Il tremblait tout entier. Famélique, tenait à peine sur ses pieds, n’arrivait pas à réunir ses pièces pour payer ni ouvrir son porte-monnaie. Il mit des minutes, des heures avant de réussir à s’en aller. Il énumérait ses torts :
— Pas de main, pas de bras, pas de jambes, ça fait pas grand-chose… — Certes, mais cela vous laisse votre esprit et votre langue, monsieur.
Après une éternité je le regardai partir, monter dans sa large et grande Mercedes, aidé par un chauffeur plein de déférence envers ce vestige d’être humain. Combien de temps lui restait-il ? Tiendrait-il jusqu’à chez lui ? Vivrait-il, encore, un peu ? Lui survivrai-je ?…
bah ! mais savoir qui survit à qui, cette valse de la vie, de la mort, pft ! cela n’a aucun intérêt. la seule chose qui intéresse, le seul point réel, c’est cette jolie blonde, juste ici, devant moi, à ma caisse, qui veut ses articles se les faire solder : je m’en vais vous la décrire tout entier ! — ah ! mais ! je ne le puis, car, quoi ! je n’ai plus de papier… le vieux monsieur… j’ai dû tout utiliser !… ah ! ne plus pouvoir écrire, hum… mais, comment, dès lors, puis-je, que, faire, je, sais, je, suis, je, perte de la langue et du possible, soudain dépourvu de langage et de force me voilà rien, rat-tatin
tout entier écrasé par la blondeur, comme une pomme de terre, écrasé, que puis-je, dire, que puis-je, faire, suis-je, je, suis, désemparé, veuillez, tout entier, m’excuser. le magasin, ne l’a-t-on soldé ? j’ai entendu parlé d’un chantier, de gens fort, fort bien disposés… que dis-je ! faisais-je ? fessais-je ? je, suis, je, le crains, démasqué. moi, le
sans papier
je suis le dernier, le premier des sans papiers. ne pouvoir décrire. je suis le premier, le dernier des sans papiers. un écrivain sans papier, n’est-ce un comble ? que je conte ? ou, que je compte ? (même chose ?… ne sais-je, ne saurai-je. mes excuses, l’insuffisance est ma condition, mon métier) non, ce n’est rien de plus usuel. nous autres écrivains sommes les derniers, les premiers des sans papiers : nous avons épuisé les sujets, les formes, les matières, notre art est mort, il est dépassé. une seule chose qui ne s’use, une seule, c’est la beauté : tant qu’il y aura des hommes, des femmes – des magiciennes, des sorciers – sans cesse renouvelée. avec ou sans, avec ou sans, sans papier, sans cesse renouvelée — je ne compte pas, ne sais compter, les membres. l’anatomie, ne sais, la catégoriser. cette géopolitique du membre m’est étrangère. je suis l’étranger. je ne sais que voir, que contempler. je suis yeux, un petit lévrier — la blondeur passe et me voilà enchanté
Alors que Dieu me frappait d’un éclair et décidait de m’immobiliser. Quatre jours. Déjà quatre jours après l’annonce. Et je ne vis plus, et me vide et m’enrage. Ne pas…
Platon ne prenait pas les mots au sérieux. Comment l’eût-il pu ? Lui athénien de l’oralité, il savait leur impuissance. Et pourtant, ils s’imposent. C’est là leur étonnant pouvoir.Bien sûr…
Tandis que je m’apprêtais à prendre mon petit-déjeuner, la réceptionniste de l’hôtel avait subi une altération étrange dans ma perception, passant de la plus pure adoration à celle du désintérêt…
Quelques considérations sur la vingt-neuvième année
Une question s’invite à nous lorsque l’on atteint la vingt-neuvième année, c’est de savoir si l’on souhaite prolonger l’expérience jusqu’à la trentième. Car cette année vous a rendu perplexe. Vous avez la sensation d’avoir à la fois déjà tellement et si peu vécu. D’être déjà si usé, si vieux ; et pourtant ! la route semble (semble — insistons sur le semble) encore si longue ! ce que l’on vous promet. Mais c’est comme si le soufflage des bougies encore chaudes vous avait soudainement fait entrevoir la porte de la grand-mort, que votre jambe toute entière s’était retrouvée enfoncée dans la grand-tombe, sans ne plus pouvoir la retirer, comme une femme agrippe ses bras-crochets au cou de l’homme qu’elle a élu, ou la moule arrache la part du rocher auquel elle a décidé de s’accrocher, malgré l’ébrouement bien las de ce dernier (car c’est toujours par lassitude que l’homme finit par céder ; dans la guerre de patience et d’usure la femme est maîtresse — mais passons, n’égarons pas le sujet). Vous avez vingt-neuf ans et tout à coup le souffle de la mort est tombé sur vous. Le pire de tout ? Cela ne vous a rien fait. Vous avez accueilli cet état de fait d’une profonde indifférence. Le temps que vous avez duré et qu’il vous reste encore à durer vous provoquent une grande lassitude. C’est comme si la vingt-neuvième année vous avait sorti du calendrier. Que cette fatidique année vous avait démoralisé. Que toute votre existence n’avait été qu’une sorte de seconde n’ayant jamais existé, subitement disparue, effacée ; comme si vous n’aviez jamais existé, et que cette chose étrange et suspendue – là sans vraiment l’être – que vous nommez vous, l’être humain dans sa soudaine vingt-neuvième année, n’était plus qu’une frêle et vulnérable coquille, prête à se craqueler. Une coquille dépourvue du moindre vouloir, sans illusion et sans attente pour un futur sans contour et sans espoir…
La mort vous tombe donc dessus. C’est une chose. Mais vous avez vingt-neuf ans et vous (re)pensez à l’amour. Ah, l’amour ! Vous aviez cru aimer. Vous aviez cru pouvoir, vous l’aviez pensé. Vous vous trompiez.
Hier encore, cette fille disait vous aimer. Aujourd’hui elle n’est plus, elle a disparu. « Emportée subitement, qui l’eût cru ? » À l’enterrement, les pleurs de sa mère ne vous ont pas ému. Ne l’aviez-vous aimée, pourtant ? Cela vous laisse perplexe. Votre incapacité à ressentir la moindre émotion vous interroge. Ne l’aviez-vous aimée, vraiment ? Vous êtes pris de doute. Vous avez vingt-neuf ans dans le vingt-et-unième siècle et, plus que jamais, vous êtes pris de doute. On dira : « C’était une maladie auto-immune ». Vous penserez : « C’était le monde, son incertitude ». Elle voulait des enfants, se marier. Vous étiez effrayé.
Mais ça n’a plus d’importance. Ad patres. Vous la rejoindrez sine die. L’échéance ? Ah ! qu’importe. Comptez-vous les jours ? Combien sont-ils ? Trop et pas assez… Toujours trop et pas assez…
« Trop », « Pas assez », ces notions vous hantent. Il semble même qu’elles vous définissent. Trop. Pas assez. À côté, désaxé. Oui. C’est vous. L’équilibre vous est un mystère. Vingt-neuf ans. Cela vous désespère.
À la maternelle vous vous rappelez répéter sans cesse et sans comprendre : « À deux doigts, à deux doigts » jusqu’à ce qu’une adulte vous interrompe : « Mais à deux doigts de quoi ? » et vous restiez interdit. Un quart de siècle a passé. Vous restez interdit.
En somme, ce n’est pas grand-chose. Non, ce n’est pas grand-chose.
Vous avez tenté les pleurs. Ils n’ont daigné venir. Vous jugèrent-ils indigne ? Plausible.
Vous avez vingt-neuf ans et vous allumez la télé. Vous observez l’utilisation de vos impôts et constatez l’impuissance de votre vingt-neuvième année. Travailler (gratuitement). Charcuter des gens à l’est et encore plus à l’est (humanisme). Vous éteignez la télé.
Vous aviez d’autres espérances ? Il semble que cela n’ait plus, en définitive, d’importance.
Vous avez vos doutes et vos questions et, pour cela, vous êtes une mauvaise personne. La liberté de réflexion ? votre voix ? hm… cela non plus n’a plus d’importance. Elle s’est éteinte.
L’à-quoi-bon est devenu votre profession. Les gens penseront ce qu’ils voudront. Bientôt, tout aura cessé. Êtes-vous concerné ? Ah ! Voulez-vous une blague ? (La blague ne sait venir).
Vingt-neuf ans. Dieu. Vous avez essayé. Ça n’a pas marché. Seul avec vos questions et votre silence. L’athéisme semble être une voie bon marché. À sens unique et bon marché.
Car que dit-on dans une prière ? « Dieu, donne-moi tant soit peu d’espoir ? » Mais donnera-t-il ce que l’on ne sait soi-même se pourvoir ? Il aura mieux à faire…
Et chaque promesse parût n’avoir existé que pour aussitôt s’envoler. Les bulles de savon qu’une fille vous soufflait un après-midi d’été. Vous souvenez-vous de son parfum ? celui du champ de fleurs…
Bah… comme dit : gone, whatever…
Whatever? Vous repensez à certaines de ces « valeurs ». Ce que l’on vous matraqua. Vous en soulevâtes le couvercle. Sortit une mare de cafards. Vous le remîtes. Ça n’a plus d’importance.
Un jour, un ami vous a dit bon acteur. Pourquoi ? avez-vous demandé. Parce que je t’ai vu sourire. Et vous avez ri. C’était une bonne blague, il vous faut bien l’avouer. (La blague a su venir).
Ah, mais que dire encore, que dire de cette vingt-neuvième année…
Vingt-neuf ans, vous observez vos congénères. Leurs préoccupations, vous ne les comprenez guère. Vous êtes perplexe. « Dubitatif », comme disait votre professeur. Prophétique, cette dame. Une pythie. Souvent, vous constatâtes le caractère perçant du genre féminin. Il eût été meilleur qu’il en fût autant capable à son propre égard. Mais que voulez-vous. Ce que nous prodiguons à l’autre, nous ne savons nous l’administrer. Notre tragédie…
« Dubitatif »… « Léthargique », disait une autre. Du grec léthée (oubli) et argia (repos, inactivité). Donc : d’une qualité de sommeil profond. Autre prophétie. Pardonnez mes errements, madame, je n’étais qu’un garnement. Cela n’a plus d’importance.
Ainsi, vous n’avez aucune excuse ? Non. Vous fûtes bien entouré ? Oui ; je n’ai rien à dire, rien à blâmer…
Dieu, l’amour, la mort… que reste-t-il encore ? Pays, Patrie, Nation ?
Vingt-neuf ans, le passé enseveli. Verdun. Les tombes. L’une d’elles vous attira. Vous posâtes la main. Armand, soldat. Dix-neuf ans. Dix ans votre cadet. Qu’avez-vous fait de ce crédit, de ce surplus d’années ? Que lui n’eût fait ? Mort pour la Nation. Et vous ? Mais vous dites, il n’y a plus de famille, plus de Nation. Plus de racines, plus de passion. Pour quoi mourir, dès lors ? Cette question gâte généralement votre humeur, vous évitez sa survenance.
En partant, vous dîtes adieu à la tombe. Fûtes-vous ému ? C’est possible. Ça n’a plus d’importance.
Vingt-neuf ans. Vous vous rappelez ce onze novembre. La bougie avait coûté deux piécettes, deux euros. Vous les aviez mises dans le dépôt.
Dans le silence vous pensâtes à eux. Eux qui auraient aimé vivre, un peu, certainement, et à vous, qui ne saviez vivre, et vous vous sentîtes idiot. Oui, longtemps, vous restâtes seul, cerné de leur silence, dans la nef déserte de l’église. Puis, la bougie s’est éteinte, comme votre émotion feinte. Et vous êtes parti, comme l’église est partie.
Vous avez vingt-neuf ans et vous vous réjouissez de l’invention du numérique pour qu’un arbre n’ait pas à mourir pour porter vos fadaises, autrement vous auriez honte. Bien que le coquillage vous l’ait répété hier : il n’a pas besoin d’être sauvé. Il vous survivra.
De toute manière, vous l’avez dit, vous allez le répéter : tout cela est sans intérêt. Vous avez vingt-neuf ans et vous êtes fatigué. Les génocides, les guerres ; les idiots, les fous sanguinaires. Tout cela vous indiffère. Engraisser une caste d’imbéciles idiots et corrompus, médiocres et incestueux. Cela vous indiffère. Vous aviez d’autres rêves, espérances ? Vingt-neuf ans. Cela n’a plus d’importance. Le camp du mal, du bien ? Vous les laissez aux autres : les je-sais-tout cartésiens.
Non, vous avez vingt-neuf ans et, comme le gouvernement Barnier, vous n’attendez plus qu’une motion, qu’une censure pour vous barrer.
Alors que j’attendais à la terrasse nocturne d’un restaurant turinois que l’on vînt me servir mon prosciutto crudo, soudain, Gangsta’s Paradise joua. Alors, me revint en flash, du passé enfoui…
Car il aura compris cette vérité primordiale, consciemment ou non, peu importe en réalité car seul compte le « produit fini »* : l’humour ce n’est pas se moquer mais…
À A.C Cela fait quelques temps que je l’observe, elle, à quelques pouces de moi, un peu plus loin, sur le bar ; ce qu’elle mange n’a aucun intérêt, ni le…
Toutes les plus grandes œuvres ont été écrites sans plan… Sans vouloir de leur auteur, sans préconception de sa part, elles naquirent d’elles-mêmes, à mesure de la création, comme un trésor se dépoussière peu à peu au délicat pinceau de l’archéologue… L’écriture n’est pas une bâtissure, c’est une fouille. Une seule discrimination : l’inspiration (Dieu ou la femme ; même chose ? Ce que je pense : veux-tu savoir ?). On s’en épouvante. Car. Nous ne la pouvons soumettre. Cela va, cela vient ; et qu’y peut-on ? rien. Alors. Il nous faut palier. Cette angoisse. On voit. Fleurir. Des écoles, des formations. Du plan. De la méthode. René. Ressuscité. Promesses, formules. — Garanties/remboursées. Pèse-moi la Recherche, Dostoïevski, Les Démons, donne-moi la recette, le secret. J’ai pesé. Des milliers de pages. Bien suivi. Bien ingurgité. (bien payé). Ça y est — maintenant, je sais. (Rien.) Tant de promesses du miroir sans tain (l’avenir) dédaignant le seul bien notre présent (jolie femme devant nous ; seule, unique à cet instant, sa beauté est telle que c’en est ineffable, mais je ne perdrai mon logos) au centre de notre iris. Écrire n’est pas réflexif, c’est une folie (un miracle ? blasphémè-je ? — ne cherche ni crachat ni conflit, espère l’absolution). Ni prière, ni espoir, ni réclamation (aller à la ligne, souligner l’importance) : l’inspiration. Ultime discriminatrice. (Dieu ou la femme, il y revient ; avantage : cette dernière (léger [hum, pourquoi feindre…])). Muse. Telle image point fortuite. Dit ce qui est. Arbitraire, gratuit, imprévisible (la ligne, encore) : injuste ? — Ne juge pas, l’art est hors-jugement, a ou im-moral (c’est selon). Qu’importe. Talent ou sans. Laisse aller, laisse jouer. La muse aura bien fini de s’amuser. Alors, ses caresses, pourquoi les dédaigner ? N’entends-tu pas ses paroles ? Celles d’une innocente maîtresse… Qu’écrire — découvrir. Ici, là, elle se penche… Doux est son visage à ton épaule, agréable t’en est la dictée. La personne n’importe pas. Le « je, tu, il » sont dépassés. Qu’une récréation, jeu sans définition (corps d’une femme — existence de Dieu ; ah, il y revient, encore. N’est-ce fatigant, à force ? une véritable obsession — c’est un pendant, urticant, légèrement — mais le moustique ? animal du Seigneur, tout comme lui. Il accepte, donc. Même les remontrances. Les insultes. Les peines. Les silences. Les non- compréhensions. la déchirure de l’écho des parois du silence solitaire). Un jeu ne se définissant pas. Dieu. Joueur, créateur, s’assoit devant lui, ses cheveux sont bouclés, son pays, Méditerranée. Une convocation, un rire, laisse aller. laisse. comme il se doit. Tu n’écris pas : Il. à travers toi. Réceptacle, tu es cour de sa joie. Pâtisserie ? Laisse, il s’en occupera. L’écriture, un flan : renverse remet à l’endroit. Ah… est-ce donc tout ? ce que tu peux faire, espérer ? Tâche. Tâche encore ! Myrtille, tu ne peux que tâcher (jeu de mots, homophonie, l’homme est technique, lettré — cependant, il le doit à sa déférence, qu’il n’y ait aucune ambiguïté) tâche encore, ne cesse de tâcher. Mais la fatigue, enfin ; tu cesses. Écrire, tâcher, c’est de même. La divinité vient, sourit, s’en va — voilà. Comme une femme (qu’il arrête avec ça !)
Ps : Techniques, argent, calcul, méthode — pareil au même, c’est du pointless : idiots ou charlatans, je n’exclus pas, du reste.
Ps2 : Mais ! proximité de muse et a-muse-r ; cela n’est-il pas… a-muse-ant ?…
Jeux Les jeux du Cirque ne furent jamais aussi fastueux que lorsque les barbares étaient aux portes et l’Empire sur le point de s’effondrer. Ces Jeux sont donc à la…
Regard — Monsieur, que regardez-vous ?— En face, ce qu’il y a devant moi.— Et que voyez-vous ?— À la fenêtre, une femme dans sa nudité. Crampe Et il courut…
Il y avait tellement de trains, cela partait tellement tous azimuts que je n’ai su lequel prendre, lequel était le mien, vraiment… c’est un peu dans tous les sens, en…
Ce qu’il me reste de toi ? Un peu de sable, entre les doigts.
Aveugle et sourd
Homme, n’entends-tu pas ? dans ton dos les cris, les borborygmes. Homme, ne sens-tu pas ? sur tes épaules depuis les Cieux, pleuvoir le courroux…
Histoire
Faire survivre l’histoire des hommes et des siècles ; tout ce que nous pouvons faire.
Pile, face
On lance une pièce, parfois sort pile, parfois sort face…
Quant à l’être humain, faut-il lui en vouloir d’être comme ci, d’être comme ça, qu’il fasse ci, qu’il fasse ça… Penser pièce : un jour pile, un jour face…
Moucheron II
Pourquoi écrases-tu ce moucheron ? Parce que tu ne peux être dérangé. Et pourquoi ne le peux-tu ? Parce que tu es occupé. Et pourquoi l’es-tu ? Parce que tu as peur de la mort.
Transit
Même s’il n’y a plus de gloria mundi il faut tout de même que sic transit.
Billet
— Ceci n’est pas un billet, mais un torche-cul.
Cependant que des agents l’interceptent avant que veritas exeat.
Nuit sans étoile
Écrire est d’abord une nuit sans étoile : on scrute un ciel obscur, une toile tendue de néant ; mais, petit à petit, une, puis deux, puis trois, puis quatre… tout une constellation se met à scintiller. Ces étoiles, ce sont les textes. Leur lumière, les mots. Leur spectateur : reclus, pensif, solitaire. L’homme.
Appréciation
On essaie d’apprécier « l’instant présent » jusqu’à ce que quelqu’un sorte son portable (deux secondes cinquante-quatre centièmes).
Eum
Est-il un homme ou un eum ?
Jean-Gob
Les gens gobent.
Bis repetita
Dans le métro, une publicité pour une application de relations extraconjugales. La voyant, que penserait Auguste, sinon bis repetita ?
Eu égard
— Pardonnez, je vous alpague un instant pour vous faire part des sentiments qui sont les miens eu égard à l’existence qui est la vôtre.
Destination
Mais qu’importe la destination de la très jolie jeune femme et du jeune homme amoureux puisqu’elle ne sait être la même et qu’elle les condamne à l’irrencontre.
Concombre
L’assertion la plus idiote que j’ai pu entendre : « Observe mais ne juge pas » qui revient à vouloir faire de l’être humain un concombre et, si, certes, un concombre peut être – sous certains aspects – sympathique, il n’en reste pas moins un concombre, et est-ce là où nous sommes rendus ? Si peureux de nous-mêmes que nous ne souhaitons plus rien sinon notre propre concombrification ? Même pas une salade de fruits… non, la salade serait femme, et c’est là tout autre sujet. Nul doute qu’elle se rebellerait ! Car la salade est militante par nature là où le concombre reste placide ; lueur d’espoir, car la salade réveillera le concombre, j’en suis certain…
Grenouilles-taureaux
« Papa, je pense que les guépards peuvent gagner contre les grenouilles-taureaux, parce qu’ils sont plus forts que les grenouilles-taureaux. »
Spencer V
Des enfants parlent. Fatigué, je ferme les yeux et me laisse un temps gorger de leurs paroles, de leur vie. Moi, la goule. Moi, le mort-vivant. Trop las pour vivre ou pour mourir, peut-être me donneront-ils la force d’un autre pas, peut-être pas… Car à peine cessent-ils de parler que, voilà, je cesse d’exister…
Hanches
Et ce qui tout de même me fait garder espoir est que, si le cerveau féminin est actuellement traversée par une maladie particulière, les hanches quant à elles restent pour en partie vigoureuses, encore propres à un certain engendrement, donc à un renouvellement de l’espèce et à un espoir de revigoration de la race. L’apparition d’une potentielle et nouvelle génération vierge de conneries. Ainsi, comme dit, tant qu’il y a des hanches il y a de l’espoir.
Et je comprends enfin cet adage dans sa plus brute vérité, et ce que les Romains anciens avaient aussi compris, à savoir que tout n’est que démographie, et que le génie d’un Hannibal même ne pourra rien face aux Romaines et à leurs cinq enfants.
Cellule
N’avait-elle froid ? Il la réchaufferait. Mais lui avait froid. C’est elle qui le réchaufferait alors ; le froid, la mort, c’étaient des concepts. Son amour, un éternel. L’agent avait dit : « Amoureux, on ne m’y reprendra plus. » Il leur avait offert une cellule pour la nuit, une paillasse pour deux. Des barreaux. Ils ne les voyaient pas. Ça n’importait pas. Puis, le matin est venu. Elle est partie. C’était un jour. Comme ça.
Tic-tac
L’amour enterré est comme ces Tic-Tac répandus sur le sol que l’on fixe bêtement sans plus pouvoir les sucer.
Mérite
Pas de phrase plus idiote que « tu ne mérites pas mon amour », comme si nous avions décidé d’aimer, ah ! l’amour ni ne se mérite ni ne se décide ni ne s’empêche ; il naît, vit et meurt, c’est tout. Dire qu’il est intentionnel résulte d’une terrible naïveté sinon d’une affreuse mauvaise foi, c’est travestir un affect en volonté : supercherie misérable, c’est bien plutôt la personne qui prononce ce genre de phrases qui ne « mérite » pas l’amour.
Après la pluie
Après le soleil la pluie, et après la pluie le beau temps ? Donc, après la jolie fille les ennuis, et après les ennuis…
Étalage
Tandis qu’il aplatit là, poing par poing cette chose, cet être humain, il s’étonne d’être capable d’une telle violence et, même, de pouvoir y prendre un tel plaisir.
Mismatch
C’est toujours quand on est sous la douche que la porte sonne. Le destin fonctionne de même. À peine a-t-on le temps de se sécher et de sortir qu’il a disparu. Comme si nous ne pouvions jamais lui répondre. Un perpétuel mismatch…
Trois mirabelles
Il n’est rien qui m’empêcha D’être avec elle Si ce n’est la tempête De nos vies
J’emporte d’elle Un cheveu Dans mes doigts Un sourire Nos émois
Et Lorsque la soif est sur le point de me tuer Je bois tes paroles
Un certain soir de mars 1870, à Moscou, deux événements extraordinaires et concomitants se produisirent qui eurent par la suite des conséquences dramatiques pour le Vieux Continent. Le premier événement.…
Prenant mon radeau, je dérivais du trottoir, m’échouais sous un tréteau. Alors une nymphe se pencha sur moi, versa des larmes sur ma peau ; je lui demandais : est-ce…
Jane, si austère… « Jane, ton amour, si austère ? Que mérité-je, pareil dédain ? Certes suis-je premier, dernier Philistin. Peu d’égard aux arts, j’aime tes yeux, tes seins, je suis…
la pluie tombe devant toi, le merisier se penche à ton épaule, il souhaite te parler, mais tu ne peux l’entendre, car la pluie t’absorbe, tu ne peux que la voir, la contempler tomber, rebondir sur le sol puis finalement se figer, pour combien de temps, tu l’ignores, car cette pluie semble ne jamais devoir cesser de tomber, encore et encore, elle tombe, doit tomber, ne cessera de tomber et cela ne provoque en toi ni joie ni peine, ni aucune émotion d’aucune sorte, c’est simplement ce qui est, ce qui doit, ce qui arrive, cette pluie. alors, le merisier se redresse et redevient l’être immobile et trempé qu’il est, la pluie continuer de tomber tandis que l’être humain que tu nommes « toi » reste inerte, pourtant le bus approche il te faudra bien y monter ou attendre le prochain, mais pourquoi souhaiterais-tu monter, t’en souviens-tu ? non, bien évidemment. tu as oublié et, malgré tes efforts, tu ne peux, ou ne souhaites, t’en rappeler. tu es sorti ce matin en cherchant la chose mais tu ne l’as su trouver, ce jour et ce bus seront donc le rappel de son absence. la présence d’une absence. la seule. mais la pluie tombe et quand même tu montes, tes cheveux mouillés et ton âme silencieuse et, tandis qu’aux vitres les larmes du cosmos glissent en chemins de buée, cet instant comme les autres t’apparaît soudain si décalé, àcôté, comme penché sur un plan alternatif très légèrement incliné, de quelques degrés seulement, mais cela suffit pour que tu perdes pied, ou, plutôt, pour que le monde même perde toute assisse, qu’il soit soudainement privé à lui-même de toute réalité, ou, plus encore, de toute crédibilité, car oui, tandis que les larmes coulent encore et que la pluie tombe tu ne sais plus y croire à ce monde penché, il l’est trop ou trop peu, peu importe, mais toujours à côté, jamais d’équerre, jamais comme il faut, ou peut-être est-ce toi-même qui, par égarement, participe de ce désaxage, mais comment savoir ? alors que le bus démarre, les choses doivent bien se mouvoir, car qui donc arrêterait le mouvement ? non, tandis que la pluie tombe à travers les vitres et que tu tentes vaguement de rejoindre ta place, tu ne sais trouver en chemin la chose, tu ne sais plus y croire.
Vision — Pourquoi détournes-tu le regard ?— Parce que j’ai trop vu… je ne souhaite plus voir. Encre noire On me dit parfois que ce que j’écris est trop sombre,…
Dans la nuit ils n’étaient que des torches en mouvement, pas même des ombres. Une oscillation lumineuse, des faisceaux où, lorgnant sur leur rien, venait se pencher la bruine. Le…
Qu’est-ce qu’une bêtise ? « Une action déraisonnable, imprudente ». Certes, mais c’est plus profond que ça. En réalité, la bêtise est la plus pure forme de délassement. Car l’existence verrouille, à peine l’avons-nous commise qu’il nous faut rentrer dans le rang, revenir dans le « droit chemin », à la « normale », au « ce qui doit », « ce qu’il faut ». La bêtise n’est donc que ce bref, très bref instant où l’on put dévier la mécanique, infinitésimalement influer la trajectoire ; un minuscule, ridicule, insignifiant, dérisoire et pourtant, sacré, résidu de liberté, son bastion. La réminiscence, évanescente et toujours appelée à disparaître sitôt qu’apparue, d’un espace pur de joie et de liberté. Car à quel moment connaissons-nous la plus grande joie, la plus grande ivresse ? Lorsque l’on commet la plus grosse bêtise… Gloire à elle, dans ce cas ! Moi-même qui écris ces lignes et son apologie, les larmes d’amusement me viennent soudain aux yeux à l’idée de toutes ces bêtises que je pourrais commettre et du délassement qui leur serait associé ; et mieux encore, en imagination, je rêve de ce concours de bêtises, perpétré par mes comparses, mes compagnons et frères du grand n’importe quoi, pour en partager toute la joie et l’ivresse. Car qu’y a-t-il de plus beau, vraiment, qu’une bêtise ? Une bêtise partagée — a partner in crime, isn’t it? I think it is. Because, life. So serious. Bo-boring. Why not die already? Better act like a dummy. Plus, it attracts girls. Trust me, I know for a fact. How? Come on, honey, 20 years on Earth is enough to learn some kind of things. So, shout out to dummies, to all unserious, jokers-joking-joke’s on you, to all the tricksters, the players, the adult-childs and so forth and so on and tagada bom, tagada bombom. Long live dumbness, the prettiest of all silliness, that is like a woman…
Bercy, temple du mensonge et du volBercy, heure des comptesBercy, berceuses pour t’accompagnerBercy, ton voyage sans retourBercy, l’Achéron, l’as-tu ? entendu chanter… Découvrir de nouvelles ambiances :
quand j’avais dix ans (à peu près, dans ces eaux-là ; j’étais à l’époque, il me semble, au collège), j’ai pensé pour la première fois à la mort. contraint à l’éveil…
Il existe un portail.Derrière ce portail, un jardin.Après les fleurs, une porte.Au-delà des herbes, un champ de blés.À la lisière, une forêt.Après les arbres, une clairière.Au sommet, une maison.Une porte.L’homme…
Ce jour qu’il humiliait le serveur d’assez piteuse manière il ignorait que longtemps, bien longtemps après il serait amené à le revoir sous de funestes auspices. Échouant dans ce bar un soir de misère, dans un état profond d’abattement et de lassitude quant à son existence, il reverrait le décor chaleureux et sophistiqué de la salle et il se souviendrait. Alors, lorsque le serveur s’approcherait de lui et lui dirait « Tu me reconnais ? » arborant ce qu’il pensait être un rictus vengeur, il appréhenderait le châtiment qu’il croyait avoir mérité, et qui devait l’achever ce soir où il était pourtant si misérable. « Tu me reconnais ? — Je…, mais il ne put dire plus, privé de force et de courage, vaincu. Et comme un condamné se résigne, il se tut et attendit que vienne sur lui le châtiment. Mais le châtiment ne viendrait pas. « Où puis-je vous installer, Monsieur ? » Il ne comprendrait pas. Il ne comprendrait vraiment pas que le serveur pût ainsi passer l’éponge, jusqu’à ce que ce dernier lui adresse un clin d’œil signifiant qu’il se souvenait et que, pourtant… Alors, crucifié par tant de miséricorde, il serait pris d’une violente envie de sanglots, touché au plus profond de son cœur misérable par une clémence dont il se jugeait indigne, par ce serveur qui avait décidé que, pour ce soir au moins, plutôt que d’ajouter au malheur du monde, il préférerait un soupçon de bonté et une once de pardon. Et que ce soir ne se déroulerait pas sous le signe d’une vengeance répugnante mais sous celle pure et belle de la fraternité. Ensemble ils finiraient alors, tels des frères, partageant la bouteille de la réconciliation. Ennemis d’autrefois, frères d’aujourd’hui… — Mais demain ? — Demain ? — Oui, cette histoire est belle. Mais peut-elle durer ? — Ah, mais demain, c’est demain. Et ce soir… ce soir.
RENDEZ-MOI LE SOLEIL Ma paupière tremble, mes yeux ne sont que dolence et mes mains pleines de sang, le soleil me manque je pleure son absence. j’halète, je peine, je…
Pour des raisons qui m’étaient propres je passais alors le plus clair de mon temps au lit. L’insonorisation de ma chambre ayant été fort bien conçue, j’avais loisir d’entendre l’intégralité…
Il tremblait tout entier. Famélique, tenait à peine sur ses pieds, n’arrivait pas à réunir ses pièces pour payer ni ouvrir son porte-monnaie. Il mit des minutes, des heures avant…
Quelques considérations sur la vingt-neuvième année Une question s’invite à nous lorsque l’on atteint la vingt-neuvième année, c’est de savoir si l’on souhaite prolonger l’expérience jusqu’à la trentième. Car cette…
Toutes les plus grandes œuvres ont été écrites sans plan… Sans vouloir de leur auteur, sans préconception de sa part, elles naquirent d’elles-mêmes, à mesure de la création, comme un…
Sable Ce qu’il me reste de toi ? Un peu de sable, entre les doigts. Aveugle et sourd Homme, n’entends-tu pas ? dans ton dos les cris, les borborygmes.Homme, ne…
— Mais peut-elle m’aimer, Persifandre ? Moi, le moins-qu’un-homme ! Je ne travaille pas, vis dans un logis qui n’est pas le mien : quelle femme voudrait d’un tel Peter Pan ? — Tu t’accables par loisir mais tu ne le penses pas. — Soit ! Je m’en vais sous sa porte instamment. Il s’en va sous sa porte. Aïe ! Il tombe sur le galant. — Ah ! Valentin. — Vlad. Valentin n’est pas au beau fixe de cette entrevue ; entre eux, un certain contentieux. — Hum, je venais… mais les affaires, ça va ? Bien ? — Bien. Hum ! Silence. — Bon ! Je repasserai… Vlad est plein de dépit, mais Persifandre ne daigne répondre. Il doit être en train de travailler. Ah ! le travail. C’est vrai que c’est une chose. Mais que faire alors… de tout ce temps. Voir Amandine, évidemment. Mais ce Valentin, gardien de porte, ah ! Pourquoi la vie, si compliquée… Soudain, une idée. Chapeau et foulard, il s’en retourne au bas de l’immeuble : il passe. Il passe ! Miraculé, il sonne. — Hm ? — Amandine ! — Ah, Vlad… Entre… Elle sort d’un somme, ses yeux sont bouffis, ça lui donne un air adorable. Ah ! Se peut-il ? Encore plus belle ? Mais oui, mais oui. Amandine Amandier… — Amandine, ce n’est pas encore pour te parler de tes yeux que je suis venu, car je crois que nous avons fait le tour de la question en convenant de leur parfaite complétude. — Hm… Lasse est-elle de cet énergumène, bien que sa compagnie ne lui soit si désagréable. — Non, ce que je suis venu te demander… mais, n’as-tu vu la rose, comme elle se plait à l’ombre du balcon ? Amandine détourne le regard. — Valentin. Quitte-le et épouse-moi. Ébahie, ses yeux reviennent à lui. Puis, elle se lève, tourne en rond, se tient le coude, réfléchit. Vlad attend. Enfin, elle dit : — Non. Ah ! — Soit ! Dans ce cas. Adieu. … « Esclifandre, n’y aurait-il pas une place dans ton département ? Je crois que j’ai besoin de travailler. »
la pluie tombe devant toi, le merisier se penche à ton épaule, il souhaite te parler, mais tu ne peux l’entendre, car la pluie t’absorbe, tu ne peux que la…
Qu’est-ce qu’une bêtise ? « Une action déraisonnable, imprudente ». Certes, mais c’est plus profond que ça. En réalité, la bêtise est la plus pure forme de délassement. Car l’existence verrouille, à…
Ce jour qu’il humiliait le serveur d’assez piteuse manière il ignorait que longtemps, bien longtemps après il serait amené à le revoir sous de funestes auspices.Échouant dans ce bar un…
Frivolités Arrêt sur image. Le temps de décomposer cette fenêtre sur l’infini (visage d’une femme). Promesses de l’aube (jambes d’une femme). Problèmes Dans le métro, un saint clochard. — Des…
— Mais peut-elle m’aimer, Persifandre ? Moi, le moins-qu’un-homme ! Je ne travaille pas, vis dans un logis qui n’est pas le mien : quelle femme voudrait d’un tel Peter Pan…