Il faudrait écrire et coucher sur le papier les choses de manière parfaitement authentique mais dire cela est déjà, en soi, affreusement inauthentique. Car à tout communicateur la conscience d’une audience est problématique. En fait, il faudrait effectuer son travail sans publicité, dans son coin, sans en espérer la moindre attention ni reconnaissance. Le faire pour soi et sans penser l’éventualité d’un autrui, mais penser cela est déjà une défaite, car c’est comme l’éléphant rose, n’est-ce pas ?
Si je réfléchis et accepte de battre un peu en retraite, je crois m’approcher un peu plus du vrai en disant que l’authenticité ne peut se communiquer, hélas, ou alors de manière détournée. Car toute communication est, par nature, sinon fausse au moins suspecte, a minima travestie.
Mais pour en revenir à un sujet annexe, qui me préoccupe depuis quelques temps, si on me permet d’ajouter ceci et maintenant que j’y pense, plutôt que ces pensées fourbues, il m’apparaît que, peut-être, on ne puisse buter que sur deux choses lorsque l’on ne sait traduire son instinct en mots : et cela est soit un défaut de cœur, soit un défaut de langue. L’un engendrant, ce me semble, l’autre. Car l’écriture, et j’entends une écriture allant chercher relativement loin en soi ou dans les choses, nécessite du temps, de la patience, une forme de lutte et d’effort continu. Surtout, une concentration extrême et l’absence totale de divertissement. Une concentration pour ainsi dire ascétique, surnaturelle. À ce titre, il n’est pas étonnant que bons nombres d’écrivains aient eu recours à des altérateurs de conscience pour se mettre en « condition ». C’est qu’ils eurent besoin de cette altération pour aller chercher « un peu plus loin », pour parcourir « l’extra-mile » qui les séparait de la vérité de la conscience, de la perception, en clair de « l’authenticité » ou de la « vérité » (ce terme est sans doute plus clair, plus juste). Nous pourrons évoquer la prédisposition de certains d’entre eux aux crises psychiques ou leur propension à l’épilepsie et/ou leurs personnalités « particulières ». Par exemple, saviez-vous qu’Hamsun mit le feu aux rideaux de ses hôtes une fois ? — Mais qui fait ça, enfin ? — Ceux qui portent en eux le fardeau de la recherche ; ceux qui, c’est ce qu’il semble, s’obsèdent à atteindre « l’extra-mile »…
Mais qu’on ne prenne pas trop au sérieux ces vétilles. J’en ressentis le besoin pour essayer d’en tirer une forme intelligible à moi-même, car c’est peut-être cela qui en définitive caractérise la littérature : la traduction du ressenti en langue, de l’intuition inintelligible en langage. Et la qualité d’un écrivain réside en sa faculté plus ou moins bonne de retranscription, dans sa finesse plus ou moins aboutie à l’habiller de mots… ai-je su le faire, à présent ? Bah, je ne le pense pas et au fond je n’en sais rien, je n’en suis pas satisfait, il ne s’agissait que d’une « intuition » et j’ai manqué de temps, manqué de patience, or l’impatience est de loin, de très loin parmi tous le pire, le plus vilain défaut pour qui veut être écrivain. Car un écrivain devrait pouvoir s’ennuyer 24 heures et 24 nuits sans avoir eu la sensation de s’ennuyer. Parce qu’il aura profité de ce temps pour entendre, écouter, ressentir… le monde intérieur et l’inintelligible, le domaine par-delà la conscience, la vérité de la lande imperceptible, l’effrayant réel invisible et in-existant… « l’extra-mile » … Si tout cela fait sens. Bah ! à qui comprendra… per me, gli altri…

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