Train

Un train et un homme très pressé arrivaient simultanément. Me trouvant sur le passage un peu en amont de la gare je décidai d’observer cette coïncidence de faits. L’homme était apparu en courant malaisément, sans doute peu habitué à un exercice que lui imposait la situation. S’apercevant que je le regardais, il s’était alors mis à marcher, frénétiquement. Je ressentais sa terrible bataille intérieure : reprendre sa course ou conserver une supposée contenance. Tandis qu’il me faisait penser à un pingouin pressé, je voyais son regard haineux fixé sur moi. Pourquoi cet idiot me regarde-t-il ? Pourquoi faut-il que MAINTENANT entre tous les moments quelqu’un soit LÀ à me regarder ? Et sa tête d’abruti ! Ah, l’ahuri ! Ah, l’ordure ! Le bachi-bouzouk ! Et son regard, grmbl fschupumpf brumbl, goguenard ! ah ! comme il exulte ! tellement content que je sois ridicule ! car je suis ridicule ! ridicule à courir – et mon train, ah, mon train ! Mon traaaain ! S’il ne reprenait pas sa course je tablais qu’il ne l’aurait jamais et un immense sourire se dessina sur mon visage ; je vous promets que cela ne recelait nulle moquerie mais des encouragements : allez-y monsieur ! courez, prenez votre train ! Mais il ne me comprit probablement pas, resta prisonnier de sa pingouine singerie ; terrible méprise entre nous… regrettable quiproquo…
Le train arrivait à quai lorsqu’il me dépassa en bazardant ses mains, ses hanches comme il pouvait pour accélérer et je crus qu’il gémirait de désespoir. Disparu derrière les murs, je continuais de suivre mentalement sa trajectoire. Passant son Navigo, pénétrant dans la gare, reprenant sa course quand il aurait l’impression que je ne pouvais plus le voir… Moi, espérant de tout cœur qu’il ne tomberait pas dans les escaliers en se pressant trop, l’adrénaline nous faisant faire de ces choses… Le XXIème siècle est un siècle dangereux…
De la passerelle je le vis s’échouer, rester à quai in extremis. Immobile, le regard fixe, reconsidérant probablement sa vie et les milliers de choix l’ayant conduit jusqu’à cet instant. J’attendis encore un moment une potentielle suite, un fameux dénouement. Peut-être allait-il remonter pour m’incendier ; me dire tout haut ce qu’il pensait de mon comportement, de ce que j’étais odieux, mauvais citoyen ; idiot, satisfait plaisantin ; ridicule, vil farfadet ; rien de mieux à faire qu’embêter les gens ; était-cela ma vie, vraiment ? Ni responsable, ni obligation ? Ni plan, ni doctrine ? Nihiliste, vilain vraiment ? Et mon manager ? que pensait-il ? et ma femme ?… serait-elle fière ?…
Non, il attendrait un autre train et partirait sans suite tandis que je disparaîtrais dans mon oisiveté faute de nouveau sujet.

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