Addendum du sourire

Suite à « Résistante ». ­— Et parce que ce sourire mérite mieux que ces emportements lyriques qui, en définitive, tapent à côté et sont en vase clos de leur amusement propre, s’éloignant de leur objet en se livrant à cette révoltante orgie de mots et de ponctuation (ils sont trop contents d’avoir trouvé un prétexte à se mettre sous la dent), il me faut récidiver mais en mineur — car il semble que seul ce mode permette d’atteindre au majeur ou à l’évidence, c’est-à-dire qui permette de figer un éclat ou un sentiment, le témoignage d’une émotion, et de pouvoir le revivre à loisir ensuite, par la magie de la lecture et de l’écriture réussie. Il me faut donc un mode plus sobre, plus simple : qu’est-ce donc, que ce sourire ? Avant de commencer je souhaite expliciter les termes pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté. Lorsque je parlerai de sourire ou du sourire, je ne parlerai en rien du concept de sourire, ou de l’idée de sourire, de manière abstraite et conceptuelle. Non, rien ne saurait être plus éloigné à notre entreprise. Lorsque nous parlerons du sourire, nous parlerons d’une chose on ne peut plus concrète, à savoir son sourire à elle et à personne d’autre, celui que nous vécûmes et ce qu’il évoqua. Car c’est de lui que tout part, lui qui contient tout. C’est l’ipséité de son être qui lui conféra cette suprême essence, ce divin rayonnement. Dès lors, quelle importance peut avoir pour nous de disserter sur l’idée de sourire, puisque nous avons eu ce sourire, que nous pouvons en faire témoignage et vivre en lui, car il ne fait aucun doute qu’une fois vécu on puisse y vivre et que son souvenir éternel, fiché en nous comme un fragment de temps merveilleux, de temps gracieux, sera ce compagnon de fortitude nous donnant force et courage dans les temps obscurs. Qu’il sera cette torche que l’on pourra brandir face aux monstres pour continuer notre chemin, nous, pèlerin au sourire ! (Et nous voyons ici la nécessité d’avoir précisé au préalable les termes et leur sens, autrement, sans cette mise au point sémantique, cette formule prendrait tout de suite une profondeur métaphysique ridicule, une métaphore idéalisante un peu de pacotille, car qu’est-ce que ce pèlerin au sourire, en quoi un sourire pourrait bien vaincre des monstres ? Ça ne ferait bien entendu aucun sens, alors que nous, nous ne parlons bien que du sourire, ce sourire vécu, capturé à jamais et conservé comme un trésor, et dès lors tout s’éclaire, tout est vrai et se comprend, car il ne s’agit pas d’une dissertation manipulant vains concepts, mais une sublimation du beau vécu, ayant eu sa manifestation sur terre. Et bien que cette manifestation puisse être jugée trop rare, certes, (peut-être), cet instant du sourire n’en reste pas moins le témoignage, le témoignage de premier ordre si l’on m’interroge, et que je souhaite ici conserver, comme le mémorialiste-documentaliste veille sur l’ouvrage rare et précieux d’une bibliothèque, non pas comme sur un bout de parchemin croupi et poussiéreux qui n’intéresserait plus que les fats académiciens ou les érudits à vérole, mais comme l’amoureux de l’expérience veille sur le merveilleux manuscrit éclat du temps, fixé à jamais ­— et donc éternel — grâce aux tentatives effrénées du poète qui tenta infatigablement — tel le forcené, le possédé, l’obsédé qu’il fut ! — par tous ses moyens et par tout son talent à extraire et à conserver… Et déjà ! Déjà nous dérogeons à la règle, déjà nous voilà emportés par le lyrisme et par le trop alors que nous jurions de nous en tenir au mineur ! Ah, malheur ! Mais c’est que ce sourire déborde, qu’il est en lui-même le trop, qu’il contient trop et qu’il est, de par l’intensité du sentiment vécu et capturé dans une conscience, infini. On ne peut l’épuiser, comme on n’épuise une Corne, nourricière pour l’éternité, tant qu’il y aura des hommesAh, mais, épuiser l’inépuisable, n’est-ce pas notre mission à nous qui écrivons ! Sans cesse le sujet se dérobe à nos mots, s’échappe de nos épithètes, nous pensons le circonscrire et voilà qu’une circonvolution apparaît que nous n’avions vue car nous étions trop concentré sur notre partie et soudainement toute son étendue se présente, comme une inconnue nouvelle à explorer ! Ah, toujours le sujet trop grand se dérobe à nos mots et à notre éloquence, nous n’en livrons qu’une parcelle, une insignifiante esquisse qui, en définitive, n’est bien qu’une tentative, notre tentative à nous d’exprimer la chose — et il n’est pas de doute que tout autre aurait eu d’autres mots mais que, une fois fait le tour de son art de son talent, n’aurait-il pas, lui aussi, échoué… Mais voilà ce que c’est que ce sourire : le beau inépuisable, souvenir toujours présent, toujours revécu, l’émotion imprimée en nous pour toujours, et il n’est pas à douter — et sinon il faudra le souhaiter — que chacun dispose en lui d’un fragment de beau encapsulé, conservé, protégé, qu’il pourra décider de revivre à loisir, lorsqu’il en aura besoin, lorsqu’il pensera perdre espoir, qu’il n’y croira plus ! Ce sourire est donc non moins phare, non moins torche, non moins foyer… ce sourire est tout ! et même le dictionnaire plus érudit prêtera serment de n’avoir su le décrire totalement… Ce sourire est donc, en définitive (cinquième ou sixième occurrence mais cela ne fait rien, nous procédons du syllogisme de la cascade, c’est une rhétorique que nous inventons, certes), le beau éternel et, si nous franchissions la passerelle tremblante qui nous mène du concret vécu au concept pensé, nous dirions que ce sourire est l’éternité du beau. Mais nous n’effectuerons pas ce saut sémantique car, comme nous le promettions en début de ce texte, nous jurions de traiter ce sourire sur le mineur et il serait inconvenant de le rabaisser ici — au détour de la conclusion et en embûche — en le forçant à être le simple et vulgaire moyen d’une entreprise démonstrative conceptuelle, alors qu’il est (en définitive !) une chose aussi simple que belle, et belle parce que simple : un beau souvenir.

ps : je n’ai pas eu ici loisir de traiter en quoi la beauté de ce sourire l’était aussi en association à la gentillesse des yeux et en quoi ces deux éléments toujours ensemble sont liés et n’acquièrent leur véritable beauté que s’ils s’expriment de consort en tant qu’expression unie et synchronisée de la beauté intérieure qui se manifeste à l’extérieure, et en quoi ce sourire était donc beau non de par sa beauté extérieure et par la merveilleuse plastique que certes Dieu conféra mais aussi et surtout parce qu’il était la traduction de la beauté intérieure de cet être — cette beauté s’exhalant pour ainsi dire de tous ses pores et se transmettant par la moindre de ses gestes, la beauté intérieure étant cette sorte d’irradiance qui brille en permanence et ne cesse de se manifester en sa plénitude et d’éblouir et d’éclairer — la beauté extérieure seule ne pouvant émouvoir et n’étant qu’une sorte de belle coquille qui, si elle nous plaît au premier abord, se vide rapidement de sa joliesse à mesure que nous la côtoyons si elle n’est expression du beau intérieur, de la belle âme, tandis qu’à l’inverse la beauté extérieure en tant que manifestation, témoignage de ce qui est beau à l’intérieur ne cesse de s’apprécier et pour ainsi dire se magnifie à travers le temps et le regard — mais ! ce texte est déjà bien trop long et bien trop n’importe quoi pour que je poursuive, nous ferons donc halte ici, pour le moment…

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2 commentaires sur « Addendum du sourire »

  1. Quel bonheur lorsque la beauté intérieure de l’âme irradie à travers le sourire. Tu parles également de son regard;;; ça me manquait. Le regard d’une personne en dit toujours long sur elle et ne peut mentir. Enfin, c’est ce que je crois …..

    Aimé par 1 personne

    1. Oui je pense que la gentillesse se manifeste aussi par les yeux qui sauraient difficilement mentir ! Néanmoins il faut toujours prendre garde car on voit bien souvent ce que l’on souhaite voir, il convient donc toujours de garder cette vérité en tête, même si parfois on décide de passer outre et de prendre le risque de s’aveugler…

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