Le petit chat à la queue noire

Sur le quai d’une petite gare anonyme, un petit chat sortit d’un buisson. Il était totalement blanc, hormis sa queue, qui était noire. Sous le beau soleil d’août il flâna un instant puis descendit lestement sur la voie. Confortablement installé sur ses pattes arrière il commença à regarder dans ma direction ; que voulait-il ? Je l’observais en retour en essayant de deviner à quoi il pensait. Après un moment il détourna les yeux, comme s’il avait enfin obtenu ce qu’il voulait. Je me demandais quand est-ce qu’il déciderait de remonter sur le quai quand j’entendis le bruit d’un train qui arrivait. Sûrement l’avait-il entendu lui aussi, pourtant il restait tranquillement assis. Il semblait attendre. Le train apparut, je voulus crier ; mais quoi lui dire ? Il ne remonta jamais sur le quai. Sous le choc pendant que j’entrais dans mon train sur le quai opposé, je me suis demandé : « pourquoi ? ». Pourquoi avait-il fait ça ? Était-ce à cause de sa queue noire ? L’avait-elle condamné, lui qui sans elle aurait été parfaitement blanc ?

Paris la pute

Paris n’est pas une belle ville.
Elle est sale.
Très, sale.
Ouh oui, qu’elle est sale.
C’est une petite cochonne, qui sue, gémit, supplie…
Elle aime se vautrer, elle aime que ce soit dégueulasse, c’est la suppliante des bizarreries.
Lécher le Boulevard ? Insuffisant, bel amant.
Caresser Porte de Clichy ? Hin hin, petit coquin…
Pénétrer Porte Maillot ? Pas si vite, petite bite.
Rapidement elle agace, car bien qu’une pute, c’est la plus exigeante.
Pouvoir payer ne règle rien, ce n’est que le prérequis, mon joli, le premier filtre, pour la plus grande des putains. Passé l’argent, viennent les critères, les vrais… un gros membre, penserez-vous rapidement… oh non, non que non, la taille du pépère, elle n’en a que faire. Ce qu’elle veut, c’est susurrer, à l’oreille d’une belle âme, pervertir, l’innocence. Son jouisseur à elle, le parfait, il viendra de province : les Parisiens l’ennuient, elle les vomit. Si elle aime que ce soit sale, il ne faut pas que ça le soit tout de suite… non, la dégueulasserie a sa subtilité, elle s’apprend, s’inocule. C’est de sa propre volonté que le propret doit se salir, pour que Paris puisse ensuite dire : « je suis la grande putain, l’ultime corruptrice ! » elle veut que ce nouveau venu, que ce petit chérubin, d’abord il la regarde avec innocence, avec espoir, et puis que soudain elle lui prenne le cœur et l’écrase entre ses doigts de salope, qu’elle lui mette des claques, car la capitale est une bonnasse sadique, qu’elle lui morde l’oreille pour qu’il aille pleurer à sa mère, mais il se rend déjà compte qu’il n’en a plus, qu’il n’a plus qu’une pute dans sa vie, Paris. Il ne pensera plus qu’à la satisfaire. Chien fou, lascif, qu’elle promènera partout. Elle claquera des doigts, pour qu’il la prenne, comme elle aime être prise, et quand elle se sera lassée, car cette pute insatiable se lasse toujours, elle le jettera dans une rue obscure et lui, cette petite ordure jadis si blanche, sera oubliée. On conservera seulement son odeur en décomposition, vous vous direz « ça pue » en marchant, c’est lui, crevé comme un rat. Naïf, vous continuerez à déambuler, dans cette ville assassine. Cette pute satisfaite qui ne vous laissera jamais la toucher qu’en ses termes : « oui madame ». « Non madame » n’existe pas car elle dominera toujours, c’est ce qu’elle veut, ce qu’elle aime, et c’est une si bonne putain que personne n’ira lui refuser.
Orgueilleux, vous pourrez croire que, si un jour heureux, vous veniez à la sodomiser, c’est qu’elle vous aura cédé, mais vous vous tromperez. Simplement sa lubie, parfois, c’est le bulldozer par derrière ; mais soudain, elle se détourne et plus de fesses. Dorénavant, seulement les trous qu’elle aura décidés. Vous ne comprendrez pas son revirement et vous ne le souhaiterez aucunement car si bien dans sa chatte, dans sa chair, vous ne voudrez perdre pour rien au monde le droit de jouir de cette belle pute, la meilleure, la seule.
Là sera le miracle de cette petite garce : maintenant, ce que vous aimez par-dessus tout, ce n’est pas sa chatte, ni ses cheveux, ni sa bouche, ni son regard louche ou sa sueur, puanteur, non, pourquoi vous jouissez c’est parce qu’au fond, VOUS êtes devenu la pute, VOUS êtes sa pute… et vous aimez ça, ô oui vous aimez ça, être sa petite pute. Elle vous aura si bien appris à l’être, si bien appris à sucer, tous ses désirs, à encaisser, tous ses caprices, à recevoir, les jets de sa satisfaction (qui n’existe pas, aussitôt satisfaite, aussitôt perdue). Maintenant c’est vous la pute, on vous demande votre nom vous répondez « pute », avez-vous des enfants vous dites « des fils de pute », votre métier « me mettre à quatre pattes, et recevoir », êtes-vous heureux « si elle m’encule, ce sera une belle soirée » ; et tous vos amis vous jalousent car même s’ils vous voient pute, vous en êtes si fier qu’ils vous envient, qu’ils se demandent, en vrai, ce que ça ferait d’être la pute de la reine des putes ; très vite ils vous assaillent, veulent savoir. Mais votre réponse est froide, s’ils veulent tant savoir ils n’ont qu’à essayer ; oui vous en avez marre, de tous ces gens, de tous ces prudes qui veulent connaître sans expérimenter, qui veulent le feu sans prendre le risque de se brûler, ils vous répugnent maintenant, tous ces gens-là.
En somme vous êtes devenu la pute parfaite : maîtrise et acceptation. Vous abandonnez tout à votre maitresse, avec plaisir, avec l’espérance de la jouissance. Mais au fur et à mesure, une crainte vient lentement poindre en vous, car votre relation avec cette grande pute s’étiole, elle vous demande de plus en plus, vous rend de moins en moins. Vous n’osez croire que ça y est, que cette belle pute en a fait le tour de vous. Or, là est la tragédie : vous n’êtes qu’une petite chose, qu’une toute petite chose, et malgré tous vos efforts pour devenir la suppléante de la meilleure des putes, malgré toutes les fois où vous avez pieusement donné vos orifices en sacrifices, il vient un moment où vous n’avez plus rien à lui faire découvrir or Paris c’est cette pute de l’infinie, on n’en a jamais fait le tour. Alors que vous avez compris, que vous n’osez pas lui montrer vos larmes bien qu’elle soit maintenant votre mère, votre mère la pute, elle vous rejette, enfin.
Pendant que votre cadavre de vieille putain commence à contribuer à la puanteur de Paris, regrettez-vous vos actions ? D’avoir été la pute éphémère de la ville lumière ? Elle vous aura quand même fait jouir, cette catin, et surtout, jouir comme vous ne l’auriez jamais soupçonné, car qui d’autre que la suprême putain pour faire tourner le carrousel des jouissances ? Mais quand même, vous doutez. Un tour de manège valait-il la peine de devenir une pute enfantine ?
Vous vous demandez si vous n’aviez pas d’autres choses à apprendre, à faire, vous vous demandez si vous aviez été maître de vous pendant cette puterie. N’était-ce pas plutôt le tourbillon du désir qui vous avait emporté ? Fallait-il obéir à ses vents ? En fait, vous ne le savez pas, et vous vous rendez compte que comme votre relation avec Paris cette question est stérile. Un peu amer de n’avoir su la fertiliser, vous vous réconfortez en pensant au prochain bambin, qui se fera agripper par la petite princesse putassière, et vous imaginez sa niaiserie, et les premières claques que la grande pute mettra à la pute écolière. Oui, vous imaginez la première fois où votre successeur se fera enculer, et vous riez.

Le gamin, le patron et la femme

— T’sais que certains sont morts pour moins que ça ?
— Je viens de boire un demi d’Asahi, ma faculté à évaluer le danger est par conséquent nulle.
— Ahahahaha, putain t’es un drôle toi. Un verre de Soju pour ce gamin !
Une serveuse à l’air inquiet me l’apporta.
— Cul sec ou on te coupe les couilles.
Cul sec.
— Ahahahaha, putain un autre, un autre !
Cul sec.
— Laisse la bouteille, minette.
Elle partit encore plus inquiète.
— Alors, qu’est-ce qui t’amène à notre table, petit puceau ?
Je haussai les épaules.
— J’sais pas. Vous m’aviez l’air de joyeux drilles.
— De quoi ?
— Oh mignon, t’es déjà bourré ?
Je les avais repérés depuis ma table. Ils étaient six, trois gars et trois filles. Les trois gars avaient des calvities plus ou moins avancées. Surtout ils étaient relâchés, affreusement relâchés. Polo, T-shirt, c’est presque s’ils n’étaient pas en tongs.
— À ton avis on est quoi ?
— Hm, je vous sens dangereux, comme des Chinois.
— Ahahah, nous, dangereux ? Non…
Il avait rigolé bruyamment, comme un mec qui a déjà buté des dizaines de types.
— T’as pas vu ce que nous ont fait ces fils de putes de Japonais pour dire ça.
— C’est du passé. Aujourd’hui qui craint les Japonais ?
— Il a pas tort.
— Mouais.
— C’est un Saint-Emilion que vous avez ? Excellent choix.
Ils l’avaient mis dans un pichet rempli de glaçons. Quel gâchis.
Deux filles étaient à table. Celle en face de moi était laide, somnolente. Celle à ma gauche très maquillée, vulgaire mais j’imagine qu’elle comblait mes nouveaux amis.
— Passe-moi le riz au lieu de rêvasser.
— Vous parlez un très bon français.
— Il se fout de notre gueule l’enfoiré.
Aussi sympathique fussent-ils ce n’étaient pas pour eux que j’avais marché jusqu’à cette table. C’était pour celle qui avait disparue depuis quelques minutes. Était-elle partie réceptionner une livraison ? Fumer une clope ?
— Dites, votre amie…
— Laquelle ?
— Celle qui était là…
— Ah le fumier !
— T’es vraiment un petit con.
— C’est la femme du patron, corniaud.
C’était donc ça.
— Rien à foutre.
Ils moururent de rire.
— Tiens ressers-toi du Soju plutôt que de dire des conneries.
Elle était belle, vraiment très belle. À la fois vulgaire et pure, ça m’avait frappé.
— Si tu veux la femme du patron, tu vas devoir le canner.
— T’as déjà buté quelqu’un, petit ?
— Je suis d’origine suisse, donc pacifiste.
— Ahahahaha.
Ils matraquèrent la table en se marrant ce qui fit sautiller les verres et les assiettes.
Tout était gros chez elle. Elle avait un gros visage, de gros seins, de grosses fesses. Et pourtant elle m’avait semblé si belle.
— Tiens remets des tranches de bœuf sur le feu, petit. Et les fais pas cramer surtout.
— Ouais sinon c’est toi qui paies, morveux.
— Ahahahahah.
Elle avait un pendentif autour du cou. Un débardeur noir qui laissait visible tout le haut de son dos.
En mastiquant :
— Alors comme ça elle te plaît, Jon ?
— Elle a du charme.
Il s’est esclaffé :
— « Du charme » ! Ahahahaha. Il me tue ce gamin. Tiens reprends du Soju.
Elle avait des traits lascifs, agressifs. Un regard de connasse insupportable. Et pourtant elle m’avait semblé si douce, si avenante.
— Rajoute des brocolis.
— Ouais des brocolis.
Ses cheveux sombres se coulaient en deux tresses longues qui glissaient jusqu’à sa nuque superbe elle-même fenêtre sur le haut de son dos sublime.
— Sauce piquante.
— Ouais, piquante.
Bien que je ne l’aie pas touché, j’étais certain que sa peau était parfaitement douce. Un tissu de soie chinois.
— On est à sec sur le vin. Petit, si tu vois la serveuse tu l’appelles.
— Qu’elle nous remette la même.
— Et demande-lui des glaçons.
— Cela va de soi.
Alors que je balayais la salle du regard pour aider mes amis je la vis. Elle apparaissait d’un angle et se dirigeait droit vers notre table. Je reconnus ses immenses boucles d’oreilles en cercle, son bracelet noir discret et son minishort jean ; vraiment mini et vraiment serré. En fait, que tout fût si serré chez elle alors qu’il était évident que tout était si difficile à contenir créait une tension étouffante. Tous ses vêtements, tout son attirail ne formaient qu’un barrage factice dont le seul but était de nous frustrer terriblement. En la regardant, un unique désir : qu’il lâche, ce barrage ; que d’un seul coup tout sorte et que le torrent puisse rugir librement en nous emportant avec lui s’il le souhaitait.
Entre les rires de l’assemblée elle vint se placer à ma droite, à côté de moi, car il y avait une place de libre, comme par un fait exprès.
Elle avait une présence écrasante et je n’osais la regarder. Elle sentait comme je m’y étais attendu : sucré et visqueux.
Je commençais à me sentir oppressé. Je n’avais pas pensé qu’elle serait juste à côté de moi, que je pourrais presque sentir les pulsations marquées de son cœur impitoyable.
— Hé, Jon, devine qui a le béguin pour toi ?
Mes camarades rirent tandis que je devinais un vague regard jeté sur moi.
— Monsieur est venu juste pour toi, t’imagines ?
Nouveaux rires. Elle, sur un ton dédaigneux, qui ne me surprit pas :
— C’est qui ?
— Un gamin.
— Un amoureux.
— Il est mignon, tu voudrais pas le cajoler ?
Je hasardai enfin un regard dans sa direction, uniquement pour m’apercevoir qu’elle avait une moue de mépris. Elle s’esclaffa :
— Un minable.
Ça me transperça le cœur.
— Oh, dis, lui parle pas comme ça, quand même.
— Le pauvre…
— Tiens, ressers-lui un verre de Soju pour te faire pardonner.
Il y eut soudain un profond silence, tendu. Mon copain semblait avoir franchi une limite. J’imagine qu’on ne parlait pas comme ça à « la femme du patron ». Personne ne me servit mon verre.
Finalement un de mes acolytes me murmura sur un ton inquiet, qui tranchait avec la légèreté précédente :
— Dis gamin, le patron va pas tarder… tu ferais mieux de te barrer, maintenant.
— Ouais, tu nous as bien fait marrer mais t’aurais intérêt à déguerpir.
— Ouais, ce serait plus sage.
Elle, ne me regardait pas. Je n’existais pas.
— J’ai pas envie d’être sage.
Ils se décomposèrent.
— Déconne pas.
— Lâche l’affaire, gamin.
— Ouais, t’es trop jeune pour crever.
Elle parla de nouveau, avec le même dédain délicieux qu’auparavant :
— Laissez-le, s’il a envie de faire son intéressant c’est son problème.
Cela sonna comme une sentence et un nouveau silence s’ensuivit, pesant. Cette fois on me servit un verre de Soju, comme on aurait apporté son dernier repas à un condamné à mort.
Plus personne ne dit mot.
Elle se rajusta sur sa chaise et des effluves de son parfum me parvinrent.
Soudain, un cri étouffé brisa le flottement ambiant :
« Il est là ! »
Comme des poulets sans tête les trois gars s’agitèrent en s’efforçant de reprendre une composition légère. Ils s’entraînèrent à rire et les blagues fusèrent mais ce n’était plus pareil. J’eus l’impression d’assister à un spectacle forcé. Toute spontanéité avait été aspirée.
Malgré leur inquiétude je n’avais pas peur. J’attendais.
— Ah, patron !
— Patron !
— Bienvenue, patron !
Il s’arrêta devant la table. Il en fit le tour lentement, très lentement.
— Prenez ma place patron !
— Non, la mienne !
— Ici, vous serez bien !
Mes trois compagnons étaient repoussés par une force invisible à l’opposé de là où se dirigeait « le patron » ; on aurait dit des aimants subissant le champ de force d’un autre bien plus puissant. Ils finirent par s’écraser dans un coin en attendant que le nouvel arrivant s’installe au milieu de la banquette, en face de moi.
Il n’était pas grand, plutôt petit même. Mais il dégageait quelque chose, une tranquillité effrayante. Ce n’était pas sa gueule couverte de cicatrices qui m’intimida mais bien cette sensation ; la sensation d’avoir affaire à un homme violent qui avait dépassé depuis longtemps la violence animale, au profit d’une violence assimilée, froide : humaine.
Sa voix ne me surprit pas, neutre :
— Qui es-tu ?
— C’est personne, patron.
— Un gamin qui nous divertissait.
— Il allait bientôt dégager.
Il ne sourcilla nullement. On aurait dit une statue indifférente et menaçante.
— Apparemment, il me trouvait jolie.  
Celle qui venait de dire ça exprès pour m’assassiner eut un rictus. Me compromettre lui avait plu. Elle voulait que je me fasse massacrer. Lui s’adossa à la banquette.
— C’est vrai ?
— Oui.
Il me toisa avec des yeux interdits. Du menton il désigna sa femme, toujours à côté de moi.
— Elle te plaît ?
— Oui.
Silence.
— Prends un verre de Soju.
On s’empressa de me servir. Mes trois copains étaient terriblement tendus. Je pense qu’ils s’inquiétaient plus pour leur sort que pour le mien. Après tout c’était à cause d’eux si j’avais pu approcher « la femme du patron ».
— Bois.
Je m’exécutais pendant qu’il m’observa. Puis :
— Comment tu comptes t’y prendre, pour l’obtenir ?
— Je ne sais pas. Je n’ai pas pensé aussi loin.
Ils guettèrent sa réaction, ils commençaient à suer.
Il se passa un moment la main sur sa tête chauve, comme si ça devait lui fournir l’issue de mon sort, puis un bruit rauque monta de sa gorge : il éclata de rire. Ses sbires l’imitèrent, crispés :
— On vous l’avait dit que c’était un marrant, patron.
— On vous l’avait gardé exprès.
— Ouais, exprès…
Il se calma puis me regarda, amusé :
— T’es un petit con.
Je n’ai pas commenté.
— Tu serais capable de me tuer ?
Les trois gus se figèrent à nouveau, suspendus à ma réponse. La femme, elle, s’ennuyait.
— Non.
— Alors tu ne pourras pas l’avoir.
Après qu’il m’a dit cette phrase un sentiment de résignation monta en moi, comme s’il n’y avait plus rien à dire. Même la proximité de la femme ne me procurait plus la sensation que j’avais eue auparavant.  
— Si tu veux l’avoir tu dois pouvoir me tuer. Autrement tu n’es qu’un plaisantin.
Il avait raison.
— Prends un dernier verre et disparais.
On me le servit, je le bus.
Tandis que je partais je vis qu’elle enlaçait « le patron ».
Elle ne m’a pas regardé.

La frotteuse

Elle était là.
Masque sur le visage, cheveux asiatiques attachés et elle frottait, frottait.
Le barbecue, les banquettes, la table ; elle frottait, frottait et frottait.
Tout devait être bien propre lorsqu’elle se redressa.
Tablier et jupe lorsqu’elle s’en alla.
Déjà d’autres étaient là.
Remettre la table.
Installer le barbecue.
Tabliers, jupes, mais pas les bons…
Où était-elle passée… avalée par le va-et-vient incessant ? Hm…
Sûrement qu’il y avait d’autres places à frotter, oui, d’autres places… sûrement qu’elle n’arrêterait pas… toute la nuit… de frotter.

Le tournis

Il ne faut pas sortir. Sortir rend fou.
À peine dehors hop top départ, objets tentateurs de toutes parts. Gauche droite, devant derrière ; tourne la tête, fume la chair, flairent les muscles.
Un peu de répit ? non ! surgit un autre. Pouf ! un autre. Wing ! un autre.
Vieux ou jeune, innocent ou mécréant, tournoiement indifférent.
Vulgaire raffiné, odieux distingué, chacun son art, chacun sa manière :
Tablier, guêpière ou orchidée.
Yeux cotonneux, front fier ou mâchoire carrée.
Joyeux, triste ou d’humeur salée, manège de l’été effrontément achalandé… continuer de tourner ? Opter pour tour privé ? Tête-à-tête, à tue-tête ? Quelque part, sans regards. Odeur voltige, fustige. Ah, qu’est-ce qui, malappris, mal acquis, nous a pris ? Mousse la séparation, bulles pareilles mais différentes, sous le soleil évanescentes… trop, c’est trop, sortir de cette trombe, quitter la ronde. Qu’un « au revoir » Eiffel Air, car chaque soir, anywhere, tournoient les rencontres vagabondes qu’une perpétuelle onde dévergonde.

La piscine

« La femme parfaite n’existe pas ».
Grande, brune, sensible, intelligente, elle parle un meilleur français que le mien avec un accent allemand délicieux… hm, moi je pense qu’elle existe.
Elle s’était montrée très entreprenante, d’un courage que j’admirerai toujours. Quelque chose se tramait, mais tout va toujours trop vite, à peine a-t-on le temps de se demander si c’est réel que pft ça a déjà disparu. Comment aurais-je pu pressentir qu’elle me lâcherait tout, d’un seul coup ? Que d’une innocente jeune fille d’outre-Rhin elle se transformerait soudain en Grosse Bertha, qui canonnerait mon cœur ? Elle, attaque surprise, moi, non préparé, ce n’était pas ma faute mon général, non pas ma faute, on m’avait dit qu’il n’y aurait aucun danger, juste une mission de reconnaissance, à la piscine municipale, avec mon correspondant allemand ; la routine et retour au camp, son chalet dans les montagnes.

Mais vous m’aviez menti, général. Vous ne m’aviez pas dit que ce serait quand elle sortirait de la piscine, rejoignant le no mans land de ceux qui n’ont pas pu s’aimer, oui précisément là, qu’elle me lâcherait tout, qu’elle me dirait : « je t’aime fort ». Ça quand même, mon général, c’était fulgurant. Mais peut-être vous-même ne l’aviez pas prévu, mon général, alors je vous pardonne.

Pourtant il y avait des signes, mon général, mais c’est comme l’artillerie avant l’assaut, ça peut durer des heures, des jours, des semaines, je me croyais en 14 mon général, mais en fait c’était 39, c’était la blitzkrieg ; oui qu’elle me presse pour qu’on aille ensemble dans le sauna, c’était une chose, qu’elle insiste pour qu’on descende le toboggan collé l’un à l’autre, c’en était une autre, mais que se mussent harmonieusement les éléments bavarois qui constituaient la mécanique parfaite de son corps pour escalader les escaliers qui la feraient disparaître à jamais, et qu’à ce moment uniquement, prête à en découdre, le couteau entre les dents, elle me glisse « je t’aime fort », quand même ça, c’était pas réglo, mon général…

Sûrement que j’ai voulu répliquer, oui mon général, sûrement que j’ai eu les meilleures intentions, mais impossible. Non pas que mon fidèle Lebel n’ait été à ma portée et chargé, car je le portais toujours avec moi, comme tout bon soldat, mon général, mais là, à ce moment précis, c’était trop, mon général, je n’ai pas pu le saisir, pas pu l’employer – aucun entraînement ne nous prépare jamais à la réalité du terrain, mon général, la seule chose qui compte, ce sont les couilles, à ce moment-là, mon général, et moi je ne les ai pas trouvées, mon général, non pas à ce moment-là, mon général…

Comme un traître à ma Patrie l’Amour, je crois que je me suis contenté de faire le mort, mon général ; je me suis étendu parmi tous ceux qui, tombés avant moi, n’avaient rien su dire ; mon ich liebe dich resté coincé dans ma gorge est venu rejoindre leurs « moi aussi », « ti amo anche io » silencieux et qui nous ont enseveli ; oui mon général, tous ces corps de couards se sont amoncelés en la montagne du Lâche, et je m’y suis caché, mon général.

Je crois même que, mon général, en me proférant son assaut de onze lettres, cette scélérate m’a attrapé le cou avec une délicate violence, et qu’elle s’est penchée à mon oreille, et qu’entre les coups de canons, les gémissements de mes frères agonisants, les encouragements de ceux encore vivants, me sont parvenus ces trois mots : « je t’aime fort ». Mais c’est allé vite, tellement vite, mon général, seulement pu esquiver, instinct de défense, mon général… Impitoyable, elle mena sa charge jusqu’à me regarder droit dans les yeux, oui, lorsqu’elle me murmura… et là mon général, vous vous doutez bien que j’aimais ma Patrie, mais j’aimais aussi et surtout ma vie, donc j’ai continué à faire le mort ; j’ai pas rendu son regard, non surtout pas, mon général, j’savais pas ce qui aurait pu se passer alors, et j’voulais survivre, mon général. C’est uniquement lorsqu’elle s’est retirée, escaladant les champs dévastés et absurdes d’une bataille dont elle était hélas la seule protagoniste, toute tremblante de ce qu’elle venait de tenter et offrant une dernière fois aux cadavres du no mans land la vue de son uniforme maillot de bain, que je l’ai regardée, j’irai même jusqu’à dire contemplée, mon général ; contemplée, disparaître…

Ainsi, malgré le déchaînement d’amour de la forcenée, j’en ai réchappé, mon général. Mais merde, quelle saveur le survivant peut-il espérer goûter, lorsqu’il ne s’est pas battu ? Une seule, mon général : l’amertume. Et aucun chlore, d’ aucune piscine, ne l’adoucira jamais.

Le dicible

C’était l’époque où je cherchais un travail ; enfin, était-ce vraiment le cas… peu importe. J’errais dans un Paris désaffecté quand un homme m’alpagua pour me proposer une conférence sur le féminisme ; désoeuvré, je m’étais dit que ça ou autre chose tuerait bien le temps.
Des centaines de chaises solitaires occupées, qui regardent dans la même direction, une estrade isolée, qui leur fait face, oui, c’est bien une salle de conférence.
Dans l’assistance je remarque très vite une jolie femme, la seule. J’ai toujours été ultrasensible à la beauté ; peut-être que, de manière inéluctable, comme le papillon de nuit ne peut se détourner de la lumière, je suis obligé de la voir.
Alors que l’on m’explique avec gentillesse que l’homme est un être mauvais dont l’empire oppressif arrive à son terme (pourquoi pas, après tout) je ne peux m’empêcher d’éprouver un désir grandissant pour cette dame de l’assistance. Je ressens vivement le paradoxe de ce sentiment, car participé-je à cette oppression, en voulant cette femme, sans qu’elle n’ait son mot à dire ? Disposé-je encore de mon désir ? J’aurais envie de poser la question, mais elle me semble provocante.
Plutôt, je me tais et je regarde cet ange, qui ni ne parle, ni ne crie. C’est mieux ainsi. Parler, et on peut toujours mentir. Mais ne rien dire, et on ne peut qu’être vrai, non ? Vous estimerez que ce silence constitue un renoncement, un acte négatif. Vous me permettrez de ne pas être d’accord. Si ne pas parler contribue à refuser le mensonge, alors pour moi, c’est un acte positif, une affirmation.
Ainsi je parle peu. Mais j’écoute. De cette manière, j’ai assez vite découvert que nos paroles ne se plaisaient jamais mieux que dans les parures inoffensives de l’ineptie, et que ses armoires n’en étaient que trop nombreuses. Nous parlons beaucoup, mais très peu de choses sont dites. En fait, ce que nous voudrions dire, nous ne le pouvons. Est-ce parce que nous avons peur ? Je ne sais pas. Les causes sont probablement diverses. Personnellement, j’attribue en général cette incapacité à notre ignorance ; nous ne savons pas ce que nous voulons dire, parce que nous ne nous connaissons pas ; la peur intervient peut-être à ce moment. Savoir ce que je veux ? Mais je devrais me battre pour l’avoir ensuite ! Fatigant… alors que ne pas me connaître et il n’y a plus de bataille à livrer. Quiétude confortable, glissement paisible jusqu’au tombeau.
Dans mon cas, j’estime que c’est la peur, oui, mais pas celle de connaître. Exemple immédiat : cette femme m’attire inévitablement -si bien que je n’entends plus depuis un moment ce qui se dit dans cette conférence- je connais donc exactement ce que je veux. Néanmoins, je bute : comment exprimer ce désir ; quoi dire, plutôt, que puis-je dire ? Je ne peux aller lui parler, car ce que je veux dire ne « se dit pas » tout comme on dit de certaines choses que ça « ne se fait pas ».
Tandis qu’ici s’arrête l’étendue de mon dicible, je ne peux que sentir que ce que je n’ai pas pu dire était pourtant ce que j’aurais voulu dire ; que ce qui a été tu, était la vérité.
En fin de compte, il y aurait beaucoup plus à apprendre de ce qu’on ne dit pas, jamais, que de ce qu’on dit, toujours ; la vérité ne serait donc pas à chercher dans la masse foisonnante du ce qui est dit, mais dans le néant silencieux du ce qui n’est pas dit.

Les couleurs

Tout se dérobe…
Le matin vous aimez le rose, le midi c’est le marron, le soir le jaune, au lit le bleu ; le lendemain matin ce n’est plus le rose mais le blanc, au midi suivant ce n’est plus le… mais le… et ainsi de suite.
Le tourbillon nous emporte, ne s’arrête jamais :
Vous aimez cette fille mais déjà vous ne l’aimez plus
Vous allez vous marier mais déjà vous ne le voulez plus
Nous ne sommes qu’inconstance et il nous faudrait bâtir ? Comment le faire autrement qu’en acceptant de se mentir ?
La vérité ne sera jamais qu’une illusion que nous aurons préférée parmi d’autres, jusqu’à ce que nous en préférions une autre, et une autre…
Moi je sais est un mensonge ou une naïveté.
Pour savoir il faut renoncer à savoir.
Pour aimer il faut ne plus aimer.
Pour vivre, il faut…

La félinh

À quoi ça tient, le désir ?
Qu’est-ce qui… turn on ?
D’où ça vient ?
Est-ce à rebours ?
Est-ce instantané ?
Son regard, à la dérobée, est-ce que c’est tout de suite, qu’il m’a accroché ?
Ou est-ce plus tard, quand, elle disparaissant, me reviennent ses yeux méfiants ?
Doux, par la suite, caressants, si seulement…
Ou étaient-ce
Ses sourcils épars, barrés de cicatrices invisibles… comme autant de places minuscules où s’introduire…
Ou fut-ce
Sa démarche… féline… légère comme une chatte, en extérieur
Féroce comme une tigresse, à l’intérieur…
Ou encore, mi amor
Ta bouche, carnassière… tes canines, malignes…
Plutôt que de mordre…
Ô que tes lèvres m’eussent embrassé, bénignes…
Oui, dans la jungle, à quoi ça tient, le désir :
Entre les moustiques, lianes, moutons
Soudain jaillit
Asiatique, la félinh

Punch coco

14h00.
Chambre.
Infirmière.
Vous vous êtes bien dépilé ?
Oui.
Bien.
Chirurgien va venir vous voir.
Ok.
Bonjour.
Bonjour.
Comment vous vous sentez ?
Bien.
Super ! À tout à l’heure.
16h00
Infirmière.
Mettez blouse et chaussures jetables.
Lâcher le livre.
Ascenseur.
Pré-bloc.
Fourmilière.
Allongé.
Une tête.
Ça va ?
Ça va.
L’anesthésiste.
Cheveux attachés, taches de rousseur, voix enjouée.
Petite.
Mignonne.
Pas trop stressé ?
Non.
Un peu quand même, hein.
Ses yeux bleus sourient.
– Un petit coup de punch coco, ça va vous détendre.
Intraveineuse.
Un… deux… boum.
Plus une clinique, une plage, plus une lumière blafarde, un soleil orangé, plus une anesthésiste, une vahiné, plus une blouse médicale, un collier de fleurs, et une voix enthousiaste, toujours une voix enthousiaste, et un beau sourire, toujours un beau sourire.
« Punch coco ? »
Vous embrasser ?
– Comptez jusqu’à dix.
Tout ce que vous voulez.
Un, deux, trois, qua…

Romain Dardel

Littérature française contemporaine

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