Pantin putain

Un jour nous partions à vélo. Je n’étais pas très à l’aise dessus mais je n’osais pas lui avouer. Je faisais de mon mieux pour la suivre, elle, loin devant. Elle filait dans ces routes montagneuses comme un oiseau dans un ciel sans nuage. Aucun virage, aucun rocher, aucune branche ne l’atteignait. Elle n’était plus une fille. Elle était un zéphyr, doux, éphémère, qui se glissait partout sans difficulté, jusqu’à disparaître.
Pourquoi était-ce elle qui était tombée et non moi ? Je ne le comprendrai jamais. Je n’étais qu’un pantin mal branlé sur un véhicule non maîtrisé, elle une déesse stellaire qui traçait une trajectoire immaculée, mais trop rapide, peut-être.
Le vélo était complètement éclaté, l’arbre avait été tordu : elle se retenait de tomber par sa main droite, pendue au-dessus du vide gris, bouche béante prête à l’avaler.
Je freinais d’une manière ridicule, incontrôlée et tombais moi-même au sol ; mais je ne me blessais pas ; ne pensant qu’à la sauver je me précipitais vers le précipice, mais pourquoi la distance qui nous séparait était soudain envahie de ronces monstrueuses ? J’aurais juré qu’une seconde avant il n’y avait rien, mais peu importe, je devais continuer.
Ensanglanté et déchiré de toutes parts, j’arrivais enfin à son niveau ; une minuscule griffure coulait très légèrement sur la joue gauche de son beau visage : ce n’était rien, elle allait s’en sortir, c’était sûr. C’est alors que la petite pierre friable qui la maintenait parmi les vivants décida qu’il était enfin temps de se décrocher de la falaise ; je la rattrapai in extremis.
Elle tanguait légèrement dans le vide au bout de ma main tremblante… que pour son dernier moment elle ait été elle-même réduite à ne plus être qu’un pantin me crève le cœur ; elle qui avait toujours été si joyeuse, indépendante, immortelle… Réduite à dépendre d’un autre, de moi. Je savais que je n’aurais pas la force de la remonter… je ne pouvais que retarder sa chute, la regarder se balancer un temps, puis fermer les yeux pour ne pas la voir s’en aller.
Sachant que je ne la sauverais pas, car elle me connaissait mieux que moi-même, m’a-t-elle quand même souri ? Pour me dire que ce n’était pas ma faute ? Non, pas ma faute… j’aime à le penser. Je ne me souviens plus si j’ai crié quand mes muscles ont lâché. Quand sa chute n’a fait aucun bruit. Quand il n’y eut plus que le vent dans ma main.
Aujourd’hui encore, je n’ai toujours pas compris. C’était pourtant elle la plus forte. Mais c’était moi qui restais.
Pourquoi ?  

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La Lune

La Lune est imposante, grande comme plusieurs mondes, luminescente de toutes les lumières de tous les endroits de toutes les galaxies de toutes les étoiles de toutes les planètes. Minuscules, sur leur petit balcon au sommet de l’univers, le garçon et la fille la contemplent.
Ils se tiennent délicatement la main, ou plutôt, ils se frôlent – ils ont peur que s’ils se touchent ils viendraient à disparaître … car qu’est-ce qui garantit qu’ils existent ; que les cheveux bouclés de la jeune fille sont une réalité ? Une illusion serait-elle si exaltante ? Si oui, ne vaudrait-elle pas mieux alors ? À l’air timide du jeune garçon, elle rit doucement, en se cachant la bouche, comme une enfant… puis, lui succède un léger sourire, mystique, le sourire de tous les sourires : le seul, le sien.
Ils se tournent l’un vers l’autre et la lumière de la Lune, qui ne comprend que trop bien, trop bien, trop bien que tous les hommes, se fait plus douce, vient comme les caresser, leur dire qu’ils peuvent, qu’ils ont le droit, et surtout, qu’ils n’ont pas à le demander ; le droit est un artifice, l’amour, une évidence : qui ni ne se décide ni ne se garde ; accepte, ou refuse, éternellement.
Alors que leurs visages se rapprochent l’univers gronde soudain en désaccord : le sol se met à trembler, le ciel se craquèle, l’espace se brise. La Lune commence à fondre en un magma blanchâtre dont les jets titanesques semblent autant de hurlements ; son dernier souffle astral est-il un cri aux amoureux ? « Maintenant ! Ou jamais ! »
Nos fétus de paille cherchent leurs appuis sur ce balcon branlant ; le tremblement détruit jusqu’aux fondations de l’existence et la gravité s’accentue terriblement les attirant l’un l’autre vers des immensités opposées ; ils ne sont plus liés que par la main ; la main gauche du jeune garçon, et la main droite de la jeune fille, tenant ensemble le destin du monde : qu’ils lâchent, et le monde lâchera ; qu’ils tiennent, et prions pour qu’il tienne avec eux… seul le petit doigt les relie encore et le monde pousse un râle animal du plus profond des temps pour qu’ils cèdent… que peut-il, ce petit doigt, face à l’orchestre infernal du jugement dernier ? Ainsi, il ne leur reste que le regard car au sein du vacarme de la destruction totale leurs mots ne porteront pas. Ils cherchent dans leurs yeux la réponse à l’unique question… la jeune fille semble l’aimer… mais il doit être sûr. S’il ne l’est pas, il lâche.
De son côté, a-t-elle peur ? Elle a l’air. Mais pourquoi ? Que vous aimiez ou non ne changera rien car tout est déjà fini, alors pourquoi frémir, mademoiselle ? Votre amour ne regardera jamais que vous ; et seul votre petit cœur, insignifiant, restera gardien de vos émotions ineffables.
Que disent ses yeux à lui ? Qui y a-t-il au plus profond d’une prunelle brune, si ce n’est un peu de couleur ? Que dit une couleur au bord du gouffre de l’oubli…
Mais mon garçon aide-la ! « Maintenant ou jamais ! » Que ton regard s’élève, jusqu’aux étoiles, prenne sa place dans l’astre de la vérité ; plus personne ne te regarde, seulement l’univers, seulement elle…
Alors, oui, elle voit, dans la grâce de cet œil enfantin, elle voit ce qu’elle veut voir… elle veut voir l’amour, et non, ce n’est pas qu’elle le veut, c’est qu’il y brille, oui : il l’aime, c’est certain. Le monde peut maintenant s’effondrer : ils se seront aimés.
Alors la bête immuable enrage et son mugissement achève de déchirer l’Être ; c’est réellement la fin du monde, car il ne reste plus qu’un point blanc ridicule là où s’est tenue toute une vie la Lune sublime ; toute leur vie…
Contre toute attente par une énergie que personne n’expliquera jamais ils se délivrent de l’attraction du cosmos croulant et leurs lèvres se touchent enfin.
Tout se fige : lui et elle flottent, au sommet de l’univers, bouche contre bouche, visages entre mains ; dans cet instant d’éternité, même l’univers ferme, mais pour cet instant uniquement, sa gueule.
L’orgueil du Tout ne pouvant être ravalé pour toujours, le râle reprend et c’est vraiment le requiem car le tremblement est tel que jusqu’à leur image se brouille. Un son sacré fend l’air éternel ; c’est le cri du jeune garçon, souhaitant laisser une dernière impression, mourir en se révoltant ; c’est ainsi que le prendra l’univers mais ce dernier n’aura jamais rien compris : le garçon ne voulait simplement pas partir sans que la jeune fille ait entendu sa voix.
Alors que leur chair se brouille de plus belle et que l’on ne distingue plus aucune forme mais seulement des couleurs s’évaporant, un son cristallin brise à son tour le tumulte de la nature mourante : la voix de la jeune fille.
Leurs chants se croisent et s’embrassent, accomplissant une dernière fois ce que ne peuvent plus leurs corps disparus.
Enfin, cette litanie naïve dont l’écho intact résonna pour toujours, s’est éteinte, comme tout, avec le monde.
Ne resta plus rien.
Qu’un « je t’aime ».

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Les Assurés

Deux assurés.
Un assureur.
La terrasse d’un café.
Ils sont assis à une table.

Il fait beau.

Le Garçon de café. — Pour ces messieurs ?

Assur’un prend la parole sur un ton jovial.

Assur’un. — Voyons, nous sommes deux, plus un, ce qui nous fait donc trois : trois cafés.

Assur’deux apporte un complément, pour être sûr.

Assur’deux. — Trois cafés, oui. Cher Assureur, c’est bien trois, n’est-ce pas ?

Assureur répond avec une voix très éloquente.

Assureur. — Deux plus un fait bien trois, oui. Donc trois cafés, exactement.

Assur’un est très satisfait et affiche un grand sourire.

Assur’un. — C’est parfait ! Trois cafés ce sera, je vous prie ! (Se ravisant) Ou plutôt, nous vous prions !
Le Garçon de café. — Est-ce que ce sera tout ?
Assur’un. — Pour le moment, il me semble.
Assur’deux. — Pour le moment.
Assureur. — Oui, c’est tout.

Le garçon de café incline légèrement le buste et part.
Assur’un est toujours aussi jovial.

Assur’un. — Il est bien ce serveur, très professionnel.

Assur’deux abonde dans son sens, encore plus jovial.

Assur’deux. — Il sait ce qu’il à faire et il le fait très bien.

Assureur est encore plus éloquent que précédemment.

Assureur. — Un serveur ne pourrait pas ne pas être professionnel ; il ne fait pas exception !
Assur’un. — L’avons-nous déjà vu renverser quoi que ce soit ?

Assur’deux complète les éloges avec bonhomie.

Assur’deux. — Jamais vu.
Assureur. — Non, il n’a jamais rien renversé.
Assur’un. — D’ailleurs…

Assur’deux reprend le début de la phrase d’Assur’un et Assureur la complète. Puis ils complètent chacun leur tour la phrase du précédent. À mesure qu’ils parlent leur ton devient de plus en plus incertain, fébrile.

Assur’deux. — il ne pourrait pas…
Assureur. — avoir renversé quelque chose…
Assur’un. — autrement il…
Assur’deux. — aurait été nécessairement…
Assureur. — renvoyé.
Assur’un. — Il ne serait donc…
Assur’deux. — plus ici ?
Assureur. — Il ne serait plus ici.
Assur’un. – Oui, plus ici.
Assur’deux. — Ici ne saurait être ailleurs.

Assureur est stupéfait et un peu inquiet à l’idée qu’ici soit ailleurs.

Assureur. — Grand dieu, non !
Assur’un. — Aussi vrai que… (légère pause) nous sommes en terrasse, et que nous sommes donc…
Assur’deux. — à l’extérieur ?
Assureur. — Oui, à l’extérieur.
Assur’un. — À l’extérieur, oui

Le garçon de café revient avec trois cafés sur un plateau. Il en sert un à chacun. Assur’un s’adresse à lui avec un ton très aimable.

Assur’un. — Je m’excuse de vous le souligner, mais vous avez oublié les sucres, mon brave.

Le serveur est interloqué, mais son ton est doux.

Le Garçon de café. — Les sucres, monsieur ?
Assur’un. — Nous avions demandé des sucres avec le café.
Assur’deux. — Je ne suis pas sûr que…
Assureur. — Oui, des sucres.

Le serveur fronce les sourcils mais garde un ton très digne.

Le Garçon de café. — Je… je vous prie de m’excuser. Je vous les apporte sur-le-champ. Assur’un. — Fort bien ! Car nous ne saurions prendre le café sans le sucre.
Assur’deux. — Non, ne saurions pas, non.
Assureur. — Le café sans le sucre, non ça ne peut pas.

Le garçon de café incline légèrement son buste et part.
Assur’un dédouane le garçon de café sur un ton nonchalant.

Assur’un. — Une étourderie de sa part, comme cela peut arriver à tous.
Assur’deux. — Cela peut arriver, oui.
Assureur. — Cela arrive à tous.
Assur’un. — Il n’en reste pas moins un…
Assur’deux. — professionnel !
Assureur. — Sa compétence n’est effectivement pas remise en cause.

Le garçon de café est de retour avec les sucres cette fois. Il parle toujours sur un ton très digne.

Le garçon de café. — En vous priant à nouveau de bien vouloir accepter mes excuses.
Assur’un. — Ce n’est rien, vraiment !
Assur’deux. — Tout est rentré dans l’ordre, n’est-ce pas que tout est rentré dans l’ordre ?

Assureur passe en revue la situation, de manière on ne peut plus factuelle.

Assureur. — Il y a le café, il y a le sucre, oui tout est en ordre.
Le garçon de café. — Messieurs.

Le garçon de café prend congé.

Assur’un. — Plus de peur que de mal, messieurs.
Assur’deux. — Oui, ce n’était qu’un léger contretemps.
Assureur. — Peur ?

Assur’un ne prête pas attention à ce que vient de dire Assureur. Il continue sur un ton enjoué.

Assur’un. — Le café nous remettra les idées en place !
Assur’deux. — En place !

Assureur répète sans vraiment comprendre.

Assureur. Oui, en place.

Une vieille dame passe, elle a une robe « bleue ».

Assur’un. — C’est un très beau bleu.
Assur’deux. — Bleu foncé ?
Assureur. — C’est bleu.
Assur’un. — Hum, je ne saurais pas vraiment dire. Comment qualifions-nous le ciel habituellement ?
Assur’deux. — Je dirais, bleu clair ? Assureur ?
Assureur. — Je…
Assur’un. — Si c’est bleu clair alors ce bleu doit nécessairement être un bleu foncé. Assur’deux. — Effectivement, on ne peut pas dire que ce sont les mêmes bleus.

Assureur essaye de circonscrire le débat, sur un ton hésitant.

Assureur. C’est bleu avant tout…
Assur’un. — Bleu clair ou bleu foncé ? Turquoise même ?
Assur’deux. Non, je sais ce qu’est du turquoise et ça n’en est pas un, mais pas du tout. Assur’un. — C’est bleu, déjà.
Assur’deux. Oui, c’est assurément bleu.

Assureur semble soulagé que cette discussion se termine.

Assureur. — Oui, ça c’est sûr.

Blanc dans la conversation.
Ils boivent leurs cafés en ayant des expressions très sérieuses.

Assur’un. — Le…
Assur’deux. — Oui ?
Assur’un. — Le temps est beau aujourd’hui.
Assur’deux. — C’est effectivement un très beau temps, autrement nous ne serions pas en terrasse !
Assureur. — Il n’y a pas de nuages.
Assur’un. — S’il y en avait, comment qualifierions-nous le temps ?

Assureur tente une nouvelle fois de prévenir un dérapage potentiel de la réflexion.
Sur un ton flottant.

Assureur. — Nuageux ?
Assur’deux (sans hésiter). — De pas beau temps.

Assur’un a eu le temps de beaucoup réfléchir.

Assur’un. — Très cher, ne faut-il pas qu’il pleuve pour que nous puissions parler d’un pas beau temps ?

Blanc.

Assur’un. — Assureur ?
Assureur. — Quand il pleut il ne fait pas beau.
Assur’un. — Vous voyez.
Assur’deux. — Oui, pluie est synonyme de mauvais temps.
Assur’un. — Fort bien, mais pour les nuages ?
Assur’deux. — Les nuages ?
Assur’un. — Oui, les nuages, nous n’avons pas tranché la question, il me semble ?

Blanc.
Assureur n’a pas l’air à l’aise.

Assureur. — Quand il y a des nuages… il fait nuageux…
Assur’deux. — Oui !
Assur’un. — Mais quand il y a et le soleil et les nuages ?

Blanc.
Assureur insiste en étant de moins en moins à l’aise.

Assureur. — Cela reste un temps nuageux… puisqu’il y a des nuages…
Assur’deux. — Mais oui !
Assur’un. — Ah ! Heureusement que nous vous avons, Assureur !

Assureur a sorti un mouchoir et s’éponge discrètement le front.
Chacun retourne à son café et à ses expressions sérieuses.

Assur’deux. — C’est curieux tout de même.
Assur’un. — Très cher ?

Assureur a haussé les sourcils par anticipation d’un nouveau débat piégeux.

Assureur. — Quoi donc ?
Assur’deux. — Voyez-vous, il est de notoriété publique, il est prouvé…

Assur’deux prend une pause avant de poursuivre, comme s’il voulait mettre les idées dans sa tête en ordre.

Assur’deux. — que le café excite ou « énergise ».
Assur’un. — Hé bien ?

Assureur avale difficilement sa salive, il appréhende la suite.

Assureur. — Oui, hé bien ?
Assur’deux. — Hé bien…

Assureur semble sur le point de s’évanouir, tout va se jouer sur la fin de la phrase d’Assur’deux.

Assur’deux. — … hé bien… sur moi…
Assur’un. — Sur vous ?
Assureur (la gorge nouée). — Sur vous ?

Assur’deux. — … le café n’a aucun effet.

Assureur pousse un immense soupir de soulagement.
Assur’un est piqué par la curiosité.

Assur’un. — Vous en êtes sûr, mon bon ami ?
Assur’deux. — Absolument. Je ne ressens a-bso-lu-ment aucun effet. Que ce soit d’ordre excitatif, énergitatif ou même laxatif (il doute après après avoir prononcé ce dernier mot mais il reprend rapidement contenance).
Assur’un. — C’est fort étonnant ! Je sens cette énergie moi pourtant, quand je bois mon café ! Assureur ?

Assureur regagne en assurance. Il retrouve un ton solennel.

Assureur. — Ce n’est pas parce que vous ne sentez pas les effets qu’ils n’existent pas. Assur’un. — Ah !
Assur’deux. — Mais, comment pourrais-je dire qu’il y a des effets si je ne les sens pas ?

Assur’un tourne son regard vers Assureur, il attend avec impatience sa réponse.

Assureur. — Savez-vous d’où viennent vos rêves ?
Assur’deux. — Non.
Assureur. — Pour autant ils existent.
Assur’deux. — Oui.
Assureur. — Il en va de même pour le café, vous ne savez pas ou plutôt vous ne sentez pas ces effets, pour autant ils existent.
Assur’un. — Prodigieux !

Assur’deux reste pensif.

Assur’deux. — Vous… vous avez sûrement… raison.

Assur’un embraie tout de suite sur un autre sujet qui le tarabiscote.

Assur’un. — Pour autant très cher, j’aimerais revenir sur un terme, que vous avez employé, et qui m’a fort, pourrait-on dire, étonné.

Assur’deux. — Réellement ? Et lequel, très cher ?

Assureur observe fébrilement l’échange, il est de nouveau tendu.

Assur’un. — Je…
Assur’deux. — Hé bien ?
Assur’un. — À vrai dire… Ah, c’est idiot, je ne m’en souviens plus.
Assur’deux. — Le soleil vous aura sûrement tapé sur la tête.

Assureur abonde dans le sens d’Assur’deux pour clore ce début de conversation.

Assureur. — Oui, le soleil.
Assur’un. — Vous m’en voyez confus ! Mais, très certainement, le soleil, ce satané soleil !

Assur’deux est surpris.

Assur’deux. — Satané ?

Assureur est soudain hostile.

Assureur. — Satané ? Expliquez votre attitude.

Assur’un ne se démonte pas et explique son point de vue avec nonchalance.

Assur’un. — Hé bien, le soleil, toute chose restant égale par ailleurs, est fort agréable les jours de printemps, quand (il prend une pause), contrairement à aujourd’hui, il n’est pas trop chaud. Mais un jour comme aujourd’hui, vous conviendrez comme moi que c’est lourd, trop lourd : cela ne peut manquer de nous étourdir.

Assureur a un ton outragé qui masque son inquiétude.

Assureur. — Pa… parler en ces termes du soleil ! De l’immuable ! Très cher ! A…a… (l’émotion l’empêche de commencer sa phrase) a-t-il existé un jour sans que le soleil ne se lève lors de celui-ci ? Enfin ! C’est l’ultime garantie ! Et vous souhaiteriez le critiquer ainsi ?!

Assur’deux ne sait où se mettre et attend fébrilement la réponse d’Assur’un.
Assur’un fait amende honorable, avec un ton affecté.

Assur’un. — Je… vous…vous avez raison, critiquer le soleil ! Mais où avais-je la tête ? Je vous prie d’accepter mes plus plates excuses.

Assur’deux exprime joyeusement son soulagement.

Assur’deux. — Ah ! Vous êtes d’humeur farfadine cher Monsieur Assur’un !

Assureur affiche un brillant sourire. Tout le monde est aux anges.

Assureur. Messieurs, il est temps de régler.

Assur’un approuve d’un ton formel.

Assur’un. — Le temps est venu, effectivement.

Assur’deux apporte un nécessaire complément d’approbation.

Assur’deux. — Effectivement, le temps est venu.

Assureur fait signe au garçon de café d’apporter l’addition.

Assur’deux. — Messieurs, cela a été encore une fois une fort agréable partie en votre compagnie.
Assur’un. — Comme nous l’avons apprécié maintes fois.
Assureur. — Fort agréable, oui.
Assur’deux. — Qu’il est bon de savoir qu’il existe encore des gens respectables et surtout, fiables, dans notre société.
Assur’un. — Respectables, oui.
Assureur. — Fiables.
Assur’deux. —
Et plus encore, d’en être entouré.

Le garçon de café apporte l’addition. C’est une petite feuille imprimée avec des caractères noirs. Banale, comme on en voit dans tous les cafés depuis que les cafés sont cafés.

Assur’deux porte son regard sur celle-ci. Il a un sourire satisfait.

Assur’deux. — Monsieur, je suis confus de devoir vous le signaler, mais il y a une erreur sur le prix.

Assur’un et Assureur portent à leur tour leur regard sur la note.

Assur’un. — Une erreur oui, sans doute une étourderie !
Assureur. — Le prix n’est pas le bon, il est vrai.

Le garçon de café inspecte la note, puis répond calmement.

Le Garçon de café. — C’est moi que vous voyez confus messieurs… car il n’y a aucune erreur.
Assur’deux. — Enfin, soyez raisonnable, nous venons ici depuis… depuis combien de temps venons-nous ici, Assur’un ?
Assur’un. — Depuis… depuis longtemps, au moins.
Assur’deux. — Depuis longtemps, au moins ! Donc je pense que nous sommes en mesure de savoir combien coûte le café !

Le garçon de café explique sur un ton calme et certain.

Le Garçon de café. — Monsieur, depuis mes douze ans de service ici j’ai toujours connu le café à ce prix-là.

La confusion et la crainte monte dans l’assemblée.

Assur’deux. — Assureur ?

Assureur jette des coups d’œil craintifs à gauche à droite et transpire du front.

Assureur. — Je… je dois avouer que je ne me souviens pas… combien nous payons le café… habituellement…
Assur’deux. — Mais enfin, le prix a sûrement augmenté !
Assur’un. — Augmenté, oui.
Assureur. — Augmenté ?

Le garçon de café met fin au débat sur un ton toujours aussi calme.

Le Garçon de café. — Il n’a pas augmenté, messieurs.

Un silence s’installe pour un moment, nos trois hommes ne savent que faire.

Le Garçon de café. — Souhaitez-vous que je m’en assure auprès du patron ? Cependant j’ai bien peur qu’il soit du même avis que moi.

Assureur s’est changé en pierre, Assur’un est contrarié, Assur’deux est affolé.

Assur’deux. — Non, voyons ! Bien sûr que non ! Ne dérangez pas votre patron pour cela, enfin ! Nous allons payer le prix réclamé ! N’est-ce pas messieurs ?

Pas de réponse mais la somme demandée est finalement sur la table.

Le Garçon de café. — Messieurs, en vous souhaitant une excellente journée.

Assur’un, Assur’deux et Assureur sont devant le café, sur le trottoir.
Assur’deux se masse la nuque en faisant de grands mouvements de poignets en l’air, Assureur a les yeux fuyants, ceux d’Assur’un sont froncés.

Assur’deux. — Quelle vilenie, quel satisfait coquin, fripon ! Un coup pareil ! Jamais nous n’avions payé le café à ce prix ! Quelle audace, infamie, quelle…

Assur’un lui coupe la parole sur un ton songeur.

Assur’un. — Étrangeté…
Assur’deux. — Malhonnêteté vous voulez dire !
Assur’un. — Mais il a assuré que le café avait toujours été à ce prix-là. Il était prêt à impliquer son supérieur…

Assur’deux est toujours aussi outré.

Assur’deux. — Assureur, dîtes quelque chose !
Assur’un. — Et si… nous nous étions trompés ?
Assur’deux. — Comment ? Que dîtes-vous ?
Assur’un. — Et si… le café… avait toujours été à ce prix-là ?
Assur’deux. — Mais, non, cela ne se peut…

Assureur reste interdit. Assur’deux est interloqué.

Assur’un. Et si…

Court silence.
Assur’deux répète avec espoir et énergie.

Assur’deux. — Et si !
Assur’un. Et si, nous ne nous étions pas seulement trompés que pour le café ?

Assur’deux s’étrangle.

Assur’deux. — Que ! Quoi ?
Assur’un. — Et si… peut-être… éventuellement… un jour… ou un autre… sur un sujet… quelconque… nous nous étions aussi…

Assur’deux ne le laisse pas finir. Il est au bord de la crise de nerf.

Assur’deux. — ASSUREUR !
Assureur. — Je…

Assur’deux bafouille et s’enflamme.

Assur’deux. — Non ! Reprenez vos esprits ! Cela ne se peut ! Le garçon aura menti ! C’est l’unique explication ! Leurs salaires sont si infimes ! Tout est bon pour arrondir les fins de mois !

Assur’deux répète sur un ton monotone, absent.

Assureur. — Oui, arrondir les fins de mois.
Assur’deux. — Exactement !

Assur’un prend son menton dans sa main droite, il est pensif.
Assur’deux continue sur la même tonalité.

Assur’deux. — N’avez-vous pas vu la flamme du coquin brûler dans son regard ?!

Assureur répète les phrases d’Assur’deux sur le même ton absent.

Assureur. — Oui, son regard.
Assur’deux. — Il avait oublié le sucre !
Assureur. — Oui, le sucre.
Assur’deux. — Et puis le prix du café !
Assureur. — Oui, le prix du café.
Assur’deux. — Quelle mascarade !
Assureur. — Une mascarade, oui.
Assur’deux. — En fait ! Qui a raison importe peu à la fin ! Cela fait longtemps que je pense que leur café est hors de prix de toute manière !
Assureur. — Hors de prix, oui.
Assur’deux. — Messieurs, trouvons un autre café ! Un qui aura un prix honnête, celui que nous avons toujours payé !
Assureur. — Toujours payé, oui.
Assur’deux. — Assur’un ?

Assur’un est toujours très pensif. Il a les sourcils froncés. Après un moment, il murmure.

Assur’un. — Un peu de changement ne pourra pas nous faire de mal.
Assur’deux. — Fort bien ! Voilà qui est décidé ! Messieurs, nous trouverons un autre café.
Assureur. — Oui, un autre café.

Assur’deux est agité, Assureur est raide comme un mort, Assur’un reste pensif.
Assur’deux et Assureur prennent congé d’Assur’un.
Assur’un reste un moment seul devant le café.
Il part.

Candidature

— Pourquoi souhaitez-vous intégrer notre structure séculaire ?
— Vous mentirais-je si… je vous disais que c’était pour vos filles ?
— Poursuivez.
— À chacune de mes pieuses venues j’ai été assailli par leurs délicieuses vues… quel ballet elles m’offraient ; je les voyais glisser dans leurs couloirs, attendre, aux seuils de leurs portes, tapoter le sol, de leurs petits pieds, souffler, dans leurs jolies mèches, tortiller, leur colonne svelte, murmurer à l’oreille, de leurs collègues aux reflets espiègles…
— Monsieur, ce ne sont pas là des raisons.
— C’est pourtant la vérité…
— Il eut été meilleur que vous mentiez.
— Dois-je m’en aller ?
— Je crains que ce ne soit plus possible.
— Vous me retenez ?
— Moi non, mais ces messieurs vont vous emmener.
— Monsieur, vous aviez raison…
— Plaît-il ?
— … il eut été préférable que je vous mentisse.

Le verre vide

Dans un bar parisien, deux hommes dont on aurait bien du mal à définir les liens, se disputaient concernant le remplissage du verre posé sur leur table : était-il vide ou plein ? C’était un jour blanc comme une chair occultée depuis trop longtemps et nos deux compagnons débattaient peu ou prou en ces termes :
— Voyons Béranger, le verre est vide.
— Enfin Bonnard, il est assurément plein.
Difficile de savoir avec précision si le verre était effectivement plein ou vide, même pour un regard extérieur. Ainsi, nos orateurs auraient sûrement campé sur leur position respective pour toujours, mais la jolie serveuse passa par là et Béranger attrapa son coude onctueux :
— Mademoiselle, ne boiriez-vous pas dans ce verre, je vous prie ?
— Et pour quoi faire ! Ce n’est pas mon verre, s’offusqua cette brave travailleuse.
— S’il vous plaît douce demoiselle, ajouta Bonnard, nous aurions ainsi une preuve formelle de sa contenance.
— Non et non ! bougonna-t-elle. En plus avec le Corona qui traîne, si je me mets à boire dans le verre des autres…
Péremptoire dans ses propos et ferme dans sa résolution, la séduisante employée s’en alla remplir ses nombreux devoirs, laissant nos deux excentriques au point où nous les avions trouvés.
— Béranger, le verre ne saurait être plus vide.
— Bonnard enfin, ne sauriez-vous apercevoir ce liquide transparent, indicateur univoque de son remplissage ?
Alors qu’il était impossible de démêler une quelconque vérité de ces différentes affirmations, un monsieur moustachu, bien sous tous rapports, vint s’installer à une table adjacente.
— Monsieur, lui demanda respectueusement Béranger, porteriez-vous l’amabilité jusqu’à accepter de boire dans ce verre ?
— Et dans quel but, je vous prie ? répondit cet honorable patricien avec une méfiance légitime.
Bonnard se sentit d’expliquer la situation, avec une grande déférence :
— Nous sommes dans l’embarras, cher monsieur, nous ne parvenons pas à établir l’état de son remplissage.
Le moustachu parut quelque peu gêné et bredouilla qu’il ne pourrait aider en rien.
— Et si nous vous payions ? continua Bonnard qui venait d’avoir une idée.
Tandis que l’intéressant cobaye questionnait Bonnard concernant une somme éventuelle, Béranger cherchait dans ses poches, qui semblaient très profondes et remplies de breloques : autant d’obstacles à franchir pour la main avant qu’elle ne puisse atteindre de l’argent sonnant et trébuchant… enfin, après une recherche qui n’eut rien à envier à celle du Graal, il annonça satisfait :
— Cher monsieur, je vous propose des francs, des marks et des pesos.
Regrettablement, cette proposition ne rencontra pas l’intérêt escompté, ce dont se désola Béranger :
— Hélas, je ne dispose que de marks de Camargue, francs de Champagne ou pesos de la Beauce…
Mais Bonnard trouvait soudain quelques bouts de papiers bleutés quelque part dans ses affaires :
— Et des euros, cher monsieur ! s’exclama-t-il en montrant les précieux imprimés.
Hélas, l’optimisme s’effaça rapidement car après une inspection sommaire le protagoniste à la pilosité sur-labiale répondit qu’il ne les accepterait pas :
— Ce sont des euros peureux, déclara-t-il avec un brin de snobisme, or moi je suis Français, monsieur. Par conséquent je n’accepte que les euros heureux.
Mais Béranger qui n’avait pas dit son dernier mot tenta de le raisonner :
— Allons, allons cher monsieur… qu’il soit heureux ou peureux à la fin l’euro brille du même bleu.
N’appréciant nullement que l’on ait si peu de considération pour les subtilités des euros, le partenaire temporaire prit congé de nos drôles.
Cependant, on ne savait toujours pas si le verre était vide ou plein.
— Enfin, il ne saurait être plein, déclarait Bonnard.
— Il ne saurait être vide, argumentait Béranger.
La Terre eut pu faire plusieurs fois le tour du Soleil sans que l’on n’arrivât à une solution, lorsque le patron qui faisait un tour parmi ses clients arriva au niveau de nos rhéteurs exigeants.
— Vous tombez bien, cher monsieur.
— Cher monsieur, vous tombez bien, lui dirent-ils en chœur.
Ces métaphysiciens du remplissage souhaitèrent connaître l’opinion de l’honnête gérant : une fois pour toutes, le verre qu’il leur avait servi était-il plein ou vide ? Par un quiproquo malheureux ce dernier goûta fort peu cette question et alors qu’il tournait les talons en quête de clients plus reconnaissants il se fendit d’une phrase bien sentie pour moucher nos deux malotrus :
— Je ne sers que des verres pleins moi, monsieur.

Seuneuceufeu

Le temps était gris et la mélodie tiède
Tant pis qu’à cela ne tienne
Alors que je m’enquis de mes grigris
Deux individus poussent allègrement l’infamie
Trafic perturbé comme toutes les journées
Je n’en ai cure car elle nous dit « bonne journée »
Le train est court dans notre basse-cour
Les portes se referment tandis que frémit mon épiderme
Qui donc est cette demoiselle qui chante sans plie ?
Quelle est cette voix caressante que jamais l’on ne vit ?
Où réside celle dont le timbre grésille ?
Est-celle cachée derrière un buisson de myrtille ? ou un écusson fertile ?
Est-elle aussi belle qu’un anathème ou qu’un amour sans thème ?
Est-elle brune comme le Navigo, prude comme les bigots ?
Plutôt blonde comme des rayons lunaires estivaux
Elle qui pense ses mots pour panser nos maux
Dont la peau immergée sous les flots
Échoue loin, très loin sur son îlot
Entourée par les palmiers, tous solitaires, tous frissonnants
Claquant leurs dents, grelots d’une plage sans étant
Là-bas sa gorge incarnée
Déploie son alphabet
Et sans le savoir
Car sans que rien n’ait pu choir
Choyés tout du long par sa douce onction
Nous arrivons tel Arthur en Avalon
À notre destination

Femmes du sud

Femmes du sud, au regard azur
Dont les robes soufflent le mercure
Femmes du sud, aux dents blanches
Dans lesquelles nos cœurs s’épanchent
Femmes du sud, aux fesses rebondies
Terrifiants motifs de nos insomnies
Femmes du sud, à la désinvolture vermeille
Délicieuse torture sans pareille
Femmes du sud, aux cheveux teints
Dont jamais la lueur ne s’éteint
Mèches blondes ou brunes, on les aime comme les amandes ou les prunes
Femmes du sud, à la peau tannée
C’est pour cette couleur que l’on veut se damner, pour elle que chez vous jamais le soleil ne sera fané
Femmes du sud, couvertes de bijoux
Cela ne revêt d’aucun mauvais goût
Mais d’un glamour précieux comme l’acajou, aussi délicieux que l’amour de vos joues
Femmes du sud, au bord de la piscine
Vos courbes glissent comme une trop courte comptine
Et sous les parasols le marbre mouillé
Rappelle les tournesols humectés par une douce rosée
Femmes du sud, au tempérament de feu
Éprouvant les amants qu’ils soient peureux ou valeureux
Brûloir frais comme le lin du soir au matin
Jamais mesquin et pour toujours sans fin
Femmes du sud…

La course

Elle et moi courons sous des arbres ; là où la lumière ne porte plus. L’herbe bruisse à mes pieds et des buissons m’accrochent. Je pense à sa belle robe et à ses chaussures et je me dis qu’elles vont être salies ; elle n’a pas l’air de s’en soucier.
Lorsqu’elle l’obscurité est totale elle s’arrête. On ne se voit plus. On aperçoit juste la lueur des lampadaires au loin, des petits halos abstraits.
Elle est essoufflée. Depuis l’obscurité me parvient sa voix légèrement soulagée, presque heureuse :
– Quand je suis triste j’aime bien rester seule dans le noir.
Est-ce parce qu’elle retrouve cette situation rassurante qu’elle semble apaisée ? Ou est-ce parce qu’elle peut la partager avec quelqu’un ?
– Et à quoi pensez-vous, quand vous faîtes ça ?
– À rien. Surtout, à rien.
Comme si ces mots devaient intimer le silence nous nous sommes tus. Seul son souffle reprenant peu à peu son rythme normal m’indiquait encore sa présence.

Romain Dardel

Littérature française contemporaine

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