Farce

Platon ne prenait pas les mots au sérieux. Comment l’eût-il pu ? Lui athénien de l’oralité, il savait leur impuissance. Et pourtant, ils s’imposent. C’est là leur étonnant pouvoir.
Bien sûr les mots sont impuissants, ils ne changeront rien. Et pourtant, je m’étonne chaque fois que je les lis, de découvrir leur charge intacte. C’est comme un shot d’émotion, encapsulé, pour toujours, renouvelé à chaque lecture. D’une impuissance performative totale, ils restent denses d’émotion. Silencieux si on les ignore, éloquents si une conscience les capte. Fixes à jamais, et pourtant, voyageurs. Ils me sont un permanent paradoxe. Un fabuleux mystère. Ils me sont… des compatriotes, des compères. — Des amis.

Qui a lu Platon comprend à quel point ses écrits sont une farce. Et le philosophe, un humoriste. S’il décrie Aristophane, ce n’est pas au nom d’un grave débat philosophique sur l’art et le juste. C’est simplement un quolibet de concurrent à concurrent. Aristophane faisait de meilleures blagues que Platon, et ce dernier ne le supportait pas. Ou, du moins, c’est ce qui se manifestait dans ses écrits. Mais cette mise en scène même est douteuse. Et, ceux-ci, à prendre avec la plus extrême caution, pour ainsi dire au perpétuel second degré. Leur apparent sérieux est un leurre. Leur caractère de vérité, on ne peut plus incertain. À mon sens, il s’agit ni plus ni moins d’une chamaillerie entre amis (entre amants ?).
Et que le soir venu, lorsque les deux hommes se retrouvaient au Banquet, celui à larges épaules lançait à l’autre :
— « Tu as vu comme je t’ai bien caricaturé dans X ? »
— « Et moi, comme je me suis bien moqué du père Socrate ? »
— « Ah-ah-ah-ah-ah. »
Tout cela est une farce.

On a aggravé Platon, on l’a farci en le rendant sérieux. Alors que lui-même ne croyait pas en la gravité de l’écrit. Il ne croyait pas en sa fixité. Il croyait en la spontanéité du dire. Lui qui condamnait le théâtre et brûla ses poèmes, était en réalité un acteur, avant tout un artiste. Platon croyait en la performance, celle qui s’évapore en même temps qu’elle naît. Celle qui vit en même temps qu’elle meurt. On a conservé ses écrits, certes. Mais si on prend un pas de recul, on s’aperçoit que ce qui nous est véritablement parvenu de lui, ou plutôt, ce qui nous manque, c’est sa spontanéité. Que nous est-il parvenu de Platon, sinon des dialogues ? La forme même de ses écrits était un indice. Le mystère Platon se résoudrait donc dans sa parole. Qui ne nous serait parvenue que lacunaire, ou à tout le moins, sous le jour de l’ambigu. Et voilà que nous établissons malgré nous une nouvelle piste herméneutique — Pour toute chose ou pour tout être, en plus d’observer ce qu’il a fait, ce qu’il a dit, peut-être devrions-nous aussi recenser et étudier très sérieusement ce qu’il n’a pas fait et ce qu’il n’a pas dit. L’étude du négatif nous en apprendrait doublement du positif, comme en l’éclairant sous un jour nouveau, celui clair-obscur de la vérité oblique. L’étude des êtres et des choses pourrait donc être éclairée par celle du manque. Ce qu’ils ont éloquemment tu.

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