Presser la détente, renvoyer la carcasse à la poussière.
Mais ce n’est qu’un rêve. Car je suis mort, il y a bien longtemps de cela, déjà. Je ne suis plus qu’un spectre habitant de vaines visions.
Je sors de la maison avec Maria. Devant nous, cette petite fille sur le banc. La tête penchée sur les cartes, elle joue, concentrée. Cette petite fille est Maria. Mais il y a longtemps de cela, il s’agit d’une réminiscence. À cette époque, l’avais-je déjà… emmenée ?
Mais quand j’aurai suffisamment besogné, quand j’aurai suffisamment obéi et tué, alors je recouvrerai toute mon humanité.
Car quelle chance avaient-ils ? Il eût fallu qu’ils me tuassent, or un mort ne saurait mourir, c’était donc bien que c’était sans espoir. Sinon, la fuite – mais comment auraient-ils pu savoir : deviner ? Non. Bel et bien sans espoir. Et pour cela… j’ai pitié d’eux. Car mourir sans les tenants, les aboutissants, n’est-ce pas absurde ? Moi-même… comment suis-je mort ? Le suis-je ? Ai-je été ?… Je l’ignore… mais comment, autrement, expliquer ? Je suis immortel, c’est donc bien que je suis mort, non ?… Je ne sais plus, je ne sais pas… J’obéis. Il me semble que, depuis toujours, j’obéis.
Alors que Dieu me frappait d’un éclair et décidait de m’immobiliser. Quatre jours. Déjà quatre jours après l’annonce. Et je ne vis plus, et me vide et m’enrage. Ne pas…
Platon ne prenait pas les mots au sérieux. Comment l’eût-il pu ? Lui athénien de l’oralité, il savait leur impuissance. Et pourtant, ils s’imposent. C’est là leur étonnant pouvoir.Bien sûr…
Tandis que je m’apprêtais à prendre mon petit-déjeuner, la réceptionniste de l’hôtel avait subi une altération étrange dans ma perception, passant de la plus pure adoration à celle du désintérêt…
Elle m’avait dit qu’elle ne consentirait à rien avec un « tel misérable ». Après tout, je ne gagnais que 45 000 euros par an, cela je le comprenais tout à fait ! Moi-même, je n’aurais pas consenti à jouir d’une fille en dessous d’un 90C. Non ! Car le tour de poitrine et la taille de fessier, il n’y avait que ça qui comptait, évidemment ! Les métriques. Tout cela n’était qu’une dichotomie d’argent. Mais les escargots qu’en avaient-ils à faire de l’argent ? Je les voyais petits et minuscules, magnifiques, en rentrant le soir. Ils traversaient leur route, par nuit claire, et cela leur était suffisant. Comme ils étaient bons. Comme ils étaient intelligents. Ah, mes frères escargots ! Si cette femme avait pu être, pu être un tout petit peu, petit peu comme, comme vous… Mais hélas, sommes-nous destinés à ne rien nous épargner nous autres humains ? guerre perpétuelle… enfin ! la nuit les escargots. La nuit les escargots !
Alors que j’attendais à la terrasse nocturne d’un restaurant turinois que l’on vînt me servir mon prosciutto crudo, soudain, Gangsta’s Paradise joua. Alors, me revint en flash, du passé enfoui…
Car il aura compris cette vérité primordiale, consciemment ou non, peu importe en réalité car seul compte le « produit fini »* : l’humour ce n’est pas se moquer mais…
À A.C Cela fait quelques temps que je l’observe, elle, à quelques pouces de moi, un peu plus loin, sur le bar ; ce qu’elle mange n’a aucun intérêt, ni le…
Les graviers des rails sont marrons, l’aviez-vous jamais remarqué ? Et si le métal y luit si bien c’est pour que le sourire de la fille nous retoquant puisse parfaitement s’y refléter. Que les dents, surtout, puissent y briller, et de même que le creux des lèvres, la plissure des yeux et la joie du regard venant s’y former, je vous le dis, moi qui l’ai souvent contemplé ! Toujours regarder de biais lorsque s’effectue le rejet. L’odieux sourire serait insupportable de front, déchirerait le cœur. Pour ce qu’il en reste ! Bien sûr vous ne me croyez pas, pourtant je le tiens de l’ingénieur du quai. Il prenait sa pause, partait pour fumer : « Monsieur, n’est-il pas vrai que les rails luisent pour être miroir du visage des jeunes filles ? — Monsieur, vous voilà bien informé. Ne voudriez-vous pas ? La SNCF cherche employés. » Je décline bien que la proposition me parût fort sensée. La veille j’esquivai des coups de couteau dans le tramway, plus tard dans la rue. Le pays me devenait hostile, j’étais en partance. « Où donc, si je puis demander ? — Samarcande, j’y pars perdre ma jeunesse. Une ligne s’est ouverte. Le trajet dure plusieurs jours, quelque éternité. »
Jeux Les jeux du Cirque ne furent jamais aussi fastueux que lorsque les barbares étaient aux portes et l’Empire sur le point de s’effondrer. Ces Jeux sont donc à la…
Regard — Monsieur, que regardez-vous ?— En face, ce qu’il y a devant moi.— Et que voyez-vous ?— À la fenêtre, une femme dans sa nudité. Crampe Et il courut…
Il y avait tellement de trains, cela partait tellement tous azimuts que je n’ai su lequel prendre, lequel était le mien, vraiment… c’est un peu dans tous les sens, en…
Attendre le train encore trente-six minutes : comme c’est long ! oui et non, en vérité. Car ces trente-six minutes n’existent pas, elles ont déjà passé. Et les trente suivantes. Et les suivantes, et les autres ! Tout est déjà passé. Tu attends le train déjà tu es dedans. Tu veux être riche déjà l’es-tu et ne l’es-tu plus. Le souhait est ton ennemi mortel. Ne souhaite rien. Apprécie. Car ces minutes n’ont pas d’existence, elles ne sont qu’abstraction : qui les garantit ? La Banque Centrale ? Ah ! N’espère pas que le temps passe vite, il passera. Tu n’es qu’un by-product. Sois reconnaissant de ta survenance. Comment ? Enfin ! en ne souhaitant pas que ces trente-six minutes n’existent pas…
Car l’impatience est ta maladie. Tu sacrifies le maintenant pour l’après, l’existant pour l’inexistant. Ah ! Le temps ne t’appartient pas. Il est un cadeau, une contingence, un hasard. Vite donné, vite perdu. Savoure-le comme une assiette que l’on pourrait à tout moment t’arracher. Comme un amour, qui, déjà, t’a soufflé adieu…
Un certain soir de mars 1870, à Moscou, deux événements extraordinaires et concomitants se produisirent qui eurent par la suite des conséquences dramatiques pour le Vieux Continent. Le premier événement.…
Prenant mon radeau, je dérivais du trottoir, m’échouais sous un tréteau. Alors une nymphe se pencha sur moi, versa des larmes sur ma peau ; je lui demandais : est-ce…
Jane, si austère… « Jane, ton amour, si austère ? Que mérité-je, pareil dédain ? Certes suis-je premier, dernier Philistin. Peu d’égard aux arts, j’aime tes yeux, tes seins, je suis…
Dans une gare, un homme tombe sur la voie de chemin de fer tandis qu’un autre assiste à la scène depuis le quai. Il observe et observe, toutefois sans réagir. Quel flegme ! Même, quelle indifférence. C’est révoltant ! pourra-t-on dire. Mais il conviendra avant tout de se mettre un peu à sa place : qui me dit que cet homme est tombé malencontreusement ? qui me dit que se retrouver sur cette voie, à cet instant précis, n’est pas ce qu’il souhaitait ? et si tel était le cas, qui serais-je pour l’empêcher d’accomplir ce dessein ? Pire, qui serais-je pour le ramener de force sur le quai ? me jugera-t-on de ne pas le faire et que me viennent de telles considérations ? qu’elles me conduisent à ce « laisser-aller » … Comme on sera prompt à me juger ! car quiconque dans cette situation n’aurait-il pas « agi ? » Bah ! Ils ne comprennent rien à rien. Il ne m’appartient pas de juger que cet homme veuille ou non se retrouver sur cette voie, qu’il veuille ou non y tomber. S’il le souhaite ! ça le regarde. Et pourquoi ne le voudrait-il pas, ne le pourrait-il vouloir ? Pourquoi aurais-je à y redire ? Non, plus je regarde cette affaire, plus je pense sans me tromper être parfaitement dans le vrai, dans le pur bon sens. On a trop, à travers le temps, en toute circonstance, forcé la main à l’homme dans ce qu’il devait ou non « faire », dans ce qu’il devait ou non « être ». On l’a trop brutalisé et, pour ainsi dire, privé de toute liberté. On s’est trop, en toute occasion, inquiété pour lui alors qu’il n’y a jamais que lorsqu’on le laisse bien tranquille qu’il se porte le mieux ! Alors, moi, je te rends ta liberté, homme ! Ta liberté ou non d’être sur cette voie, ta liberté ou non de t’y affaler, ta liberté ou non d’y admirer le ciel car l’endroit te paraît meilleur : si bon te semble ! et par-là je nous consacre frères : frères de liberté ! Finalement, l’homme fut remonté à quai par d’autres usagers. Et « l’homme du quai » qui était resté parfaitement impassible durant tout ce fait divers, dont le motif d’inaction resta incompréhensible à chacun, fut condamné sans détour à une peine de prison pour non-assistance à personne en danger.
Vision — Pourquoi détournes-tu le regard ?— Parce que j’ai trop vu… je ne souhaite plus voir. Encre noire On me dit parfois que ce que j’écris est trop sombre,…
Dans la nuit ils n’étaient que des torches en mouvement, pas même des ombres. Une oscillation lumineuse, des faisceaux où, lorgnant sur leur rien, venait se pencher la bruine. Le…
Elle était belle et fraîche, jeune encore ; et pourtant, me disais-je, les chances qu’un beau jeune homme vienne un jour la cueillir étaient minces, si minces… plus encore celles qu’elle pût un jour enfanter — pour ainsi dire inexistantes ces dernières — passer à son tour les sublimes gènes qui avaient mené à sa formation et être mère à son tour pour que sa fille puisse, elle aussi, les transmettre, et la fille de sa fille, et sa fille, et… Oui, j’ai trouvé cette situation idiote et je me suis senti heureux de partir, la légalisation de l’euthanasie n’étant finalement pas une si mauvaise chose. C’était une nécessité du temps et j’étais le premier à en convenir, moi qui allais — sur ce matelas somme toute pas si inconfortable que cela — en devenir le premier bénéficiaire et qui, à ma façon — certes bien particulière, curieuse pourrons-nous dire quoique plus tant que ça en réalité, mais à ma façon tout de même — marquerai les journaux et l’Histoire.
Bercy, temple du mensonge et du volBercy, heure des comptesBercy, berceuses pour t’accompagnerBercy, ton voyage sans retourBercy, l’Achéron, l’as-tu ? entendu chanter… Découvrir de nouvelles ambiances :
quand j’avais dix ans (à peu près, dans ces eaux-là ; j’étais à l’époque, il me semble, au collège), j’ai pensé pour la première fois à la mort. contraint à l’éveil…
Il existe un portail.Derrière ce portail, un jardin.Après les fleurs, une porte.Au-delà des herbes, un champ de blés.À la lisière, une forêt.Après les arbres, une clairière.Au sommet, une maison.Une porte.L’homme…
Je lui dis que fumer était une erreur et cela la heurta. Elle se tourna vers moi, souffla sa fumée sur mon visage et s’éloigna. Sur le front de mer nous marchions, je la regardai s’en aller dans son beau manteau flottant. Nous nous dirigions au casino, ou quelque chose comme ça.
Elle entra avec un autre et promit qu’à l’intérieur nous nous retrouvions. Cette remarque sur le tabagisme m’avait porté préjudice.
Je ne souhaitai pas encore la rejoindre. Je voulais goûter ce sentiment de déception, celui qui annonce l’éloignement et la rupture. Déjà elle cessait de parler à mon cœur et perdait tout pouvoir : celui de l’illusionner.
C’est bien évidemment à cet instant que la moustache de Don Federico et son régiment se montrèrent, car le calme ne dure jamais. Il voulait m’arrêter, pour un motif ou un autre, son sourire satisfait me signifiant qu’il en trouverait bien un et que ça n’avait aucune importance.
Je l’entraînai à l’écart, prétextant une confidence, ce qu’il accepta car il pensait bientôt jouir de mon humiliation. Nous étions en bas des escaliers qui donnaient sur la mer et s’y baignaient les pieds, au flanc de la montagne aux roches à pointes.
Je le désarçonne et lui mets la tête sous l’eau, puis la lui maintiens, un certain temps, qui dure… Mike et Wallace me retiennent d’en finir mais c’est superflu : contrairement à ce que Don Federico peut penser, je ne suis pas un assassin. Je le retire alors tandis qu’il crache ses poumons et jette des regards terrifiés de gauche et droite : « Suis-je encore en vie, vraiment ? » Est probablement ce que lui crie son corps et ses alarmes, car dans ce genre de situations il y a bien longtemps que la conscience et l’esprit se sont tus pour lui laisser monopole.
Je regarde avec froideur dans sa direction, pour lui signifier son sort s’il venait encore à s’essayer d’éprouver son supposé pouvoir sur moi. Il s’éloigne avec honte, lui et son régiment.
Tandis que, moi, qui regarde l’entrée du casino irradiant dans la nuit, il me reste à affronter quelque chose de bien plus insurmontable et pénible qu’un homme bouffi de pouvoir : une femme blessée.
RENDEZ-MOI LE SOLEIL Ma paupière tremble, mes yeux ne sont que dolence et mes mains pleines de sang, le soleil me manque je pleure son absence. j’halète, je peine, je…
Pour des raisons qui m’étaient propres je passais alors le plus clair de mon temps au lit. L’insonorisation de ma chambre ayant été fort bien conçue, j’avais loisir d’entendre l’intégralité…
Il tremblait tout entier. Famélique, tenait à peine sur ses pieds, n’arrivait pas à réunir ses pièces pour payer ni ouvrir son porte-monnaie. Il mit des minutes, des heures avant…
Nous étions tous montés dans le train, exténués et enthousiastes. Nous avions couru pour le rattraper. Il nous fallait absolument le prendre, car il nous menait là où nous devions aller. Pourtant, j’avais acquis la certitude qu’il nous conduisait à l’opposé de notre destination, mais pour l’heure je n’en dis mot aux autres. C’était un après-midi à la lueur dorée. La rue des bâtiments victoriens défilait à grande vitesse. Nous observions les murs à hauteur car le train était très haut, comme un bus à plusieurs étages. Nous avions une vue plongeante sur les rails et les pavés et j’ai trouvé la rue belle. Au-dessus, les câbles électriques, noirs, voltigeant, alimentaient le train-bus. Nous devions tous aller quelque part de très précis, c’était la certitude qui nous habitait. Quelque chose nous y attendait. Quelque chose d’important. Mais une autre certitude nous habitait, qui devait bientôt créer tension entre nous : ce quelque chose serait réservé à une seule personne. Tous les autres en seraient exclus et le premier arrivé serait premier servi. Comment et pourquoi, sachant cela, nous étions-nous retrouvés ensemble à sa recherche ? Le paradoxe ne tarderait pas à devenir insoutenable. La discorde éclaterait et mènerait inévitablement aux confrontations, à l’écrasement d’autrui : le retour de la loi du plus fort, du plus malin. Pour une sourde raison, inconsciente à moi-même, j’étais certain que l’élu serait moi. J’étais appelé. Cette chose était pour moi et pour personne d’autre. Cela ne souffrait aucun débat, aucune objection. Elle m’appartenait, elle était mon dû. Et je ferais tout pour parvenir. Toute action prise dans cette vue – aussi immonde fût-elle – ne serait commise ni avec jouissance ni avec méchanceté. Simplement, elle serait nécessaire. C’était tout. Par bravache, je leur révélai soudain ma certitude : « Vous savez que nous allons droit à l’opposé de notre destination. » Bien sûr personne n’était dupe et j’étais certain d’avoir dit tout haut ce dont tout le monde avait conscience. Simplement, j’avais été le premier à vouloir le dire. Pourquoi ? Je ne sais pas. Insouciance ? Dans le naïf espoir que cela ne changerait rien ? Comme quand quelqu’un dit quelque chose, et s’arrête en chemin car il en mesure soudain toute la portée. Par provocation ? Peut-être. Par plaisir ou par curiosité de mettre un grand coup dans la fourmilière, voir ce qui en sortirait. En l’occurrence, une marée de cafards. La vérité soudain dite révèle chacun et ce qui apparut fut peu ragoûtant. Des tueurs, des monstres, une bande d’êtres impitoyables et égoïstes, voilà ce que nous étions. Prêts à nous manger les uns les autres pour arriver. À écraser, à tuer. Peu importe. Courir vers le train-bus en nous aidant à monter et nous riions tous ensemble. Dire les choses et nous étions soudain ennemis mortels. Mais tout ça n’importait plus : j’étais le plus fort. Je brandis mon M16 tandis qu’eux sont désarmés. Je les menace. Que peuvent-ils dire ? La crainte est en leurs yeux. Ils s’écartent. S’écrasent dans un coin du petit compartiment, à la lueur dorée du ciel qui perce à travers la belle verrière du train-bus. Et mis soudain tous ensemble, à une certaine distance, sous cette lumière particulière, ils m’ont l’air d’une peinture du passé. Je dis : « Je vais partir en premier et je serai seul à atteindre. » Que peuvent-ils répondre ? Rien. Immobiles, je les tiens en joue. Alors que le train-bus commence à s’arrêter je les regarde une dernière fois. Je les fixe et je suis déjà dehors. J’ai jailli. Mais comment atteindre la chose alors que le train-bus nous a conduit si loin ? Je me dis que le voyage sera bien long et que les autres me poursuivent, prêts à se venger car j’ai trahi, et cette perspective ne me réjouit pas. Mais soudain, des vertes collines d’Irlande un tramway-chat vient se ranger devant moi, entre les arbres. C’est une ligne de fer qui traverse tout le pays, à une seule direction et une seule voie. La tête de l’engin miaule dans ma direction. Je grimpe et je sais qu’il me mènera où je dois. J’en ai la certitude parfaite. Tout comme je savais que nous nous trompions de direction en montant dans le train-bus et que seul un de nous pourrait atteindre. Mais c’est alors que Marc me dit qu’il veut monter avec moi. Il est petit et rondelet, avec une fine moustache et des lunettes rondes, une calvitie sur tout le crâne sauf sur les côtés, et il m’a toujours paru parmi le plus sympathique de la bande, digne de pitié. Il m’évoque ces sentiments de compassion que les autres ne m’évoquaient pas, sans que je ne puisse savoir pourquoi. Ai-je envie qu’il monte ? Mais il me dit sans un regard qu’il désire seulement « voir » et qu’il ne s’opposera pas à moi. J’accepte. Et tandis que le tramway-chat miaule et démarre je m’interroge. Marc est gentil mais comment ferons-nous ? Car la chose ne peut être que pour un seul et qu’il ne veuille s’opposer à moi ne change rien à l’affaire. Il faudra bien que l’un des deux tue l’autre. Et c’est nécessairement moi qui le tuerai, car comme il l’a dit, il ne m’opposera pas de résistance et je suis élu, il faut donc que ce soit moi qui parvienne. Mais pourquoi veut-il monter alors, s’il sait comment finira l’histoire et qu’il ne verra pas la chose ? Je ne le comprends pas. Le paysage commence à défiler de nouveau, la forêt où nous sommes et les vertes collines d’Irlande et la lueur dorée de la fin du jour et vraiment je ne le comprends pas. Se peut-il qu’il veuille simplement profiter du voyage avant la fin ? Que la compagnie des autres le fatiguât et qu’il en eût assez ? Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est que parvenu au seuil je le tuerai et réclamerai la chose. Je ne le tuerai pas avec mon M16 – dont j’ignore s’il est toujours en ma possession – mais de mes mains. Il me faut éprouver cette tuerie. Que je la sente. Et même pour lui, que je la lui donne de mes propres mains, comme la mort caresse, qu’il éprouve mon amour, ma considération à son égard, une communion. Oui, le tuer de mes propres mains plutôt que par une machine crachant la mort parce que j’en aurais pressé la détente sera plus digne. Quand on tire sur quelqu’un, on ne le tue pas vraiment, c’est la machine qui le fait. Ce n’est que si on tue de nos mains que l’on ressent tout ce qu’est la tuerie, que l’on considère l’autre et qu’on lui rend sa dignité avant de l’envoyer voir ailleurs si le monde est meilleur. Moi, je ne sais pas. Tout ce que je sais est que le tramway-chat glisse vite et sans heurt sur le métal et que les autres sont bien loin derrière, qu’ils ne me rattraperont pas. Je goûterai seul à la chose, comme cela devait être. Je tuerai Marc. Et je verrai.
Quelques considérations sur la vingt-neuvième année Une question s’invite à nous lorsque l’on atteint la vingt-neuvième année, c’est de savoir si l’on souhaite prolonger l’expérience jusqu’à la trentième. Car cette…
Toutes les plus grandes œuvres ont été écrites sans plan… Sans vouloir de leur auteur, sans préconception de sa part, elles naquirent d’elles-mêmes, à mesure de la création, comme un…
Sable Ce qu’il me reste de toi ? Un peu de sable, entre les doigts. Aveugle et sourd Homme, n’entends-tu pas ? dans ton dos les cris, les borborygmes.Homme, ne…
Devant le passage piéton, une femme garde son enfant contre elle, qui s’en étonne. Elle dit : — Je te protège. Il la regarde alors, demande : — Pourquoi ? Elle répond : — Parce que je t’aime.
la pluie tombe devant toi, le merisier se penche à ton épaule, il souhaite te parler, mais tu ne peux l’entendre, car la pluie t’absorbe, tu ne peux que la…
Qu’est-ce qu’une bêtise ? « Une action déraisonnable, imprudente ». Certes, mais c’est plus profond que ça. En réalité, la bêtise est la plus pure forme de délassement. Car l’existence verrouille, à…
Ce jour qu’il humiliait le serveur d’assez piteuse manière il ignorait que longtemps, bien longtemps après il serait amené à le revoir sous de funestes auspices.Échouant dans ce bar un…
Les statues du Commodore me toisaient de leurs traits salaces ; qu’avais-je fait pour mériter ça ? Moi qui, à peine, arrivais là…
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Je croise une Allemande aux cheveux bleutés. Le Teuton me jauge, son sourcil semble fâché. Disculpa ! C’est que votre fille est bien belle mais je m’en vais fort gêné.
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Aux affiches publicitaires agressives succèdent la prévention à l’addiction. Ironie involontaire, hypocrisie que je serai seul à goûter.
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10h50. Déjà une longue queue pour le maxi Whopper. 2,49€. À ce prix-là, on attendra bien toute la journée…
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Une Asiatique d’un certain âge vend des parapluies : « Lava ! Lava ! » Mais sans la pluie son entreprise est bien vaine car son package reste incomplet…
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Une Espagnole :
« Ola. Come te chiamo ? — Romain. »
Elle porte beau sourire mais je ne comprends pas son langage. Ses yeux s’emplissent d’un profond mépris. Elle s’éloigne.
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« Paraguas ! Paraguas ? » Je crois que ça signifie de même « parapluie ». Les vendeurs me traquent alors que la pluie ne daigne venir.
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Profonde est cette ville. Elle regorge de place. On croit entrer dans une boutique mais on pénètre au Colisée. Lui-même donne sur un Dédale, qui lui-même…
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Je tente en vain de me faire expliquer le culte de la pluie par les habitants. Mais le monsieur au gobelet n’est pas très loquace. Et, une nouvelle fois, je ne parle pas espagnol…
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Mais cette ville me réconcilie avec la race espagnole, son pendant féminin. Jusqu’à présent les héritières de Cervantes m’avaient paru rates. Elles me tiennent maintenant en démenti. Mea culpa.
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Calle Gran Via. Comprendre « grande rue ». Je la arpente. Elle porte bien son nom.
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La pluie vient finalement. La rue se couvre de parapluies mouvants. Curieux spectacle.
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Une sud-américaine encapuchée et à grosses fesses ; cause à effet ? Je ne sais pas. Je divague.
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Un(e) androgyne, je devine une transition. Une chance sur deux mais je ne me risque pas à un pronostic, je ne voudrais pas la.e blesser. Nous discutons. N’est-il pas vrai que la pluie mouille ? Je ne sais pas, je n’ai pas essayé.
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L’hôtel Emperador est un grand palace. Quatre étoiles. Le perron en impose, porte dorée, tournante. Une Mexicaine en sort, apprêtée. Ses valises sont portées jusqu’à un grand taxi. Les affaires de la « Madres », entends-je. Et « madres », ah, c’est je trouve un joli mot, bien que la nommée soit odieuse aux portiers : mes frères d’infortune ! Non, c’est faux, pourquoi mens-je ? Je ne m’accaparerai pas votre souffrance. Vous êtes seuls dans cette misère et moi seul dans la mienne. C’est mieux ainsi.
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Un Paki. Je l’observe depuis un certain temps et il a réussi à caser deux parapluies à des Hongrois. Vendre des parapluies sans pluie ! Je le félicite. « Aora ! Tu en as vendu deux ! Bien joué. » Mais son regard est mauvais, peut-être pense-t-il à une moquerie. Je me tais.
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La pluie change les passants. Deux nains paraissent. Nains de pluie. Sous leurs paraguas on dirait deux gros champignons marchant. Aurais-je fumé ? Non. Ce sont juste deux nains de pluie.
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« Parabras ! Parabras ! »
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Un couple mais un seul parapluie, le Paki sent un filon. La fille est blottie contre l’amant, qui tient le manche et garde une plus grande protection… Il aperçoit le Paki et presse le pas, manque de se faire renverser par une voiture. Pingre ! Mais tu les auras, Paki, tu les auras…
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Finalement le Déluge est trop fort, je m’aventure dans le métro.
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« Pawa ! Pawa ! » Je crois que dans cette ville il y a 25 000 noms pour dire parapluie.
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Le métro est moite et silencieux, on dirait qu’aucun ne doive jamais venir. Mais il finit bien par en arriver un. Nous partons.
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Une affiche pour un festival de jazz. Octobre/Novembre, mais ils n’indiquent pas le lieu. Cela est dommage. Voir Dark Vador jouer de la contrebasse, j’aurais payé pour ça. Tout comme j’aurais payé pour l’amour et la joie, mais je n’ai pas trouvé d’affiche pour ça.
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J’ai mal aux pieds et au genou droit, je suis resté debout trop longtemps. Cette infirmité me rend la vie pénible.
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Je me sens investi d’un calme étrange. J’ai mon âme en flottement.
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La pluie fouette et il ne manquait plus que le vent. Bon, Madrid, tu as décidé que ce jour serait une épreuve. Soit, puisque tu le souhaites…
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Dis-moi, belle ville, pourquoi ta gente est si douce ? Il me faudrait une explication géologique, que je consigne cela dans une encyclopédie de la science…
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Etat des lieux : mon pantalon est complètement trempé. Comment d’autres réussissent à le maintenir parfaitement sec ? Cette inaptitude m’énerve.
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Je reviens un instant sur les Madrilènes, qui ont de jolis sourires, dûs à leur grande bouche, mais aussi, car cela serait mesquinerie que de le réduire à cet attribut, à leur gentillesse et à leur beauté intérieure.
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Le Musée est payant : après leurs prostituées, payer l’accès à la culture… Non, je blague. L’entrée du musée n’était pas si chère que ça.
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Il ne faut rien dire, il faut endurer.
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Le Prado. Définitivement, les musées te laissent circonspect. Encore préfères-tu la gente féminine qui s’y trouve, feignant de comprendre quelque chose mais n’y comprenant rien. Enfin, elles sont si volontaires… Les griefs glissent sur la beauté, tout lui sera toujours pardonné.
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L’un renifle, l’autre tousse : « Pas mal le Titien ». Voilà.
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Il manque d’une musique céleste pour que l’on soit saisi, du Bach par exemple, ainsi que d’une pénombre et d’un profond silence parmi les visiteurs. En clair : une mise en scène.
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Mais qu’a-t-on à faire d’une mise en scène lorsque devant l’auréole de la Vierge vient se superposer une Asiatique en jupe ? Vision parfaitement obscène. Titien se retourne dans sa tombe, tandis que son homologue du XXIème siècle se branle, a une inavouable érection. Porche miseria.
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« Entre le XIV et le XVIe siècles l’Espagne était divisée en royaumes » Et entre le XIV et le XVIe on forniquait à tout va. Mais cela le panneau ne le dit pas.
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L’espace est saturé de beauté que c’en est abrutissant. Comment peut-on en sortir indemne ?
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Le Christ est-il mort pour iel ? Avait-il cela en tête ? Je pose la question.
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On a nous fait croire qu’il fallait le multiculturalisme, qu’il fallait détruire les pays et les peuples, qu’ils en seraient plus beaux ainsi. On nous a menti. Moi, touriste, je n’oublie pas ma condition en ces lieux, et je ne demande que les droits que l’on voudra bien me donner. Plus, serait indécence. Qu’on le comprenne. Ce qu’on nous a matraqué, io rinuncio.
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Que respectes-tu ? Une femme qui, à 70, 80, 90 ans reste digne. Il est si aisé pour elle d’être aigrie passée sa jeunesse, d’empoisonner le monde. Celle qui a la force de résister à cette facilité du mal, celle-là a tout mon respect, tout mon amour.
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La Cène. Tu ne sais pourquoi, soudain tu es parcouru de frissons. Longuement tu regardes. Il se fait silence. Tu t’approches. « Le jaune, la couleur de la traîtrise. » Ton ciré est de cette couleur : es-tu félon ? Que le Christ soit clément, tu ne viens pas en provocation. Tu viens en paix. A nostro Padre.
*
Et lorsqu’il dit « Attention, je vois les portes du paradis qui s’ouvrent et le Fils de l’homme se tenir à la droite du Seigneur » ils se couvrirent les oreilles en indignation et l’accusèrent de blasphème.
*
Mais même l’indécence a ses fins. Car toujours une étudiante blonde se présente pour apparaître devant les oeuvres et y poser délicat regard, laver toute tache qu’une vulgarité crasse aurait pu laisser.
*
En fait, peut-être est-ce là l’ultime beauté : l’innocence, l’humilité…
*
Tu regardes. Que te dis-tu ? Que des hommes ont peint ça. Qu’ils y ont cru, y ont travaillé, s’y sont voués. Tu penses à eux tous des siècles passés. À leur oeuvre et à leur besogne, à leur digne labeur et tu n’es pas ému de la résultante ; tu es ému de ce qu’elle est témoignage.
*
Définitivement cela manque d’une musique. D’une musique céleste et d’un profond silence. Car il ne faudrait pas prendre en photo ces oeuvres, il faudrait pleurer devant elles à genoux.
*
Il y a une cafétéria. Le Prafo Café. Mais tu ne veux pas manger, tu n’as pas faim de mets. Ta faim est spirituelle ; tu cherches une voie, la porte. Quarante jours il te faut jeûner. Et quarante encore. Jeûner jusqu’à l’illumination ou la mort…
*
Certains ont des auréoles plus ou moins grandes, c’est un concours. Que pensais-tu en peignant cela ? Les Saints ont-ils besoin d’auréoles ? Jésus louche en voyant cette vaine compétition.
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Sommes-nous dignes de contempler ces oeuvres ? Elles sont bien bonnes de nous laisser le faire. Le plus méprisable est cet air satisfait que certains affichent, comme s’ils jugeaient les oeuvres, se posaient en censeur. Pauvres idiots, vous croyez-vous- en dignes ? Contentez-vous d’observer ce que le temps a eu la bonté de nous faire parvenir. Seule la déférence sied en ce lieu.
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Pour eux ce n’est qu’une case dans une todolist. Le Prado : fait. La Sainte Vierge : fait. Mais cela ne fait rien. Les oeuvres survivront à tout, même à la bêtise.
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Plus bel évènement que l’Annonciation ? Sto cercando.
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(Pour ceux qui le souhaitent ils pourront passer ce passage bien qu’ils auront tort. Cependant, il n’est pas interdit d’avoir tort.)
De bas en haut l’oeuvre se dévoile, d’abord c’est un noble tissu, bleu puis pourpre, doré enfin, une plume dans une main apparaît, une immense plume, décrit un arc de cercle jusqu’à la fuite du tableau, entoure une montagne dans un lointain bleuté et, soudain, les vestiges d’une cité grecque ! À droite, on voit des colonnes, on devine de majestueux bâtiments, puis, enfin, au col, entre les nuages, la belle face d’un Saint, bouclé, et son regard tombant, qui parcourt le tableau jusqu’à en sortir, tandis que l’auréole entoure son visage entre les nuages et que des parchemins de gauche et de droite viennent terminer le cadre, en épouser la boisure…
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Tempérance ! Tempérance ! Tempérance alors que tu vois tous ces visages de la Vierge et le petit enfant Jésus. Tempérance…
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On aimerait croire que la beauté des oeuvres sauvera de la connerie, mais on a du mal à y croire. Ne peut être sauvé que ce qui est humble. Le reste est condamné par essence.
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La rédemption se porte en elle-même. Si elle est présente, alors même le plus immonde monstre saura s’illuminer. N’est question que du moment de l’occurence.
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« La route du Calvaire (Jésus portant la Croix) »
Est-ce ce qui nous attend ?
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Une journée à errer, à écrire… est-ce une mauvaise journée, ne l’est-ce pas ?
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Tu ne peux supporter le regard de la Mona Lisa, il te couvre de tremblements, tu t’en détournes. D’où vient la force de ce regard ? Quelle est la mystérieuse puissance de ce tableau ? Tu l’ignores, décidément, tu ne peux que le subir.
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« L’amour parfait bannit la crainte. » 1 Jean 4:18
Peut-être est-ce cela qui nous fait défaut aujourd’hui. Nous avons tant de raisons de craindre, si peu d’aimer.
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Qui est cette dame, cuisinière de son état, au fond de la toile, qui tient son amphore et nous regarde tandis qu’au premier plan la maîtresse prend son bain parmi les fruits, seins nus ? Mystère. Elle nous restera inconnue.
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« Et ils lapidèrent Etienne qui priait et appelait le Seigneur et dont les derniers mots furent : « Seigneur, ne leur impute pas de ce péché. »
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En fait une européo-américaine, dirais-je, car elle en a le raffinement.
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La pluie ne faiblit pas, c’est une douche madrilène. À travers les vitres, à l’intérieur, une vivante agitation.
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Tant d’oeuvres, c’est à en perdre le sommeil. Le Prado n’est pas un musée, c’est un sacerdoce.
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Et je voulus envoyer des éclairs vers la verrière pour qu’une pluie de débris nous lacèrent mais tout ce que je fus capable de faire fut de serrer plus fortement mon fasicule…
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Perdue dans une grande salle, au milieu des oeuvres, une jeune fille assisse à un banc, son pull vert m’accroche. Elle capture toute mon attention comme un point d’intérêt fixé par le maître dans un tableau pour que le regard du spectateur s’y dirige naturellement. Que fait-elle là ? Elle est avec ses parents et elle s’ennuie, naturellement. Car peut-elle bien comprendre de ce qu’on lui bourre le mou, elle, quatorze, quinze ans ! N’y a-t-il pas d’autres choses qu’elle aimerait faire ? Autres que de dépérir en un musée dont la rencontre ne se fera pas aujourd’hui. Certainement ! Mais nous ne les saurons guère car tandis que sa mère mène la visite elle s’éloigne d’un pas lent qui ne dit qu’une chose : « quand sortirai-je d’ici ! »
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Alors que l’on veut écrire, on ne peut que se sentir écrasé à l’idée de la Bible.
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A Manola (a Woman from Madrid)
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Et il tourna autour de son visage tandis qu’elle se dérobait dans une curieuse danse, ses cheveux écarlates.
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Ses très belles fesses m’indiquent une fréquentation assidue de la salle de sport, une propension réjouissante au squat.
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Regalos, molduras…!
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Museo Sorolla. Tu pénètres et dès la première salle tous tes doutes s’effondrent. La pureté de l’évidence. Peu importe son thème, l’art se passe de motif : il est.
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« Coreo ! Coreo ! » Il désigne mon ciré jaune, me fait le langage des signes et je ne comprends pas mais crois avoir appris un nouveau mot pour « parapluie ».
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Monument Alfonse XII. Tous les couples du monde se sont donnés rendez-vous ici ou quoi ?
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La seule chose qui ne soit frelatée ici est la beauté des filles et le monument en lui-même, qui n’a rien demandé de ce cirque mais qui doit pourtant bien s’en accommoder… Ô Dio !
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Le vent souffle les feuilles mortes ; quelques nuages. La pluie viendra-t-elle, viendra pas ? Je les imagine tous, désertant la terrasse, se précipitant sous les toiles. Cela ferait mauvais commerce.
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Elle ne fume pas, ce qui la place d’office dans la moitié supérieure du féminin.
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Pour une femme laide, fumer se conçoit, car à défaut de la beauté, cela lui donnerait au moins un style. Alors qu’une femme belle, fumeuse, prouve son idiotie et se rend plus laide encore qu’une femme laide.
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Dans cette terrasse où les moineaux entraient.
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Il est une jolie chose que disent les Espagnoles, c’est « gracias ».
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Danser avec elle et tu puoi resquiescat in pace.
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Touche les pierres, Tolède ! Touche les pierres et sens-les se fracasser sur ta tête, sur ton âme…
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Il faut une fois dans sa vie toucher les pierres de Tolède. Alors on connaîtra la paix, alors on pourra s’en aller.
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Tu arrives devant la cathédrale du Christ, Sainte-Tolède et tu t’effondres. Tu restes à genoux, sidéré, tandis que le soleil dessine une immense bande de lumière sur l’édifice du ciel. Encore dans l’ombre, tu n’oses lever les yeux, de peur de t’aveugler. Saisi tu restes, tu implores. Mais qu’implores-tu ? Que cesse toute folie et qu’enfin tu puisses être en paix.
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Les pavés blessent tes pieds. Irréguliers, à même le sol de la terre ils ne t’épargnent rien. Mais tu ne t’en accables pas. Il te faut souffrir pour renaître. C’est ainsi.
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Échapper à l’irraison est ton seul projet.
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Longtemps tu as cherché un endroit pour te restaurer. Enfin, tu en trouves un. Le gérant te toise, l’oeil bleu. La matrone n’est pas en reste, elle porte sur toi mauvais regard. Cependant ils t’accueillent. Toi, le Français. De cela tu es reconnaissant et, si la nourriture venait à ne pas te plaire, tu ne leur en tiendrais pas rigueur car ils sont en leur terre et t’ont accueilli.
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Dans le background joue Rihanna. J’ignore ce qu’elle vient faire ici, cependant sa voix couve de New York jusqu’au fond de la taverne espagnole. Qu’on vienne me parler de démondialisation après ça.
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— Et toi, quel est ton métier ? —Laveur de verre. — Tu aimes ? — Il y a pire.
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La Casa de las carcasas
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Je la poursuis, glace à la main.
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Quand on voyage seul, les gens vous prennent pour leur photographe attitré. Vous avez l’air de si bonne volonté. Vous êtes, en quelque sorte, le dépositaire de leurs souvenirs.
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« Take care with your wallet » me dit-elle dans un anglais à l’accent espagnol délicieux en s’inquiétant pour moi des pickpockets et d’un coup d’un seul elle gagne toute mon estime et tout mon corazon bien plus encore par sa sollicitude magnifique que par sa parfaite beauté…
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J’avais très envie de churos au chocolat et il pleuvait averse. C’était à 35 minutes à pied mais cela ne m’effrayait pas. Rien ne n’aurait empêché de goûter ces churos.
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Le monsieur promène son chien, en costume sous la pluie, ça lui donne un beau panache. Un groupe de filles passe. Elles rigolent, ne s’occupent pas de lui. Elles n’ont qu’une seule chose en tête bien sûr elles parlent du plus beau garçon du lycée et elles rigolent tandis qu’à leurs pieds ce ne sont que rigoles. La vendeuse de tissu fume sur son palier. À quoi pense-t-elle ? Au passé, bien entendu. Les mégots flottent au pied de l’arbre et la chaise roulante passe, elle se rend à la boxe. À la boxe, pourquoi pas ! Car si les jambes sont lasses les poings eux sont encore là, ne se sont pas rendus. Sous le passage en travaux une petite fille avec une sucette, à travers les vitres elle regardera le salon de coiffure et peut-être voudra-t-elle aussi une coupe de cheveux. Une coupe de cheveux ? Mais oui, pourquoi faire ! Avec seulement des couettes elle serait comme un ange au paradis perdu. Les Espagnoles passent, elles minaudent. Ce n’est pas que la pluie les gêne, mais que le défilé fut impromptu, les mannequins de la Mêne je ne sais pas ce qu’ils ont foutu. La femme d’affaires émerge et disparaît dans l’écume. Une Coréenne me fusille du regard, je ne le comprends pas. En 50, pourtant, je n’existais pas. Je voudrais qu’elle me pardonne mais il n’y a pas de temps, la pluie nous sépare, elle ne s’arrête pas. Tant de monde. Ils la traversent, comme si ce n’était rien.
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« I’ve come a long way to taste your Churros, Sir. A long, long way… »
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Churros de la Arancias. Les « meilleurs de la ville ». Je goûte : réconfortant. Le sucre balaie tout affect. Un instant, je glisse…
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Parlons des Hollandaises. Il en passe quelques unes de par les rues. Elles sont belles comme leur langue est ignoble. On se demande la raison de leur présence ici. Peut-être est-ce l’Exode des Pays-Bas. Peuple inventif, il déborde de ses terres. Mais peut-être elles-mêmes ne le savent pas. De quoi parlent-elles ? Mystère. Elles ont l’air tant occupées. Elles vont et viennent de par les boutiques et les marchés.
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Regard d’une vendeuse de friandises, derrière le comptoir, à travers la pluie. Soudain, ses lèvres se métamorphosent : un sourire. Tu restes un instant immobile, sous les gouttes, incrédule. Pourquoi sourit-elle ? Tu ne lui achèteras pourtant rien. Non, c’est spontané. Beauté du sourire qui n’attend rien. Beauté de la Madrilène…
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Je croise un homo péruvien, qui chante singing in the rain, je trouve ça à propos. « Vous avez le sens de l’humour » lui dis-je. Mais il ne comprend pas ma saillie, car il ne connaît pas le sens des paroles : il les a apprises en phonétique et les chante sans les comprendre. « Vous êtes bien sage », conclus-je, car on est toujours déçu des paroles.
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J’entends des voix mais je ne sais pas d’où elles viennent. Elles sont comme de lointains échos qui viennent couvrir les pavés luisants alors que la pluie s’est pratiquement tue.
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Ainsi se termine Las Huertas : sur une avenue de scooters et de taxis. Vroum. Vroum.
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Danser dans les salles du Palais Royal. Que nos pieds glissent sur les carreaux de marbre, que nos pas soient guides sur cet échiquier de marron et de blanc, que l’on invite cette fille, surveillante de son état, qui sourit lorsque nous passâmes et que cette danse ne cesse point, ne cesse pas ; que l’on n’en revienne jamais, l’on n’en revienne pas…
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Y churros tan bien ? Gracias a todo.
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Pardonnez la rupture de ton sur le passage qui va suivre, l’auteur l’a griffonné au fond d’un bar un soir d’ivresse. (Note de l’éditeur)
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Je n’ai pas su commencer, comment pourrais-je finir ?
Frivolités Arrêt sur image. Le temps de décomposer cette fenêtre sur l’infini (visage d’une femme). Promesses de l’aube (jambes d’une femme). Problèmes Dans le métro, un saint clochard. — Des…
— Mais peut-elle m’aimer, Persifandre ? Moi, le moins-qu’un-homme ! Je ne travaille pas, vis dans un logis qui n’est pas le mien : quelle femme voudrait d’un tel Peter Pan…