, bénéficier la personne que nous venons juste de rencontrer !).
Qu’avait-elle bien pu faire, ou dire, d’infime et de catastrophique, ou, qu’avais-je pu voir et, interpréter, même d’insignifiant, qui aurait pu entraîner cette dérive irréversible de ma focale ? Je ne savais bien dire ce qui avait pu causer la destruction subite de l’idole… Elle avait toujours les mêmes traits, grossiers, proéminents, qui m’avaient causé la première fois que je l’avais vue cette même impression simultanée de répulsion-attraction que nous causent parfois certaines choses étranges et mystérieuses, brisant momentanément nos codes de normalité, fissurant l’habitude et nous rappelant à la réalité comme étant ce qu’elle est (une monstruosité), donc, nous repoussant, et, en même temps, ce déjouement même de la norme, cette « transgression » malgré elle, provoquant cette attirance vers l’inordinaire, cette étrangeté empreinte du voile de l’intrigue. Ces traits n’avaient pas bougé, mais, alors que je la regardais à nouveau, j’avais soudain un flash de ma conscience, qui, malgré elle peut-être, me révélait l’aller-retour subtil qu’avait suivi cette fille dans mon intellect, la menant tout initialement dans l’intrigue, puis dans le désir et, enfin, dans le dégoût. C’était que, passée cette phase initiale de mon appréhension première, je m’en étais ensuite, dans ma solitude, fait une montagne. Mon esprit avait pu la recomposer, la modeler, l’imaginer, l’idéaliser… dès lors, ce n’était plus sous le filtre du premier regard que je la voyais, mais sous celle distordue d’une effigie de grâce imagée que tout mon esprit projetait sur elle, dont il l’enveloppait (car je répète que, hormis pour cette affection esthétique de dandy d’apprécier intellectuellement un charme inordinaire, son visage on ne peut plus grossier en était absolument dépourvu). Elle se mouvait donc dans le royaume magnifique de mon imagination, telle une fée.
Puis, ma conscience me donnait l’autre partie de la révélation, avec cet autre flash. Il y avait eu, le dernier jour – et, dans ce dernier jour, je ne savais ce qu’elle avait pu dire ou faire, mais, malgré elle, par ses gestes ou sa manière d’être, le fait qu’elle serve de l’eau dans la théière pour me préparer mon thé, peut-être, ou qu’elle s’enquiert de ce que la crème du croissant fût à mon goût –, me l’avait soudainement détruite en tant que manifestation d’un monde onirique et magique pour la reprojeter brutalement et sans pitié dans la trivialité du bas quotidien. Perdant tout attrait. Et, non, ce n’est pas qu’elle eût fait quelque chose, mais ce qu’elle me dit, ce matin-là – alors que trois jours à nous côtoyer dans cette distance empreinte de réserve qui est celle de la relation client et, ce dernier jour étant celui de mon départ, vinssent à briser les réserves de la pudeur –, elle m’avouait quelques éléments de sa vie. Qu’elle avait vécu à Paris, proche du Sacré-Cœur, avec son ex petit-ami, puis qu’elle était revenue à Turin, avec sa famille et, surtout, ce qui me surprit beaucoup et en quelque sorte me choqua, tant je me l’étais figurée Italienne – d’un certain type, certes, car son visage était on ne peut plus inorthodoxe à celui du « type italien » (et peut-être cette inadéquation était ce qui avait en fin de compte inauguré mon attirance, qu’une fille ressemblant aussi peu à l’image que je me faisais d’une Italienne puisse pour autant parler un aussi impeccable italien et avec une voix qui et me comblait, et m’était une caresse aux oreilles et un repos à l’âme) –, qu’elle était non pas Italienne mais Roumaine. Et cela, lorsqu’elle me l’avait dit, j’espère que, dans ma voix, une intonation maladroite de surprise ne se sentit, car l’interprétation de cette surprise eût été trop tendancieuse pour que le risque qu’elle en soit quelque peu blessée ne fût grand. Dès lors, c’est parce que j’en savais aussitôt un peu plus sur elle, que m’en était parvenu quelque élément biographique comme celui de son relatif lointain passé, et de son présent, que je pouvais me la figurer non comme une évanescence de mon imaginaire mais comme un être humain de la réalité, la réalité pour ainsi dire insignifiante et triviale, de celle de tout le monde donc, qu’elle venait y prendre sa place et y perdre toute couleur, tout attrait que confèrent l’envie et le désir, pour ne plus revêtir que celle invariablement grise du monde commun.
Et pourtant, malgré ce divorce dont j’imagine qu’elle ne devait avoir même le moindre soupçon qu’il avait eu lieu (car elle continuait de poser ses yeux énormes sur moi et emplis d’un air doux où se mêlait peut-être le lointain relent d’une féminité un peu trop empreinte de liberté et l’éprouvant insoucieusement…) il n’était pas entièrement consommé et, même, ne le serait jamais vraiment. Car bien qu’elle eût pris place dans le monde misérable de la réalité triviale et sans attrait, il me restait une chose que cette déchéance n’avait avilie, et c’était sa voix. Dès le départ, j’avais trouvé qu’elle était merveilleuse et qu’elle me baumait tout entier de confort et de douceur, comme un cocon, ou un nuage de coton qui m’aurait entouré et sur lequel j’aurais pu reposer, me laisser aller à la relaxation sans contrainte car il m’aurait soutenu avec douceur et épousant mes formes avec attention… Oui, sa voix, merveilleuse, donc, qui m’avait si plu — et, peut-être sans que je le sache, moi qui l’avais cru Italienne, qu’elle parlât une langue qui n’était en réalité pas la sienne, me l’avait remplie d’un accent attentionné et, pour autant, empli d’aisance, et que toutes ces impressions mélangées et perçues en même temps en moi étaient venues s’agréger pour former à mon oreille cette caresse du son, que rien ni personne ne pourrait plus jamais m’enlever. Car, tandis que l’hôtesse a subi ce circuit diabolique de : choc initial de l’originalité, idéalisation, puis retour dans le réel et déchéance irréversible, une chose n’avait pu le subir, était restée invariable, et c’était sa voix.
Et alors qu’il est temps maintenant de partir (check-out à 11h, nous revenons au commercial et au réel, n’est-ce pas) et de mettre fin au texte, une chose m’apparaît certaine, c’est que, entre les affres de la conscience, de la perception, et du désir, il est certain type de beauté pure, qui n’existe que par elle-même et pour elle-même, complètement hors de toute atteinte, comme le serait un métal inoxydable et incorruptible, et qui résiste invariablement à tous ces mauvais traitements, toutes ces batailles, ces travestissements et ces tortures, de ces trois tortionnaires impitoyables sus-cités, et que, navigant dans une sphère altière, au-dessus, bien au-dessus d’eux et de tout, flotte une beauté d’éther inattingible, que j’encapsule ici avec toute l’humilité qu’il m’est possible, comme elle sera à jamais en moi encapsulée et inaltérée, et qui était sa voix.

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