Immobile

Alors que Dieu me frappait d’un éclair et décidait de m’immobiliser.

Quatre jours. Déjà quatre jours après l’annonce. Et je ne vis plus, et me vide et m’enrage. Ne pas pouvoir se déplacer sans savoir que cela réactivera la douleur. Ne plus pouvoir se déplacer, en fait, quelle prison. Quelle privation. Je n’en puis plus, car je ne peux dès lors plus rien faire, c’est un antagonisme total. Car, pour le supporter, il faudrait que j’accepte la fuite dans les divertissements, dans lesquels je ne veux plus m’engager, car ils sont mauvaise habitude et détournement de ma voie. C’est donc une nouvelle épreuve à laquelle le Seigneur me soumet, celle de l’immobilité, et sur un de ces timing. C’est peut-être que c’était nécessaire, que c’était sa volonté, et qu’il devait en être ainsi. Qu’il avait pour moi un dessein derrière cette privation, un but que je me devais de figurer et d’atteindre. Quel pouvait être ce but ? Celui que le mouvement m’eût empêché d’atteindre et que seule l’immobilité m’eût permis de découvrir ? Car il m’a contraint à l’immobilité, c’est sa décision. Au moment où j’aurais voulu au contraire celui du surplus et du mouvement. Étrange synchronicité. Que j’ai, certes, déjà enfreinte, en allant à Turin, mais ce voyage était programmé avant cette révélation. Qu’a-t-il voulu ? Que veut-il que je découvre, que je fasse ? Est-ce l’écriture ? La lecture ? Si oui, laquelle, ou lesquelles ? Car Proust était déjà depuis longtemps initié. De même que je travaillais déjà il me semble sur Anno postero, donc je ne vois pas quelle différence cela occasionne. Ou peut-être que, plutôt que tous les projets que j’avais déjà, doit-il émerger un projet que je n’avais et qui devait naître de cette immobilité même ? Que cette immobilité est un appel et qu’en m’y plongeant, je découvrirais enfin la clé d’une œuvre, que je cherche tant, sans la trouver. Car s’il devait s’agir de ce simple journal de mes pensées, ce simple compte rendu d’immobilité, je n’y vois pas l’intérêt, et tout de suite l’autocensure vient en supprimer le sujet et la justification même de l’écrire, comme tant d’autres avant lui. Je ne sais pas. Le compte rendu d’une immobilité. Quel intérêt cela peut-il avoir ? Une écriture immobile, cela n’a pas de sens. Que pourrait donc être cette œuvre alors ? Car, il est vrai, j’ai longtemps eu la sensation que quelque chose était là, qu’elle m’attendait, et qu’il ne tenait qu’à moi de la découvrir. Mais que, dès que j’avais voulu y réfléchir, elle s’évaporait aussitôt. Car j’ai toujours pensé que ce récit seul de mes pensées, cette sorte de journal, ne représentait aucun intérêt littéraire, ne pourrait intéresser personne. Ainsi j’en conjurais aussitôt l’idée qu’ils pussent même être œuvre, car ils ne m’en apparaissaient pas dignes. Et si, pourtant, cela avait été eux, depuis longtemps ? Ces pensées que je pensais ineptes à susciter le moindre intérêt et à représenter une quelconque forme d’essence littéraire. Je ne sais pas. Car tout cela ne mènerait nulle part. Et quel profit, pour le lecteur ? Ni récit, ni réflexion, que de la pensée en suspens, et stérile, parce que de la pensée s’observant. Et qui aurait envie de lire les pensées sur des pensées ? Ça n’a pas de sens. Être comme dans la tête de la tête de quelqu’un s’observant, quelle étrangeté ! Quel curieux texte cela serait alors. Car si stérile, si immobile, si vain… Le témoignage d’un empêchement, d’une restriction, car à qui ne peut plus se mouvoir et ne souhaite pour autant s’évader avec de futiles et bas divertissements, quelle autre option lui reste-t-il, sinon celle de la méditation ? Quel lieu, sinon celui de ses pensées ? Royaume intangible et, par définition, impuissant ; et pourtant, ô combien infini, ô combien inépuisable et sans cesse renouvelé. Oui, peut-être que, alors que je suis en train de coucher ces lignes parlant du rien, étant nées de l’observation pure, plutôt que de me « distraire » j’ai plongé en moi, dans le rien de ma condition empêchée et immobilisée, et que toute cette écriture, que je considère pour autant comme du vide, quoique comme passe-temps un tant soit peu plus noble que ne le serait l’oubli de soi dans une série ou le fil inepte d’un réseau social, a jailli. C’est peut-être cette pleine conscience que Dieu a souhaité pour moi par cette immobilité, et qu’il me faut la confronter, m’y plonger, durant toute la durée qu’il aura jugé bon qu’elle fût, dût-elle être pour toujours ? M’y confronter, sans chercher à la fuir, ni à la vaincre, simplement, l’observer, m’y plonger. Comme une sorte d’étude, neutre, et dépourvue de jugement. Car aussitôt, comme je le disais, l’autocensure et l’autoempêchement, le jugement préemptoire étaient présents pour en détruire l’entreprise et la frapper d’insignifiance. Alors il me fallut « passer outre » car quoi de mieux aurais-je pu faire ? Moi qui ne pouvais plus marcher, ni me mouvoir ni sortir de mon appartement, que me restait-il, sinon ces lignes ? Elles font partie de moi, elles « sont » moi, celui que j’ai été, que je fus, et qui est déjà mort, car un autre a aussitôt pris la relève, et un autre encore et un autre, car toujours le toi que tu penses être cesse d’exister et un autre prend sa place. Car, en réalité, il n’y a pas une seule mort, mais le nombre quasi infini de secondes qu’aura connues notre vie. C’est donc tout cet étrange voyage qu’il me faut faire, qu’il me faut dire, rendre compte de cet être immobile et empêché, ne cessant pourtant de se renouveler, et en habiter chaque seconde, ne pas en perdre. On peut légitimement s’interroger sur le bien-fondé d’une telle entreprise, même, de sa possibilité, car, comme on le sait, par évidence, l’écriture, plus lente que la pensée, ne peut véritablement la suivre, elle ne peut que bien incommodément en rendre compte, toujours en retard qu’elle est sur celle-ci, et même, si on devait rendre compte de chaque seconde d’une existence on ne le pourrait, pour la pure et simple raison de l’inertie, que le doigt ou, plus précisément, la main, qui tient le crayon, ne peut écrire aussi vite que les secondes, ne peut réalistiquement pas les suivre. Car je peux, en imagination, avoir mille pensées, si cela me chante, en une seconde, toutes aussi variées, sans lien logique et aussi fantaisistes que possible, mais, dans ce même laps de temps, le doigt lui, n’aura pu écrire qu’un mot, et même, un demi-mot. Mais il me faudra bientôt rompre avec le flux unitaire qui a jailli de cette pensée primordiale, qui fut celle du constat de mon immobilité, car on ne peut physiquement écrire pour toujours (car il y a la fatigue, les crampes, la soif, toute la réalité biologique de l’être et, présentement, pour ma part, la nécessité de manger et d’aller aux toilettes), et cette rupture dans le flux de l’écriture est toujours ce qui m’a causé le plus grand effroi et la plus grande peine. Car j’ai toujours une immense peur que, revenant sur le texte, je ne sache en retrouver le fil, ce que j’avais voulu dire alors, avant qu’un impératif biologique ne m’en arrachât, et que j’aurais aimé pouvoir écrire tout d’un seul coup, dans un seul état, la même humeur, le même fil de la conscience, et en sortir ainsi un seul bloc uni de la même vérité, de bout en bout, car alors je sais que j’aurais atteint à la vérité, parce que cette pause dans l’écriture je sais que cela affectera le texte pour toujours, car jamais je ne retrouverai en revenant l’état dans lequel j’étais alors et celui dans lequel j’aurais poursuivi. Ainsi, mon plus grand rêve, aurait été de pouvoir écrire physiquement parlant, pendant des heures, des jours, des semaines en continu, écrire un grand texte (volumineux mais aussi évidemment de la qualité, car s’il avait émergé d’un seul bloc uni et monolithique de la conscience il n’aurait pu que l’être) d’un seul coup, en une seule pure et ininterrompue session d’écriture, et qu’il pût ainsi en résulter pour toujours une œuvre parfaite, car de l’harmonie absolue d’un état de conscience inaltéré. Mais jamais je ne le pourrai, jamais je ne pourrai écrire ce texte d’un seul tenant, car toujours la réalité m’imposera sa rupture, et toujours, il me faudra, comme présentement, cesser d’écrire, pour aller soulager cette envie de plus en plus pressante, et mon poignet, et mes phalanges, et mon index où l’ongle que je remarque à présent trop long de mon pouce continue à s’y enfoncer, créant à force cette douloureuse marque et entaille. Je cesse alors, et cela me cause une tristesse inqualifiable, car en plus de la peine causée par l’acte même de l’arrêt de l’écriture qui me permet d’atteindre à des sphères de plénitude de mon être, elle en est redoublée au contraire par la raison la plus triviale et la plus risible qui soit, qui est l’impératif physique et celui d’aller soulager sa vessie. Ô, malheur ! Ô, blasphème ! Pardonne-moi, ô écriture, de cesser de toi pour une nécessité aussi méprisable ; mais je ne suis, hélas, bien malgré moi et ce que j’aurais même voulu être, un être de corps et non pas que d’esprit. Car voilà je sais que, alors que je m’apprête à abaisser le stylo pour de bon, car ma vessie n’en puit plus de se retenir, je sais que j’ai perdu à jamais le grand texte, qu’il s’est dérobé de moi à nouveau, et que je l’ai perdu à jamais, que je ne le retrouverai pas, que je vais de nouveau devoir retourner dans cette réalité triviale et monstrueuse que l’on nomme « le monde réel »… J’espère et prie le Seigneur que, en revenant, je retrouve l’exact état de conscience de celui que j’étais alors pour poursuivre le texte, mais je ne me fais pas d’illusion, car je ne connais que trop ces déceptions inlassablement répétées… Adieu, texte. Adieu, à jamais. Cette rupture me brise et me heurte, plus que rien ne le fit jamais, et ne le fera jamais plus. Et que cela soit dit. Que cela soit pour su.

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Farce

Platon ne prenait pas les mots au sérieux. Comment l’eût-il pu ? Lui athénien de l’oralité, il savait leur impuissance. Et pourtant, ils s’imposent. C’est là leur étonnant pouvoir.
Bien sûr les mots sont impuissants, ils ne changeront rien. Et pourtant, je m’étonne chaque fois que je les lis, de découvrir leur charge intacte. C’est comme un shot d’émotion, encapsulé, pour toujours, renouvelé à chaque lecture. D’une impuissance performative totale, ils restent denses d’émotion. Silencieux si on les ignore, éloquents si une conscience les capte. Fixes à jamais, et pourtant, voyageurs. Ils me sont un permanent paradoxe. Un fabuleux mystère. Ils me sont… des compatriotes, des compères. — Des amis.

Qui a lu Platon comprend à quel point ses écrits sont une farce. Et le philosophe, un humoriste. S’il décrie Aristophane, ce n’est pas au nom d’un grave débat philosophique sur l’art et le juste. C’est simplement un quolibet de concurrent à concurrent. Aristophane faisait de meilleures blagues que Platon, et ce dernier ne le supportait pas. Ou, du moins, c’est ce qui se manifestait dans ses écrits. Mais cette mise en scène même est douteuse. Et, ceux-ci, à prendre avec la plus extrême caution, pour ainsi dire au perpétuel second degré. Leur apparent sérieux est un leurre. Leur caractère de vérité, on ne peut plus incertain. À mon sens, il s’agit ni plus ni moins d’une chamaillerie entre amis (entre amants ?).
Et que le soir venu, lorsque les deux hommes se retrouvaient au Banquet, celui à larges épaules lançait à l’autre :
— « Tu as vu comme je t’ai bien caricaturé dans X ? »
— « Et moi, comme je me suis bien moqué du père Socrate ? »
— « Ah-ah-ah-ah-ah. »
Tout cela est une farce.

On a aggravé Platon, on l’a farci en le rendant sérieux. Alors que lui-même ne croyait pas en la gravité de l’écrit. Il ne croyait pas en sa fixité. Il croyait en la spontanéité du dire. Lui qui condamnait le théâtre et brûla ses poèmes, était en réalité un acteur, avant tout un artiste. Platon croyait en la performance, celle qui s’évapore en même temps qu’elle naît. Celle qui vit en même temps qu’elle meurt. On a conservé ses écrits, certes. Mais si on prend un pas de recul, on s’aperçoit que ce qui nous est véritablement parvenu de lui, ou plutôt, ce qui nous manque, c’est sa spontanéité. Que nous est-il parvenu de Platon, sinon des dialogues ? La forme même de ses écrits était un indice. Le mystère Platon se résoudrait donc dans sa parole. Qui ne nous serait parvenue que lacunaire, ou à tout le moins, sous le jour de l’ambigu. Et voilà que nous établissons malgré nous une nouvelle piste herméneutique — Pour toute chose ou pour tout être, en plus d’observer ce qu’il a fait, ce qu’il a dit, peut-être devrions-nous aussi recenser et étudier très sérieusement ce qu’il n’a pas fait et ce qu’il n’a pas dit. L’étude du négatif nous en apprendrait doublement du positif, comme en l’éclairant sous un jour nouveau, celui clair-obscur de la vérité oblique. L’étude des êtres et des choses pourrait donc être éclairée par celle du manque. Ce qu’ils ont éloquemment tu.

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À A.C Cela fait quelques temps que je l’observe, elle, à quelques pouces de moi, un peu plus loin, sur le bar ; ce qu’elle mange n’a aucun intérêt, ni le…

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Une Italienne

Tandis que je m’apprêtais à prendre mon petit-déjeuner, la réceptionniste de l’hôtel avait subi une altération étrange dans ma perception, passant de la plus pure adoration à celle du désintérêt voire du dégoût, et alors que j’entamai délicatement une biscotte (en essayant au mieux que la dureté du couteau ne vînt à en craqueler le délicat biscuit, tandis qu’il s’employait à y étaler le beurre de bas en haut) je ne m’expliquais pas bien ce soudain revirement. C’était pourtant la même personne. À deux jours d’intervalle, peu de chance existait pour que des changements majeurs eussent eu lieu en elle qui auraient pu expliquer la modification de ma perception. Et c’est alors que je m’aperçus soudain que ce n’était elle, mais mon regard sur elle qui avait changé : il avait glissé de l’admiration béate et amoureuse de la découverte, à celle cruelle et froide du mépris. Mais qu’avait bien pu provoquer ce glissement ? radical, s’il en était… (l’était-il ? Ou, n’était-ce pas, au contraire, parce que je ne savais rien d’elle qu’il avait été permis, car cette personne étant une vaste inconnue, n’importe quelle infime découverte la concernant entraînait un bouleversement immense, tandis qu’à quelqu’un que nous connaissons depuis fort longtemps il nous faudrait une énorme découverte à son sujet pour en changer l’image fixe que nous avons formée et qui n’est que le résultat d’expériences et observations successives à travers les âges, ce dont ne peut pas, bien évidemment, bénéficier la personne que nous venons juste de rencontrer !).

Qu’avait-elle bien pu faire, ou dire, d’infime et de catastrophique, ou, qu’avais-je pu voir et, interpréter, même d’insignifiant, qui aurait pu entraîner cette dérive irréversible de ma focale ? Je ne savais bien dire ce qui avait pu causer la destruction subite de l’idole… Elle avait toujours les mêmes traits, grossiers, proéminents, qui m’avaient causé la première fois que je l’avais vue cette même impression simultanée de répulsion-attraction que nous causent parfois certaines choses étranges et mystérieuses, brisant momentanément nos codes de normalité, fissurant l’habitude et nous rappelant à la réalité comme étant ce qu’elle est (une monstruosité), donc, nous repoussant, et, en même temps, ce déjouement même de la norme, cette « transgression » malgré elle, provoquant cette attirance vers l’inordinaire, cette étrangeté empreinte du voile de l’intrigue. Ces traits n’avaient pas bougé, mais, alors que je la regardais à nouveau, j’avais soudain un flash de ma conscience, qui, malgré elle peut-être, me révélait l’aller-retour subtil qu’avait suivi cette fille dans mon intellect, la menant tout initialement dans l’intrigue, puis dans le désir et, enfin, dans le dégoût. C’était que, passée cette phase initiale de mon appréhension première, je m’en étais ensuite, dans ma solitude, fait une montagne. Mon esprit avait pu la recomposer, la modeler, l’imaginer, l’idéaliser… dès lors, ce n’était plus sous le filtre du premier regard que je la voyais, mais sous celle distordue d’une effigie de grâce imagée que tout mon esprit projetait sur elle, dont il l’enveloppait (car je répète que, hormis pour cette affection esthétique de dandy d’apprécier intellectuellement un charme inordinaire, son visage on ne peut plus grossier en était absolument dépourvu). Elle se mouvait donc dans le royaume magnifique de mon imagination, telle une fée.

Puis, ma conscience me donnait l’autre partie de la révélation, avec cet autre flash. Il y avait eu, le dernier jour – et, dans ce dernier jour, je ne savais ce qu’elle avait pu dire ou faire, mais, malgré elle, par ses gestes ou sa manière d’être, le fait qu’elle serve de l’eau dans la théière pour me préparer mon thé, peut-être, ou qu’elle s’enquiert de ce que la crème du croissant fût à mon goût –, me l’avait soudainement détruite en tant que manifestation d’un monde onirique et magique pour la reprojeter brutalement et sans pitié dans la trivialité du bas quotidien. Perdant tout attrait. Et, non, ce n’est pas qu’elle eût fait quelque chose, mais ce qu’elle me dit, ce matin-là – alors que trois jours à nous côtoyer dans cette distance empreinte de réserve qui est celle de la relation client et, ce dernier jour étant celui de mon départ, vinssent à briser les réserves de la pudeur –, elle m’avouait quelques éléments de sa vie. Qu’elle avait vécu à Paris, proche du Sacré-Cœur, avec son ex petit-ami, puis qu’elle était revenue à Turin, avec sa famille et, surtout, ce qui me surprit beaucoup et en quelque sorte me choqua, tant je me l’étais figurée Italienne – d’un certain type, certes, car son visage était on ne peut plus inorthodoxe à celui du « type italien » (et peut-être cette inadéquation était ce qui avait en fin de compte inauguré mon attirance, qu’une fille ressemblant aussi peu à l’image que je me faisais d’une Italienne puisse pour autant parler un aussi impeccable italien et avec une voix qui et me comblait, et m’était une caresse aux oreilles et un repos à l’âme) –, qu’elle était non pas Italienne mais Roumaine. Et cela, lorsqu’elle me l’avait dit, j’espère que, dans ma voix, une intonation maladroite de surprise ne se sentit, car l’interprétation de cette surprise eût été trop tendancieuse pour que le risque qu’elle en soit quelque peu blessée ne fût grand. Dès lors, c’est parce que j’en savais aussitôt un peu plus sur elle, que m’en était parvenu quelque élément biographique comme celui de son relatif lointain passé, et de son présent, que je pouvais me la figurer non comme une évanescence de mon imaginaire mais comme un être humain de la réalité, la réalité pour ainsi dire insignifiante et triviale, de celle de tout le monde donc, qu’elle venait y prendre sa place et y perdre toute couleur, tout attrait que confèrent l’envie et le désir, pour ne plus revêtir que celle invariablement grise du monde commun.

Et pourtant, malgré ce divorce dont j’imagine qu’elle ne devait avoir même le moindre soupçon qu’il avait eu lieu (car elle continuait de poser ses yeux énormes sur moi et emplis d’un air doux où se mêlait peut-être le lointain relent d’une féminité un peu trop empreinte de liberté et l’éprouvant insoucieusement…) il n’était pas entièrement consommé et, même, ne le serait jamais vraiment. Car bien qu’elle eût pris place dans le monde misérable de la réalité triviale et sans attrait, il me restait une chose que cette déchéance n’avait avilie, et c’était sa voix. Dès le départ, j’avais trouvé qu’elle était merveilleuse et qu’elle me baumait tout entier de confort et de douceur, comme un cocon, ou un nuage de coton qui m’aurait entouré et sur lequel j’aurais pu reposer, me laisser aller à la relaxation sans contrainte car il m’aurait soutenu avec douceur et épousant mes formes avec attention… Oui, sa voix, merveilleuse, donc, qui m’avait si plu — et, peut-être sans que je le sache, moi qui l’avais cru Italienne, qu’elle parlât une langue qui n’était en réalité pas la sienne, me l’avait remplie d’un accent attentionné et, pour autant, empli d’aisance, et que toutes ces impressions mélangées et perçues en même temps en moi étaient venues s’agréger pour former à mon oreille cette caresse du son, que rien ni personne ne pourrait plus jamais m’enlever. Car, tandis que l’hôtesse a subi ce circuit diabolique de : choc initial de l’originalité, idéalisation, puis retour dans le réel et déchéance irréversible, une chose n’avait pu le subir, était restée invariable, et c’était sa voix.

Et alors qu’il est temps maintenant de partir (check-out à 11h, nous revenons au commercial et au réel, n’est-ce pas) et de mettre fin au texte, une chose m’apparaît certaine, c’est que, entre les affres de la conscience, de la perception, et du désir, il est certain type de beauté pure, qui n’existe que par elle-même et pour elle-même, complètement hors de toute atteinte, comme le serait un métal inoxydable et incorruptible, et qui résiste invariablement à tous ces mauvais traitements, toutes ces batailles, ces travestissements et ces tortures, de ces trois tortionnaires impitoyables sus-cités, et que, navigant dans une sphère altière, au-dessus, bien au-dessus d’eux et de tout, flotte une beauté d’éther inattingible, que j’encapsule ici avec toute l’humilité qu’il m’est possible, comme elle sera à jamais en moi encapsulée et inaltérée, et qui était sa voix.

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Gangsta’s Paradise

Alors que j’attendais à la terrasse nocturne d’un restaurant turinois que l’on vînt me servir mon prosciutto crudo, soudain, Gangsta’s Paradise joua. Alors, me revint en flash, du passé enfoui et s’échappant de sa boîte à oubli, ces deux cousines allemandes de mon correspondant bavarois de 4e, avec lesquelles nous partions jouer au volley un jour ensoleillé d’été. Plus particulièrement, l’une d’elles, dont la beauté me fascina à l’époque, car peu commune, quasi-irréelle et incarnant l’exact idéal allemand féminin tel que je me le figurais — blond, grand et vitalesque —, et qui ne semblait avoir été exhumé d’une sphère onirique et mené à la vie non par une existence indépendante de ma volonté mais uniquement pour me donner, à moi, un temps satisfaction à voir cette esthétique pure s’incarner dans la réalité et s’y mouvoir, et qui devait disparaître sitôt que j’en eus la contemplation. Ce qui du reste arriva, car le soir même elles retournèrent à leurs – certainement réelles ? – existences respectives, disparaissant à tout jamais des nôtres, ce qui, tout de même, et nous en conviendrons, nous rapprochait de la thèse de l’inexistence de la cousine en tant qu’être irréel plutôt que réel, et plutôt simple apparition d’un désir si profondément et longuement maturé. Cette beauté sublime entama avec une maîtrise fascinante et qui me stupéfia le premier couplet de Gangsta’s Paradise,(d’une voix qui répondait au diapason de celle physique, que je ne tenterai même ici de décrire car mes mots y seraient insuffisants, lui substituant plutôt ce long descriptif de l’impression qu’elle me causa et qui me sera bien plus accessible), en n’ayant nullement l’air de s’en formaliser, comme si elle n’avait pas été la plus belle fille du monde et pourvue de tous les attraits dont l’image figurée des princesses et des reines eût été habituellement enchâssée, les actrices contemporaines n’étant qu’une pâle, infiniment pâle copie de ce que purent représenter celles-là dans l’imaginaire (quant aux « mannequins », nous ne prendrons même pas la peine d’en parler car cela nous mènerait au trente-sixième-dessous, tant il est vrai qu’il n’est rien de plus trivialement laid qu’un mannequin, cependant que nous n’aurons le temps de démontrer cette évidence). Qu’elle sût cette chanson était une chose, plausible en soi, bien que déjà surprenante. Mais qu’elle se mît à la chanter si parfaitement – avec un accent anglais qui eût confondu quiconque s’il n’avait su qu’elle était Allemande et où disparaissait dans sa voix la tonalité particulière à cette langue et à laquelle se substituait ce qui sonnait à mon oreille comme une douceur supplémentaire, du fait qu’elle s’appliquait tant dans ce parlé qui n’était pas le sien, celui maternel – me frappa autant que si une fée s’était soudain mise à parler mon langage. Cependant, cet insoupçonné récital ne nuisait nullement à la beauté de la cousine. Même, au contraire, il l’accroissait. Car au lieu de la placer dans la distance froide et goguenarde d’une tour d’ivoire inaccessible, elle la ramenait à nous en la faisant condescendre à se muer en un phénomène on ne peut plus commun, on ne peut plus normal, dont il n’aurait pas plus fallu s’étonner que de trouver le soleil dans le ciel ou une fleur dans un champ. Condescendre à nous donc, pauvres mortels, qui ne comprenions pas bien qu’une fille aussi radieuse pût exister, d’une part, et se tenir devant nous à chanter du rap, d’autre part ! Cependant que je devais être le seul à m’extasier de la sorte car elle avait tôt fait de nous proposer une partie de volley, comme si elle n’avait jamais soupçonné sa toute divine essence, d’être la Providence en chair et en incarnation… Ce qui confirme bien l’adage, moult fois répété et, ce me semble, jamais démenti : « La plus belle des beautés, celle véritablement séduisante et qui présente à nous la forme la plus sincère et irrésistible d’attirance, est celle qui n’a pas conscience de l’être ; celle qui s’ignore (et nous bouclons incidemment – et fort à propos – sur les mannequins ; qui, par voie de conséquence purement algébrique avec ce qui vient d’être évoqué du fait de la conscience répugnante de leur faveur plastique, deviennent les femmes les plus laides et inintéressantes du monde : CQFD !). »

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La vie sans fondement de Nicolas Krastev-McKinnon : l’humour contre-la-mort

Article littéraire #1
La vie sans fondement, de Nicolas Krastev-McKinnon
Éditions Philippe Rey — 2025

*

Au sortir d’un long séjour proustien, je posai les yeux sur un ouvrage contemporain qui m’intriguait depuis quelques temps et qui eut la bonne idée de m’éclairer sur certaines choses que l’on trouvera ci-dessous. J’y aborde l’humour en tant qu’expression de l’humilité et condition d’une création artistique authentique. Bonne lecture.

Juste pour apporter un peu de contexte au lecteur, j’entamai la lecture de ce livre au sortir de la Recherche que je venais d’engloutir en deux mois (subir serait d’ailleurs peut-être un meilleur terme, mais passons). On se doutera donc de l’état littéraire dans lequel je me trouvais lorsqu’il me fallut revenir à notre littérature dite « contemporaine » et du contraste que cela put représenter !

Je ne lis habituellement pas de littérature « contemporaine », abstinence que je me prescris comme un régime propre à me maintenir en bonne santé littéraire, ce qui semble jusqu’ici ne pas trop mal me réussir. On découvrira cependant ci-dessous que le livre de monsieur McKinnon fut une bonne surprise et aura même eu le caractère bienvenu de m’évoquer quelques considérations non inactuelles et qui me semblèrent toujours bonnes à être dites.

Donc, sans plus de préambule, voici mon petit article sur le livre nouvellement paru de monsieur Krastev-McKinnon (KM pour les besoins de l’article) : « La vie sans fondement » (LVSF pour les besoins de l’article).

*

Je sortais donc du tunnel de la Recherche, passant de pavés innommables et paragraphes labyrinthiques à l’épure (n’est-ce pas) et à la concision contemporaine (comprendre :  des phrases de cinq mots), et découvrais en LVSF un mérite particulier qui le sauvegardait de tomber dans l’escarcelle lambda des textes contemporains si conventionnels dans leur forme et qui, sous couvert de narration, se contentent bien souvent d’un enchaînement plat de scènes plus ou moins autobiographiques, et que l’on nomme récits.

En fait, ce livre portait en lui une qualité devenue rare de nos jours, simple et qui pourtant n’est rien de moins facile, qui est l’humour. LVSF, contrairement à beaucoup de ses tristes contemporains (dont nous pouvons sans trop nous mouiller parier que la postérité les confinera dans un grand sac à oubli), est drôle. Et l’on pourrait penser qu’un livre traitant de l’imminence perpétuelle et lancinante de la mort, telle une épée de Damoclès (réelle pour le coup) pesant au-dessus du narrateur ne pût s’y bien prêter, et c’est pourtant tout le contraire. LVSF nous rappelle que ce n’est jamais qu’en face de la mort que l’humour nous est le plus nécessaire, pour ainsi dire, le plus naturel. Car l’humour n’est permis, et je parle du véritable humour, c’est-à-dire celui qui prend sa source dans l’humilité et l’autodérision, que dans le regard amusé du soi à soi lorsque celui-ci prend conscience de sa petitesse et de son insignifiance (gnỗthi seautόn, comme disait Socrate, ou, pour les non hellénophiles : « connais-toi toi-même », c’est-à-dire connais-toi en tant que mortel et, donc, être dérisoire face aux dieux). Je ne m’étendrai toutefois pas dans cet article sur une théorie de l’humour, car cela serait bien trop long et ne serait pas le propos (mais soyons pour autant certains que d’humoriste au sens propre du terme, nous n’en avons pas en France).

Tandis que l’auteur de LVSF, confronté dès son plus jeune âge à sa fin proche (ce à quoi la personne commune n’est en général pas confrontée) se sera rempli, en réaction, de conscience de sa finitude et donc d’humour et d’autodérision quant à sa personne. Comme si l’affrontement précoce avec la force première du monde — la mort —, avait vaincu son narcissisme, avait humilié son égo (au sens de rendre humble) en nous le rendant respirable. À l’heure du nombrilisme insupportable de tant de productions (terme non moins odieux mais qui caractérise ironiquement très bien ce que cela est censé représenter) dans tous les champs « artistiques », où « l’auteur » se regarde se regarder en oubliant de faire œuvre (car il n’a pas l’humilité suffisante pour cela), LVSF est bienvenue, et le ton employé par MK rafraîchissant et éclairant.

Car comme dit plus haut, l’humour naît du recul par rapport à soi, et toute œuvre de valeur ne peut exister sans au préalable un recul fondamental de celui qui la crée. Et, ce que j’entends par recul, c’est humilité. Or les auteurs d’aujourd’hui, pour l’immense part d’entre eux, sont totalement dépourvus de recul et, donc, d’humour. Nous pourrions aussi nous étendre longuement sur la signification du glissement sémantique du mot artiste vers le mot auteur. Si aujourd’hui on parle de moins en moins d’artiste et de plus en plus d’auteur, c’est que cela est à bon compte et à bon marché et nous dédouane de toute responsabilité esthético-artistique (et comme c’est pratique !). Ces auteurs se prennent trop au sérieux et, pensant que, parce qu’ils sont sérieux, ils créent justement quelque chose de sérieux, se trompent fatalement. Car quelqu’un se prenant trop au sérieux ne sera jamais en mesure d’atteindre au recul. Et, donc, de créer quelque chose qui en vaille véritablement la peine. Parce que trop sérieux, il se condamne à l’insignifiance. Alors que, de la légèreté, peut naître le plus grand sérieux, l’œuvre la plus conséquente. Lorsque Pouchkine, ayant terminé son Eugène Oneguine qui marqua à jamais la poésie universelle, y mit le point final, il ne se dit pas : « Alexandre, voilà que tu as écrit quelque chose de bien sérieux. » Il se dit, en basculant en arrière sur sa chaise et en attrapant avec une satisfaction triviale ses bretelles (et ce verbatim est attesté par sa correspondance historique) : « Alexandre, mon salaud, ce que tu viens de lâcher ! » Ce qui semble donc comme un paradoxe concernant le rapport étroit qui existe entre conséquence et absence de sérieux (ou, d’une certaine manière, humilité) n’est en fait rien de plus logique si l’on prend deux minutes pour s’y arrêter. Mais m’a-t-on suivi ?…

En clair et ce que nous révèle LVSF, c’est que MK est passé malgré lui par la première école de la création, qui est la confrontation avec la mort. Il en tire une œuvre littéraire sincère et humble, qui vaudra pour son ton d’autodérision — qui n’est ni l’autodépréciation ni l’autohumiliation, ce que confondent justement nos « humoristes », mais une nouvelle fois je ne reviendrai pas ici sur eux — et humoristique, dans un juste dosage de joie et de déférence. Car il aura compris — consciemment ou non, peu importe en réalité car seul compte le « produit fini »* — cette vérité primordiale : l’humour ce n’est pas se moquer mais se réjouir.
Concluons donc sans ambages : « La vie sans fondement » est réjouissant. 

*Et quel horrible verbatim une nouvelle fois mais il nous faudra parler actuel, n’est-ce pas !

Couverture du livre « La vie sans fondement »
© Milena Krastev-McKinnon.

Feu

À A.C

Cela fait quelques temps que je l’observe, elle, à quelques pouces de moi, un peu plus loin, sur le bar ; ce qu’elle mange n’a aucun intérêt, ni le pourquoi de sa présence, d’ailleurs ; la seule chose qui compte est qu’elle soit là, à cet instant, précisément là, non loin de moi, à être. C’est tout ce que je puis et tout ce qui m’importe. Et si cette vérité idiote pouvait se communiquer sur Terre, il n’y aurait, ce me semble, plus aucune guerre. Beaucoup de morts, cela est inévitable, mais plus aucune guerre.

Plus tard, pas vraiment longtemps après, mais tout de même un certain temps car je suis méthodique, je me serai approché d’elle. Nous aurons lié connaissance et je trouverai cette association d’idées à la fois merveilleuse et pitoyable. Lié est un mot qui renvoie à la toute-puissance organique de la vie tandis que connaissance n’est qu’une évocation de la supercherie conceptuelle. Vouloir les mêler dans le langage ne saurait être qu’une odieuse plaisanterie, une bouffonnerie contre-nature… Néanmoins je serai auprès d’elle et c’est tout ce qui m’importe.

Je ne gaspillerai pas votre temps en vous contant ses attributs, car vous aurez deviné que je ne suis pas homme à m’approcher de filles non moins extraordinaires, ce en quoi vous m’aurez prouvé la qualité de votre jugement.

Nous rirons. Elle sera douce et mystérieuse. Quelle importance ce que nous pourrons dire, ce que nous pourrons faire, tout cela n’est qu’un jeu, nous répéterons. Nous jaugerons l’autre, étape par étape, test après test, guettant un faux pas, le moindre, propre au rejet.

Cependant il ne viendra pas, car nous serons des professionnels et, bien que cela pourra sembler le contraire à l’écrit, car tout ce qui s’écrit se blase, nous aurons un parfait plaisir à jouer de la sorte. Cet art de la manigance nous placera au sommet du genre humain, et il n’y aura que très peu de nos congénères pour y goûter, occupés qu’ils seront à jouer dans leur moindre sphère. Nous incombera-t-il de les juger pour cela ? Les êtres inférieurs aussi ont droit à l’existence. Au surplus, nous maintiendrons suffisamment nos distances pour qu’ils ne puissent venir à nous tâcher.

À un moment, je jugerai que le temps sera venu. Je ferai négligemment tomber un ustensile sur le sol. Je feindrai la négligence, elle ne sera pas dupe. Ici se présente, je vous mets en garde, l’ultime épreuve, celle du triomphe ou de l’humiliation. Je ramasse. Je me relève. Lentement… et, comme pour prendre appui, sans en avoir l’air, d’un geste naïf, qui donnera l’impression d’avoir été fortuit, je pose ma main sur elle.
Cela dure une seconde. Peut-être deux. Mais le contact est une brûlure. Ce premier toucher a toujours quelque chose d’ineffable. Alors, il me faut me vaincre et que je me domine, car cette animalité est retorse, elle me renverserait, malgré mon expérience, malgré ma maîtrise. Ne pas rompre face à l’étourdissement et la suffocation. Le désir est traître. Il étouffe et brime, il violente. En mon être et en ma chair, en mon âme et en mes fibres, il retourne et brouille, comme une omelette subitement vomie et fouettée : que puis-je, sinon lui servir de plateau…
L’entièreté de ce cataclysme intérieur ne se passe qu’en un flash et, bien entendu, elle n’en sentira rien. Cette décharge m’est propre. C’est un bouleversement. Comme une existence entière vous passe à travers le corps en une seconde. Imaginez dans quel état vous seriez alors. Peu de gens le supporterait. Je le supporte, moi.

Mais il se passera quelque chose d’extraordinaire : elle acceptera. Elle n’aura pas tressailli, n’indiquera aucun signe de rejet. Plutôt, un discret assentiment, un code que je reconnais. Dès lors, la suite n’est qu’énième répétition et je suis pris d’une certaine lassitude… Toujours la même… Répétition… Et, pourtant… Toujours la même… Délivrance… Du désir, je suis le Sisyphe : ce soir, elle est mon rocher.

*

Cependant, il arrive qu’un imprévu se présente. Un test de l’existence, une autre épreuve qui viendra s’assurer que vous êtes bien digne, que vous êtes l’élu.
Ce soir, le test prendra la forme d’un grand Jamaïcain, derrière moi, et d’un Espagnol, non loin après. Ils m’auront observé toute la soirée avec envie et avec haine, que je leur concèderai, car je les comprends et accueille ; frères de jeu, quoique bien plus médiocres, ils participeront du même tournoi. Déjà ils se seront ligués, mais pour l’heure uniquement. Après, ils se déchireront, bec et gorge, pour le butin. Mais ce sera une autre histoire, qui ne me concerne pas.

Je sais exactement ce que je dois faire. Je l’écarte. Je me colle au Jamaïcain et, d’un coup sec, je le fais disparaître. Je me retourne sur l’autre et le balaie, l’achève. Alors elle les regarde, indifférente ; pourquoi en serait-il autrement ? Quelle empathie devrait-elle nourrir à leur égard ? Ils ont joué, ils ont perdu. À ceux qui le veulent, nous sommes « tapis » devant l’existence.

Plus tard, dans un sombre couloir, ce que l’on nomme une « rue espagnole la nuit ».

La Via Allegria est longue, si longue. On voudrait la ratiboiser, la raccourcir en un clac. Être là-bas, déjà, à la chambre… On se prend parfois à rêver d’être capable de magie. Tout vivre en une seconde. Tout ressentir et, déjà, être délivré. Soupirer cette libération et, partir, enfin… Mais je suis un menteur. Cet instant est aussi bon. Pourquoi ne le serait-il pas ?
Elle est à côté de vous, proche, vraiment proche. Vous marchez avec elle, son odeur vous suit et vous appartient, n’est-ce suffisant ? Pourquoi dédaigner cette attente ? À dire le juste, la jouissance est plus réelle en ce moment qu’en l’autre.
Car entre tous, elle vous a choisi, et vous en disposez. Elle est là, silencieuse… Déjà elle vous appartient. Ce sentiment de premier abandon n’est-il pas le meilleur ? Ne supplante-t-il pas le reste ?

Mais enfin, la chambre. Bien sûr on ne dit rien durant le trajet, car quel intérêt y aurions-nous eu ? Tout ne se passe qu’en le trajet lui-même. Le pas à pas. Le goutte à goutte. La jouissance de chaque seconde.
Mais enfin, la chambre. Ici s’arrête le voyage, car point ne serait convenable en raconter la suite. À dire le juste, ce serait possible, mais répugnant. Car si on peut, effectivement, décrire ce qui se sera passé, rien n’aura été dit alors : on aura simplement tapé à côté, misérablement à côté.

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Flot

Vision — Pourquoi détournes-tu le regard ?— Parce que j’ai trop vu… je ne souhaite plus voir. Encre noire On me dit parfois que ce que j’écris est trop sombre,…

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Faisceaux

Dans la nuit ils n’étaient que des torches en mouvement, pas même des ombres. Une oscillation lumineuse, des faisceaux où, lorgnant sur leur rien, venait se pencher la bruine. Le…

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Tullianum

Jeux

Les jeux du Cirque ne furent jamais aussi fastueux que lorsque les barbares étaient aux portes et l’Empire sur le point de s’effondrer. Ces Jeux sont donc à la fois anachroniques et parfaitement logiques.

Lux

Et du fond de notre oubli
l’illumination

Maux-derne

Sont-ce les hommes de la modernité qui sont idiots ou elle-même qui les rend ainsi ? Œuf ou poule, là où nous en sommes cela ne fait plus aucune différence.

Canis

Le chien ne sait ni mentir ni tricher. Il est la vérité mille fois par seconde. Comment trouverions-nous des excuses dès lors sinon le prétexte de la rage pour le tuer car sa sincérité nous sera devenue gênante ? Et qui veut se débarrasser d’un chien dit qu’il a la rage ; et qui veut se débarrasser d’un homme dit qu’il est extrêmiste.

Oblivio

Oublier que l’on a oublié, là est le véritable oubli, le seul point sans-retour.

Cellule

Nous sommes ce prisonnier d’Auschwitz cherchant désespérément une position de repos mais qui, sans le savoir, ne peut en trouver, car sa cellule fut conçue pour qu’il ne puisse ni tout à fait s’asseoir, ni tout à fait se tenir debout, ni tout à fait s’allonger — pour qu’il ne puisse, en un mot, connaître que le supplice. Là où nous sommes, la position qui est la nôtre.

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Bercy

Bercy, temple du mensonge et du volBercy, heure des comptesBercy, berceuses pour t’accompagnerBercy, ton voyage sans retourBercy, l’Achéron, l’as-tu ? entendu chanter… Découvrir de nouvelles ambiances :

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la nuit descendre les escaliers

quand j’avais dix ans (à peu près, dans ces eaux-là ; j’étais à l’époque, il me semble, au collège), j’ai pensé pour la première fois à la mort. contraint à l’éveil…

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Maison

Il existe un portail.Derrière ce portail, un jardin.Après les fleurs, une porte.Au-delà des herbes, un champ de blés.À la lisière, une forêt.Après les arbres, une clairière.Au sommet, une maison.Une porte.L’homme…

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Débris

Regard

— Monsieur, que regardez-vous ?
— En face, ce qu’il y a devant moi.
— Et que voyez-vous ?
— À la fenêtre, une femme dans sa nudité.

Crampe

Et il courut sans s’arrêter.
À bout de souffle, une crampe survint.
Que lui dit-elle ? Que ce soir la lune serait pleine et les licornes de sortie.

Glace

J’allais à contresens, lorsque la dame m’a giflé.
« Enfant, regarde où tu mets tes pieds ».
« Pardon madame, lui dis-je, c’est que j’ai perdu ma glace. Je la croyais ici, puis je me suis perdu dans le quartier… Je crois bien qu’on me l’a volée… »

Spirale

La spirale se fracassera-t-elle contre le mur, se dispersera-t-elle dans le néant ou mutera-t-elle en un renouveau ?

Je n’en sais rien. Je n’ai pas de réponse, pas même de mots… Eux-mêmes se dérobent à toute conclusion…

Plutôt que de se cristalliser en une réalité du désespoir, ils prennent refuge dans l’inexistence de l’informule.

Et comme je les comprends…

Fiole

Les réflexions sont des portes que l’on ouvre et que l’on referme. C’est à tort qu’on leur prête ce caractère définitif qu’elles n’ont pas. Elles ne sont que le témoignage de l’intellect à un instant t. Un fluide emprisonné dans une fiole qui, si on la renverse, peut aussitôt se disperser et disparaître. C’est dire toute la fragilité de son contenu. Mais aussi sa valeur.

Liberté

Rien ne se commande, tout se meut. Une seule loi : la nécessité. Ce que l’on croit pouvoir détruire, repoussera s’il doit en être ainsi. Et, ce que l’on croit construire, s’effondrera s’il doit en être ainsi. C’est pourquoi la gratuité est la chose la plus merveilleuse qui soit : elle est la rupture de la nécessité. Dépourvue de toute cause, de tout but, elle existe simplement par elle-même, comme la beauté. Il ne devait pas en être ainsi : c’est l’imprévisible, le grain de sable, l’éclat de rire, la bouffonnerie, l’éclair du grand n’importe quoi. À moins que la gratuité même n’entre dans les rouages du grand plan, elle est ce dernier bastion de liberté face au ce-qui-doit ; et sinon, c’est que la liberté n’existe pas.

Chocolat noir

Quand j’ai envie de mettre deux baffes à une femme, je prends d’abord deux carrés de chocolat noir, cela m’énergise.
C’est que la femme est véloce, elle esquive. Et si je ne prends pas gare, bien vite mes baffes finissent dans ma face plutôt que dans la sienne ; car j’aurai frappé le vent, et le vent m’aura frappé.

Absurde

Et je voyais chaque minuscule carotte de chaque insignifiant sandwich de chaque anonyme vitrine comme une inertie délirante dans laquelle nous étions piégés.

Tempête

Par la fenêtre, il voyait un sac poubelle se débattre face à la tempête, et ce malmenage l’effraya.
Puis, il se rappela qu’il était un être humain et non un sac poubelle.
Il sortit.

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Soleil

RENDEZ-MOI LE SOLEIL  Ma paupière tremble, mes yeux ne sont que dolence et mes mains pleines de sang, le soleil me manque je pleure son absence. j’halète, je peine, je…

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Lit

Pour des raisons qui m’étaient propres je passais alors le plus clair de mon temps au lit. L’insonorisation de ma chambre ayant été fort bien conçue, j’avais loisir d’entendre l’intégralité…

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sans papier

Il tremblait tout entier. Famélique, tenait à peine sur ses pieds, n’arrivait pas à réunir ses pièces pour payer ni ouvrir son porte-monnaie. Il mit des minutes, des heures avant…

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Central Station

Il y avait tellement de trains, cela partait tellement tous azimuts que je n’ai su lequel prendre, lequel était le mien, vraiment… c’est un peu dans tous les sens, en étoile, comme le réseau ferré, de France… mais, à la fin, ça fait sens… je le jure ! sur… cependant qu’il ne trouve rien sur quoi jurer qui ne serait redondant avec son œuvre passée et que rejaillit soudain le souvenir d’une jolie jeune fille que la vie lui fit insigne honneur et joie de connaître et qu’il n’oserait jeter en balance dans cette odieuse contrefaçon qu’il improvise tel le galopin oisif et sale qu’il dénie jusqu’à présent d’être car il ne quitte point espoir de la subite élévation, certaine et finale : Dieu. Car il fallut qu’il finisse par lui sinon par elle (la femme). Ce qui, tout compte fait et, même, très assez rapidement fait – faut-il le dire –, revint au même.

Saints

Tu montes dans le train, ligne N, ligne L, ligne R — quelle différence ? les « Saints » défilent : Saint-Quentin, Saint-Cyr, Saint-Cloud… Soudain, tu t’interroges : qu’est-ce donc qu’un « Saint » ? Qu’est-ce que ce mot peut bien signifier ? Tu cherches dans le dictionnaire : introuvable. Tu regardes mieux : salutsaison… Selon tout ordre logique, il devrait se trouver entre ces deux-là… Mais, rien. Alors, tu songes : peut-être est-il de ces mots qui ont disparu à eux-mêmes, qui n’existent plus qu’en tant que substitut, par leur signifiant, non plus par leur signifié. C’est que le sens se sera perdu dans le temps et la nuit. Ne lui subsiste que ces choses, défilant, muettes à nous : des noms de gare.

Car, tandis que la géographie de ton pays défile à travers cette vitre à la semi-opacité amère, tu ne sais si ce qui te parvient à travers elle – déformé, dépoli, pâli et modifié travesti – doit porter le nom de « paysage » ou, bien plutôt, de vain spectacle. Et tandis que tu médites cette pensée, qui n’a et n’aura nullement moins d’intérêt que le reste sinon à jamais le sourire que t’adressait une fille dans sa joie, tu penses : dans le temps, tout disparaîtra.

Météo

En short et T-shirt alors qu’il pleuvait les passants s’étonnèrent, ce à quoi il répondit ne jamais regarder la météo car le soleil était en son cœur.

Échec

Je recherche l’échec. Ultime. Celui qui me brisera définitivement. Pour le moment, je ne le sais trouver. Car toujours je me relève et toujours je reprends ma charge et toujours je remercie le Seigneur du fardeau qu’il me donne à porter. Car si j’échoue et souffre c’est qu’il me juge digne encore. — C’est le jour du succès que j’appréhende, car alors je saurai qu’Il m’aura tourné le dos.

S’il accable, c’est qu’il approuve ; s’il comble, c’est qu’il maudit. Le succès est sa malédiction.

Dieu a une face de limace, le Diable la joliesse d’une libellule. La potion du Seigneur est toujours amère, celle du Diable toujours douce ; à ce dernier nous devons l’invention du dessert : servire.

Le Diable aura le goût sucré qui s’avale facilement, comme la servitude ; Dieu une acidité étrange qui suscite le rejet, comme la responsabilité.

Pire

Car la satisfaction conduit à l’endormissement et à l’oubli de soi. Or, l’homme doit toujours rester sur ses gardes : c’est là son fardeau. S’il s’oublie, il se salit, et voilà soudain grande ouverte la porte du Pire.

Hypocrisie

On a beau jeu de dire aux gens de ne pas se divertir et de vivre « l’instant présent ». Mais quand l’instant présent se résume à un environnement immonde, il devient malaisé de prôner ce « vouloir vivre »…

Tentation

L’embêtant quand on écrit, c’est qu’il y a assez vite et, pour ainsi dire, en permanence, la tentation de la connerie.

C’est-à-dire que l’on se met à table, l’esprit empli de solennité et avec la volonté d’écrire quelque chose de sérieux, de lourd, qui en vaudrait la peine. Mais que, bien vite, trop vite certainement, apparaît cette autre idée, plus légère, frivole, mais ô combien plus tentante et séduisante que la première qui, maintenant et en comparaison de la seconde, nous apparaît plombante et, en fin de compte, vaine. Ce qui, dans un retournement étrange, contre-intuitif et inouï, nous fait paraître le frivole comme désirable et la grande entreprise comme insignifiante et indigne de poursuite.

L’écriture ne semble donc pas (hélas ?) épargnée par l’un des besoins les plus primaux de l’homme : se distraire. Pour un jour au moins, s’oublier…

Astre de la vie

Pourquoi dit-on du soleil qu’il est « l’astre de la vie » ? J’ai mon avis sur la question, c’est parce qu’il excite. Prenez par exemple deux jeunes gens, mettez-les ensemble par temps gris : il ne se passera rien. Mais mettez-les ensemble au soleil, et soudain… Il est l’astre de la vie parce qu’il réveille la vie, nous rappelle à la vie ; l’astre des instincts torrides. Et le torride ne serait-il pas autre chose que le torrent des instincts de la vie…

À l’univers

Je n’écrirai ni pour moi ni pour elle mais pour que l’univers sache comme elle était belle quand elle pleurait, quand elle riait, quand elle boudait, quand elle chantait le matin…

Circuit

Les trois phases de l’alcool : exaltation, contentement et chute.

À cette dernière peut succéder une certaine rupture d’existence ou un autre tour de manège, ce sera selon plein de choses : l’humeur, l’assise, – le porte-monnaie ! -, ce que nous évoquera à cet instant le capillaire de la fille en face de nous. Tout un tas de facteurs sur lesquels je n’aurai présentement présence de m’étendre. Cependant cela se limitera, bien souvent, comme – quasiment – toutes choses en ce monde, au facteur féminin, pour ainsi dire à la question féminine, n’est-ce pas ? car le monde n’est qu’un gynocosmo, monstrueux, gigantesque et, de part en part, de loin en loin, traversé par de partielles – mais absolues – éparses beautés.

Oubli

L’oubli ne constitue pas en la disparition du souvenir, mais en l’incapacité de se ressouvenir de lui ; il reste là, bien rangé, quelque part, dans notre mémoire, dans l’attente de notre sollicitation. Sans que nous ne sachions plus l’atteindre pour le moment, mais dans l’espoir d’y parvenir à nouveau un jour. Ainsi, tant qu’il nous reste le souvenir de l’oubli, il nous reste quelque chose ; c’est quand l’oubli s’oublie qu’il en devient irrémédiable, sans retour.

Du tourisme

Le tourisme n’apporte pas le développement, il apporte la servilité.

Et j’aurai occasion de développer cela ultérieurement, mais que l’on conserve déjà pour l’heure cette vérité en soi, qu’il ne saurait y avoir pour un pays chose plus funeste et néfaste à son développement et à son émancipation que le tourisme.

Il faudrait qu’un pays se développe suffisamment par lui-même pour qu’au moment de penser à celui-ci, il n’en ait plus le besoin. Et qu’il le dédaigne alors comme une chose néfaste, une version moderne de l’asservissement — ce qu’il est. Ou encore, il faudrait interdire à un pays tout tourisme, jusqu’à ce qu’il se développe suffisamment pour ne plus en avoir désir.

Intermède pour s’assurer que nous sommes bien de l’humanité : Captcha

Dernière étape !

Cochez la case : « Je suis humain »

Cochez la case : « Je suis humain »

Cochez la case : « Je suis humain »

Douche

— C’est une sensation merveilleuse que de ne pas prendre de douche !
— Oui, mais ça n’empêche que c’est sale, Juliette.
Petite fille trop sale ! Grande fille trop sage ! Ou caractère décisif d’une lettre, caractérisation d’un caractère…  Cependant que l’observateur s’éloigne pensif, disparaissant sous la pluie…

Nadir

Je t’ai vue depuis nadir ; étais-tu belle ? — je n’ai su dire.

*

Mais, certes, faudra-t-il au lecteur une pensée à conclure de ces fragments, une vérité à en « retenir », que nous lui proposerons, bien volontiers, incessamment sous… cependant que nous inventerons diversion à fin d’éclipse de notre personne et de terminaison textuelle, montant dans le premier train venu

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29

Quelques considérations sur la vingt-neuvième année Une question s’invite à nous lorsque l’on atteint la vingt-neuvième année, c’est de savoir si l’on souhaite prolonger l’expérience jusqu’à la trentième. Car cette…

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Cent plans ou De l’inspiration

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Rituel

Un certain soir de mars 1870, à Moscou, deux événements extraordinaires et concomitants se produisirent qui eurent par la suite des conséquences dramatiques pour le Vieux Continent.

Le premier événement.

Un certain Boris, dont l’histoire ne nous permet pas de connaître le patronyme – mais cela importe peu – faisant partie de la masse des déboussolés-déracinés des profondes réformes tsaristes, ne trouvant plus sa place dans cette société en pleine mutation — cet individu, donc, en quelque état de dérangement, de folie, émerge un soir du gouffre de sa misère pour commettre un attentat à la sulfateuse sur une grande place publique de la capitale. Comment avait-il pu se procurer un tel instrument, si rare, si spécifique et si onéreux à cette époque ? L’histoire n’en dit mot et, là où nous en sommes, cela n’a plus aucune forme d’importance.

Le second événement.

À peu près au même moment, alors qu’à la surface la tuerie fait rage, un groupe d’occultistes se retrouve dans les sous-sols d’une des plus anciennes églises moscovites pour accomplir un rituel de magie noire. Bien sûr, ces jeunes gens sont de parfaits profanes et peut-être ont-ils trouvé un vieux grimoire quelque part, peut-être ne croient-ils même pas à cette superstition et que cette réunion n’est qu’une forme comme une autre, ésotérique s’il en est, de socialisation, dans une société qui leur en donne de moins en moins la possibilité.
Ceci étant, les apprentis sorciers accomplissent bel et bien, ce soir-là, aux environs de vingt-trois heures et sans le savoir, le rituel de levée des morts.

Alors que, à court de munitions et ayant perdu ses moyens, Boris est maîtrisé par la police tsariste, les centaines de massacrés se relèvent soudain.
On s’aperçoit alors que ces morts-vivants ont faim et éprouvent une forme de ressentiment à l’égard des vivants. Bien vite, la quête de vengeance se transforme en insoutenable carnage.
Tandis que les satanistes discutent sans se douter de rien, du grabuge retentit au-dessus. Ce sont les gens du dehors qui, traqués, tentent de trouver refuge dans la maison du Seigneur, alors que les mortes forces grandissent et ne tardent pas à affluer, attirées par la chair et la vie encore vivante qu’il leur faut détruire.
Les survivants affolés cherchent à prolonger le refuge alors que des mains lépreuses tambourinent à la porte du paradis ou de l’enfer.
Frénétiques, ils découvrent les escaliers vers le sous-sol et, dans leur terreur, percutent les satanistes, sans que ces derniers ne puissent rien comprendre de ce qui se trame et ce que ces intrus bafouillent. Mais, au-dessus, un grand fracas. Ce sont les morts. Ils sont entrés. Ils arrivent.
La folie s’empare de nos enterrés. Leurs yeux s’écarquillent de terreur du sort qui les attend. Survivre. À tout prix. Ici, le rouage décisif et terrible de notre drame intervient, car jusqu’à présent toute cette histoire n’aurait pu être considérée, à juste titre, que comme une anecdote – un conte étrange que l’on raconterait aux enfants un soir d’Halloween pour les effrayer, un simple épisode, bizarre, de l’existence, un fait divers comme il peut en arriver dix dans la même journée, a fortiori dans un pays aussi vaste que la Russie – mais dans leur soif de survivre, les forcenés découvrent un portillon menant vers les profondeurs. Malgré la pénombre effrayante, entre ce gouffre incertain et l’imminence du sort qui les attend, ils ne balancent pas longtemps et s’y engagent malgré tout : dans des catacombes sacrées qui ne devaient jamais être profanées… alors le courroux des dieux est sur eux et le sort levé par les satanistes acquière tout son pouvoir et se transforme en malédiction : les morts resteront morts mais n’auront de cesse que de convertir les vivants.
Malgré leur acharnement à fuir, les profanateurs finissent dévorés comme les autres. Car au fond de la catacombe, l’impasse.

Rapidement, la morte armée s’agrandit et le Fléau s’étend à toute la Russie, puis à l’Europe…

Les États-Unis d’Amérique, derrière leur océan, semblent protégés par la contagion, de même que la Chine par sa Grande Muraille. Il n’y a que l’Europe qui, tout entière connectée, d’est en ouest, condamnée à l’être, par voie de terre, ne sait trouver la réponse adéquate pour elle-même et finit engloutie. Hier, le Vieux Continent. Aujourd’hui, le Continent Maudit.

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Romain Dardel

Littérature française contemporaine

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