Ainsi je rencontre mon ami Roger (prononcer Rogeure, il est anglais) à une terrasse de la rue Montorgueil. Fier représentant de l’optimisme anglo-saxon ayant porté son peuple pendant des siècles, il me semble pourtant d’une humeur maussade.
Comment se fait-il que son menton pointant d’habitude 5 degrés plus haut (il est issu de la noblesse écossaise) soit à une hauteur normale ? Signe inquiétant. Pourtant, le beau temps pointe le bout de son joli nez en ce mois de juin salvateur, qui délivre habituellement l’humanité de ses problèmes.
– Aaaah, Romain… La façon dont il prononce mon prénom m’a toujours beaucoup amusé. Mais connaissant son caractère je pense qu’il en rajoute. Néanmoins il se plaint en ces termes : « Aaaaah, Romain… ». Étonné de son dépit, j’en interroge les raisons. – Aaaaah, Romain… tu ne me croiras pas mais… vous avez tellement de chance… vous les Français… Certainement, et à de nombreux titres. Mais auquel précisément ? – Ce god damn Brexit… Ah ? – That was a fucking good idea, but there’s one flaw… we didn’t see it coming… « Le Brexit était une idée extraordinaire mais il y a un inconvénient, imprévu. » Que lui, lui dont les ancêtres ont combattu les Romains au mur d’Hadrien pour défendre leur indépendance, puisse tenir un tel propos sur le Brexit m’interloque. – We’re in summer… Oui. – And yet… Et pourtant. – Where are… Où sont ? – …les jupes, minijupes, shorts… où sont les t-shirts blancs, débardeurs… nothing in London, Birmingham, Glasgow… les filles sont tristes, glacées, mégères… Voyons, Roger, tu exagères. – Non ! Tu ne comprends pas Romain ! Since Brexit pretty ladies are gone… Je commence à sourire pensant qu’il va mettre un terme à sa plaisanterie.
Mais son air peiné ne change pas. – Trust me… les fleurs de mon pays s’en vont se faner ailleurs… alors qu’à peine arrivé-je à Paris que déjà s’offrent à mes yeux tant de visions enchantées… – Qui chantent l’été. – Qui chantent l’été… Il a l’air si convaincu de ce qu’il m’avance que je ne sais comment le contredire, bien que ça me paraisse incongru. C’est ici que la Providence décide d’envoyer une de ses plus ravissantes créations traverser furtivement notre destinée. – Look, Roger ! en murmurant, une Parisienne, une sublime Parisienne ; je suis persuadé qu’en ce moment même des filles aussi belles parcourent les rues de Londres ou que sais-je. – Non, listen … Il alpague la demoiselle, dans la langue de Shakespeare, et elle lui répond de même. – You see, a british lady, they all gone… Sur le cul de sa démonstration, je ne sais plus quoi dire tandis que l’Anglaise file… à l’anglaise, en nous souriant. Alors que nous regardons s’éloigner cette brûlante apparition estivale éclairée par une lumière torride, est-ce sa vue qui permet à Roger de surmonter la peine causée par la tragédie de son pays ? mais il lève soudain sa pinte dans un geste solennel en portant un toast à la plus belle des saisons : – Still… god bless summer.
Le nouveau clip de Oh My Girl, Dun Dun Dance, est sur youtube.
Le groupe est composée de 7 filles. Pendant le clip, elles ont cette chose curieuse fixée sur leur visage, qui, je crois, s’appelle un sourire.
Il m’a été insupportable tout le visionnage ; statistiquement, l’une de vous fera une dépression, une autre se suicidera, deux autres tomberont dans la drogue, et de toute manière, vous serez toutes jetées à la poubelle à la première occasion… donc pourquoi tous ces sourires ? Que ne sont-ils hormis les plaintes muettes de votre supplication ? Sont-ils la prière de l’innocence à destination de la clémence ? Le signe de l’acceptation ? Si oui, faut-il que nous souriions à notre tour ? Est-ce cette invitation, que vos dents blanches, que vos lèvres roses ? Mais comment pourrions-nous y répondre, sachant la souffrance qu’elle renferme ? À votre sourire douloureux ne pourrait répondre qu’un sourire coupable… cela vous suffirait-il ? Si oui, nous feriez-vous la promesse d’abandonner ce masque mortuaire ? Cette croix barrant votre visage, dont la perfection n’est qu’un autre bagne ; car qui vous gardera lorsqu’il la perdra ? N’est-ce pas vous assassiner que de vous condamner à telle exigence ? Accepteriez-vous un défaut, s’il devait vous délivrer ? Et si vous deviez y rechigner, ne le feriez-vous pas pour vous mais pour nous ? qui ne voulons être responsables de votre douleur…
« Mais quelles conneries bavez-vous ? Elles sont ici par choix et je suis persuadé qu’elles sont très heureuses. C’est leur vrai bonheur dans ce clip. Ne sentez-vous pas cette joie communicative parcourir vos fibres ? Ce feu d’artifice de couleurs, de mouvements, de plage et beau temps ; ces vierges candides se secouant pour votre plaisir ne vous provoquent-t-elles pas une cascade de dopamine ? »
Comme je l’aimerais, joyeux spectateur, mais leur maudit sourire… Estimez-vous que le sourire de ces petites coréennes nous clame : « comme je suis heureuse, oui regardez comme je le suis, pourquoi ne le seriez-vous pas à votre tour, en me regardant ? » plutôt que : « je vous en prie, ne le refusez pas, je vous jure qu’il est sincère… et même s’il devait être faux vous l’accepteriez pour que nous ne souffrions pas en vain… »
Est-ce ainsi ? Est-ce la caution sanglante que réclame le visionnage de ce clip ? La signer, et elles souffriront… mais la refuser, et leur souffrance sera vaine. Ah… odieux chantage…
La dernière page, que l’on ne veut pas lire, le dernier épisode, que l’on ne veut pas voir, le dernier mot, que l’on ne veut pas dire. Toutes ces appréhensions ne sont en fait que le dernier adieu, que l’on ne veut pas consommer.
On sait que lorsqu’on aura lu cette dernière page, ou vu ce dernier épisode, cela en sera fini. L’œuvre nous aura quittée, pour toujours. Alors, on la laisse vivre, un peu plus longtemps, artificiellement. On retarde le visionnage de ce dernier épisode ; la dernière page qui nous attend, qu’on a juste à tourner … finalement on la laisse là pour le moment.
Ce sursis factice n’est qu’une prière pour l’extension miraculeuse de l’oeuvre. Qu’on apprenne l’existence d’un épisode de plus, dont on n’aurait pas entendu parler. Qu’une page supplémentaire apparaisse, qui se serait collée à celle que l’on pensait être la dernière.
Mais cela n’arrivera pas, on le sait.
Un jour alors, on s’arme de courage. On regarde ce dernier épisode, on lit cette dernière page, on prononce ce dernier mot.
Simultanément on souffle l’adieu. L’adieu au dernier espoir d’une suite.
Un petit français lambda peut-il séduire une moscovite russe de bonne famille, promise à un avenir radieux ? Peut-il devenir, ne serait-ce qu’un instant fugace, le grain de sable de sa vie, dévier la mécanique implacable du ce qu’il faut, du ce qui doit ? La réponse est : il ne le peut pas. Mais il ne le sait pas encore, donc il essaye. En réalité, l’histoire humaine n’est qu’une accumulation de ces tentatives impossibles. Napoléon lui-même n’a-t-il pas poussé jusqu’à Moscou, croyant qu’il y serait accueilli en vainqueur, pour finalement n’en découvrir que les cendres narquoises ? Ne repartit-il pas… la queue entre les jambes ?
Il lui a sorti le « zerkalo » en espérant que ça l’impressionnerait mais il n’a pas su dire si ç’a été le cas. Le regard mystérieux de cette fille d’un pays qu’il ne connaît que par les films de Tarkovski continue de le fixer, indéchiffrable. Il a l’impression d’être un petit rongeur, face à un reptile qui l’hypnotiserait. C’est à lui de parler, du moins c’est lui qui s’y sent obligé. Elle, ne dit mot, hôche gracieusement la tête quand elle semble en avoir envie. Il ne saurait dire quelle phrase fait mouche ou non.
Elle mâche délicatement, il peut voir la sauce des pasta venir doucement maculer ses lèvres pulpeuses. Va-t-elle se les lécher ? Il pense qu’elle est trop bien élevée pour ça. Il espère avoir la réponse tôt ou tard. Qu’elle se les lèche ou se les essuie ne fera aucune différence, il aimera ça car il aime cette petite russe. Oui il aime cette chose inconnue, d’un pays lointain, cette forteresse dont la pensée lui est inaccessible. Se prend-il pour un chevalier ? Souhaite-t-il escalader la muraille, atteindre le plus haut des donjons ? Il ne semble guère équipé pour une telle tâche, mais il continue d’essayer. Ce n’est pas Lancelot qui trouva le Graal, mais Galaad. Galaad, le pur. Et c’est bien la plus pure des intentions qui anime notre Français : le désir. N’est-il pas le motif le plus noble ? Comment lui dire cela, sans que ce soit… inapproprié. Au lieu de ça il continue de lui parler du cinéma russe, du « zerkalo ». Car c’est vrai, combien d’étrangers ont déjà pu lui tenir propos si pertinents sur l’art de son pays ? Il table sur zéro et le repas continue.
Il sent que ce qu’il a déployé d’érudition ne sera pas suffisant, il commence à être à court de munitions. C’est qu’il faut parler à la chair si l’on veut l’invoquer. Parler à la tête et il n’y a qu’elle qui vous répond, le cœur s’ennuie, la chair bâille. Mais parler à la chair, il ne sait pas faire. Aussi l’on parle des cours, du semestre, de la beauté de cet Erasmus -soupirs-. Tant de sujets dont il n’a que faire et dont elle-même parle avec un intérêt distrait. Au fond, que ressent-elle ? Impossible à savoir, ses yeux verts parlent en cyrillique. Il ne saurait y trouver une quelconque notice. Passe-t-elle un bon moment ? Est-elle intéressée ? Est-ce qu’il lui plaît ?
Alors qu’ils sont allés chercher le tiramisu à volonté et qu’une pointe blanche de mascarpone donne à son joli nez une allure d’icône, qu’il n’aurait qu’envie de profaner, lui ne sait comment se confier. Pourtant, il est certain qu’il existe un monde où c’est simple, tellement simple. Il habite à 5 minutes du Momart. Il traverse une rue et il est chez lui. Il l’invite à prendre un verre pour prolonger cet agréable moment, sa terrasse ensoleillée est ravie d’accueillir une invitée si distinguée. Et après, le reste. Oui, certainement qu’il existe un monde où c’est arrivé. Mais dans son monde à lui, il ne peut que déglutir ce tiramisu trop sucré qui le nargue. Il est muet et tout ce qui sort de sa bouche est inepte. Cependant elle continue de l’écouter, elle relève une mèche rebelle, discrètement. À la fin elle lui dira qu’elle était « très impressionnée » par sa culture. Il ne pourra entendre cela. Ce n’est pas ce qu’il voulait, ce n’était pas l’issue que lui criait son corps. Il feindra un vague sourire. L’impressionner il n’en avait que faire, il voulait qu’elle ait envie de le faire.
Au loin les formes langoureuses de l’ombre russe disparaissent dans une rue romaine. Le soleil méditerranéen rit là-haut. Témoin de mon fiasco. Jamais aucun nuage ne sera là pour m’en cacher. Le beau temps est éternel dans la ville éternelle. Sur la terrasse solitaire de cet appartement du quartier Bologna, ce moqueur solaire viendra tous les jours rire de moi. Il me marquera du bronzage du lâche. Le « zerkalo » du regret.
01/04/21, TGV Inoui 8642, 2nd classe, voiture 008, Place 101, départ 19h35 – arrivée 21H17. 19 place de la gare, 35000 Rennes, 17 boulevard de vaugirard, 75741 Paris.
À quoi bon tous ces chiffres puisqu’ils ne nous enlaceront pas ? La solitude n’a pas de numéro. On peut compter treize hommes seuls dans une voiture, la 008 par exemple, mais ça ne nous dira rien. Solitude un, solitude deux, solitude… non, ça ne signifie rien. Les chiffres ne peuvent qu’ordonner, ils sont insensibles. Des fils de pute sans mère.
Si je veux me pendre, la place 101 sera-t-elle plus clémente que la 102 ? Non, les deux seront indifférentes, me regarderont passer la corde au cou sans bouger. La 103, la 104 peut-être… non, je sais compter jusqu’à l’infini mais ça ne changera rien. Qu’importe l’infini, si c’est pour y être seul ? Qui n’échangerait pas tous les milliards de millions de milliers de nombres sans-cœur contre une poignée de fidèles compagnons ? Qui accepterait de ne savoir compter que jusqu’à 2 si : on vous promettait que le zéro serait là pour vous accueillir à votre arrivée et pour vous dire adieu à votre départ, que le un vous accompagnerait tout du long peu importe les circonstances, que le deux vous aimerait tant que vous en seriez digne. Signeriez-vous ce contrat que l’on vous tendrait ?
Car j’ai beau essayer, questionner le 7, embrasser le 66 ou engueuler le 99 mais ils restent impassibles. Je ne peux que les soustraire, les diviser, les torturer, encore et encore, jusqu’à les vomir. Outragés, ils se vengent par leur silence éternel.
Cet homme à côté, arrivée 21h37, arrondissement 16, pizza au four 10 minutes, celui derrière, métro 4, télé chaîne 13, lit 1 place, celui au loin à côté des toilettes, Uber Eats 10€, frais de livraison 2€, 3 commandes avant prochaine offerte. Moi, Hall 2, métro 6, puis 1, trajet 45 minutes, arrivée 22h00, lit 1 place.
Non, les nombres ne nous sauveront pas. Tous ces bâtards ne sont que la vaine progéniture de mathématiciens solitaires. Peut-être l’exponentielle fut pour Poincaré un confident qu’il ne trouva jamais parmi les hommes, e=mc2 l’unique ami d’Einstein…
En fait, pour que tout soit dit, il n’eut fallu que deux chiffres : le zéro et le un.
Le premier nous crache, nous fait atterrir dans le second, puis nous ravale.
« Bonjour à toutes et à tous. Nous sommes ravis de vous accueillir dans ce TGV Ouigo Paris – Rennes. Nous avons la meilleure équipe transatlantique, que dis-je de France, que dis-je d’Europe, que dis-je du monde ! Enfin, pour ceux qui auront la chance d’être dans mon wagon de queue. Quoi que, il y a aussi Véro, qui est un peu notre maman à tous… »
J’ai eu mon billet pour 20€ et, contre 78€ pour un TGV classique, toute la France, ou dirons-nous toute la France modeste, c’est-à-dire 98% de mes concitoyens, est conviée. Les 2% restants ne nous intéresseront pas ici car eux appartiennent au domaine des airs. Ils ne sont plus sur Terre depuis longtemps, dans des perpétuels jets.
C’est donc tout le folklore de la France qui s’offre à moi avec fraîcheur, aussi une femme noire enturbannée nous gracie-t-elle de sa conversation téléphonique dans un dialecte qui m’est inconnu :
« Wakena, wakena, 17h00, 17h00… »
Soudain, un bruit ! qui aspire tous les autres, un trou noir sonore. Qu’est donc ce phénomène étrange ? Le rire implacable du turban. Soupirs dans le wagon, personne n’ose encore rien dire. Pourtant il va bien falloir le faire si l’on veut passer un voyage en paix ! Il va falloir dire à cette dame qu’ici nous sommes à Paris et pas sur une de ces îles, qu’ici le soleil est une denrée rare et que nos noix de coco sont sous plastiques, sans saveur. Ici nous sommes étanches, madame, ici nous sommes civilisés, nous voulons que l’on nous laisse tranquille, nous voulons crever seuls mais paisibles, donc votre conversation madame, et votre rire indolent… Oui il faut que quelqu’un s’élève, parle. Parlez maintenant ou taisez-vous à jamais car ce rire est un bruit insupportable qui nous prendra tous en otage et je doute que le GIGN ne se déplace pour ce cas de figure. Il faut encore que ce soit les citoyens qui régissent la civilité, donc parlez maintenant camarade, car ce bruit n’épargnera personne et pour 20€ le billet il n’y aura nulle part où se cacher. Si ce n’est les toilettes mais tout le monde ne pourra s’y réfugier et, quelle valeur démocratique aurait notre wagon s’il laissait la majorité de ses voyageurs à la merci de la première nuisance venue… puis, surtout, qui souhaiterait passer un trajet d’1h52 dans les toilettes, quand bien même cela lui garantirait un trajet paisible ? Peu de monde, j’espère, car, tout de même, ce n’est pas une vie, de la passer aux toilettes… Il faut donc agir maintenant car dans cinq minutes, quand le train aura démarré, il sera trop tard, elle aura pris ses aises, on ne pourra plus rien lui dire. Il faut faire vite car les « wakena » et autres mots exotiques (sûrement très dangereux) fusent dans toutes les directions.
« Bogono, je te dis ! Je te dis, je te dis…
– Excusez-moi, vous pourriez parler moins fort ? »
Oui ! Oui, seigneur ! La dame des îles de raccrocher et de daigner nous octroyer le silence, le doux silence auquel nous aspirions tous. Louée soit notre sauveuse qui nous délivra de l’insolente incivilité ! Nous l’appellerons Jeanne, et pourvu qu’aucun descendant de bourguignon ne se soit infiltré parmi nous…
« C’est dans cette ambiance de fo-lie… nous vous rappelons que le port du masque est obligatoire… le wagon 7 est équipé d’une nurserie… »
Notre chef de bord s’appelle Axel, lui nous l’appellerons Jésus. Car réellement il me semble être le saint réincarné. Par le seul ton de sa voix il a su dissiper la tension de toute notre rame. Il a su délivrer la sérénité, prisonnière des temps troublés qui étaient les nôtres, aussi n’étions-nous plus des voyageurs français allant en Bretagne mais des âmes apaisées profitant des plages ensoleillées d’Israël. Bismillah.
J’aimerais tant pouvoir décrire chaque participant de ce grand voyage commun qui va être le nôtre, mais un des passagers prend nonchalamment tout l’espace : un satané bébé signalant son existence avec gaillardise.
« Quel âge a-t-il ? » demande, débonnaire, le doyen du wagon car non, en notre lieu sacré, le choc des générations n’existe pas. Le vieux regarde le jeune sans y voir une menace, mais plutôt un relais, comme celui qui prendra à son tour le divin flambeau de la vie. Oui en ce lieu éphémère qui sera le nôtre pendant 1h52, la fraternité entre les âges semble encore possible.
« 3 mois » répond la brave mère qui passera tout son trajet debout, à bercer son rejeton avec une abnégation plus inspirante que tous les « nous sommes en guerre » et autres fadaises déclamées dans ce grand théâtre de pantins désincarnés que nous avons pris coutume d’appeler « la sainte télé ». Oui, si un jour « nous sommes en guerre » et que vous voulez envoyer des jeunes hommes se faire tuer, montrez-leur cette mère qui berça son enfant debout pendant 1h52, en faisant des allers-retours dans la rame, oui montrez-la leur et pour elle uniquement ils accepteront de mourir, oui pour elle uniquement ils accepteront.
Est-il pourtant possible que tu brailles autant à un si jeune âge ? De tels poumons te prédestinent à faire chavirer les cœurs, en tant que chanteur ou orateur, conteur, ou n’importe quelle profession en « eur » … Ainsi, nous t’appellerons Johnny, en hommage à notre monument national français. Comment, on me signale qu’il était belge ? Monsieur, cessez vos calomnies. Johnny, notre Johnny, était français. Un point c’est tout.
Pour 20€ il m’est aussi donné de redécouvrir la proximité. Les uns sur les autres, impossible d’échapper à autrui. Nous ne pouvons que nous voir, que nous observer. Oui pendant presque deux heures nous apparaissons dans toute notre vérité, car la feinte n’est pas permise dans notre rame, Jésus l’a proscrite. Ainsi ce Ouigo semble représenter le dernier sanctuaire d’une interaction sociale française. De la possibilité de voir ses concitoyens pour de vrai, d’observer la France dans sa réalité. Oui, arrachés à notre quotidien, dans un espace spatio-temporel à la fois défini et indéfini, tout semble permis, le vrai semble encore à notre portée. Les masques tombants et autrui nous apparaissant, nous nous découvrons finalement à nous-mêmes.
Alors, peut-être que cette femme remarque pour la première fois sa mèche blanche, peut-être que cette jeune fille n’arrête plus son regard à la fenêtre mais observe au travers, peut-être cet homme célibataire se demande ce qu’est cette chose oubliée qui s’agite entre ses jambes, peut-être ce vieillard qui voit ce bébé s’époumoner et crier la vie se dit que finalement l’EPHAD, ce n’est pas pour lui. Et forts de cette vérité, lorsque Jésus passe parmi nous peut-être que nous l’acclamons, que nous nous mettons à chanter en chœur :
Au nord c’étaient les corons
La terre c’était le charbon
(…)
Alors, peut-être même des « olé » s’élèvent dans notre wagon telles des vagues parmi les hommes et femmes et que le couloir n’est plus une Mer Rouge qui nous séparerait. Peut-être que ces deux bruns, qui ressemblent à de lointains italiens venus au XVème siècle bâtir des châteaux français, peut-être que leur sang latin leur fait sortir un Martini, qu’il coule à flots parmi nous en partage, peut-être que leur bagage, qui a été étiqueté pour ne pas être détruit par la brigade de déminage, porte l’inscription :
« Dionysos, 1 Champs-Élysées »
Puis, pour ne pas être en reste, peut-être que ces fiers bretons dans un carré du wagon, sortent de je ne sais quelles poches immenses des bières artisanales dont ils ont le secret. Et puis peut-être que la femme enturbannée se joint elle aussi à la fête et sort un rhum arrangé tout droit venu de la sève des îles, peut-être qu’aux plus précautionneux d’entre nous Jésus tend des gobelets écoresponsables et peut-être même qu’à ce moment-là, à ce moment-là seulement, quand il voit tous ses concitoyens festoyer comme depuis longtemps ils n’ont festoyé, un monsieur avec une calvitie très avancée, des lunettes, un accent du sud, et une espèce de bonhomie étrange avec un nom finissant en « ex » dont on n’a pas entendu le début s’exclame en levant un verre rempli d’alcools variés : « Rien à foutre, BAMBOCHE ! »
Alors on le célèbre et les fenêtres du Ouigo vibrent, brouillent le paysage de la France qui défile à 320km/h. On a oublié où ce train nous mène mais ça n’a pas d’importance. Nous sommes tous là, nous rions ensemble.
Soudain, un petit, un tout petit bruit triste résonne dans ce wagon pourtant à l’agitation si joyeuse. « Ex » décroche le téléphone.
« Comment, Manuel… Je ne t’entends pas bien… Privatiser les trains… Tout privatiser… tout de suite ? … OK, Manuel. »
Bien embarrassé, il nous déclare solennellement que c’est le dernier Ouigo. Demain tout sera privatisé. Adieu, le Ouigo. Les voyageurs se regardent, confus. Qui peut donc être cet homme, qui d’un seul coup de fil, semble disposer de l’existence comme s’il en était Dieu ?
Moi j’ignore qui vous êtes, « Manuel », mais non, vous ne privatiserez pas notre Ouigo. Vous pouvez privatiser tout ce qui vous chante, que ce soit les autres trains, les avions, les hôpitaux, le Louvre, La Tour Eiffel ou encore toute la France -pour aller plus vite- car vous semblez en avoir le pouvoir, mais notre Ouigo lui, il restera un train à 20€ et un train libre, un train démocratique. Car il est trop tard Monsieur Nuel, le farfadet a déjà quitté Montparnasse : aller-simple et direction la Terre Promise. Vous aurez beau rappeler monsieur « Ex », vous aurez beau lui demander de répéter ce que vous lui dîtes, comme à une marionnette, en lui aboyant de nous jouer un joli tour comme quand on emmène les enfants voir un spectacle au carnaval, mais nous ne serons pas bon public, monsieur Nul. Inutile de vous fatiguer. Le soleil nous chatouille déjà, il nous faut vous laisser. Nos billets ont été compostés, la contrôleuse nous a dit :
« La Terre Promise ? Belle destination. Je vous y rejoindrai bientôt. »
Traverser le terrain de tennis. Esquiver les balles, surtout esquiver les balles. Ne pas s’en prendre une dans la tête, les yeux. Les gens font n’importe quoi. Un touriste en Angleterre, il ne doit rien lui arriver, surtout il ne doit rien lui arriver.
L’office de l’immigration grouille d’âmes en peine. Ma situation est privilégiée, je ne suis qu’un touriste égaré. Une employé m’a promis que je pourrais rentrer en France.
Cette fille fait de la chasse. Je trouve ça curieux. C’est « juste comme ça » me dit-elle. Parfois elle part. Quelques jours. Elle est brune.
Deux Français perdus au pays du thé. Rentrerons-nous un jour chez celui du vin ? Moi ça m’est égal. Rester avec elle, je la suivrai.
Soudain il fait noir. Le tunnel sous la Manche. Elle vient s’asseoir sur moi. Je suis surpris mais ça ne me dérange pas. Un moment doux dans une période sombre. Je l’embrasse dans le cou, elle suce mon pouce.
Traverser le tunnel prend 20 minutes. C’est un peu court. Je regrette que la Manche ne soit pas un océan. Rester comme ça, avec elle, plus longtemps.
Peu avant que la lumière ne revienne elle retourne à son siège, en m’embrassant sur la joue droite.
Je ferme les yeux. Prolonger cette sensation tendre, cette intimité illusoire. Regarde-t-elle par la fenêtre ? Sourit-elle en me regardant ? Peut-être qu’elle pense à la chasse. Je ne sais pas.
Le retour à Paris est douloureux. Je ne sais que trop bien comment les rêves se finissent. Elle ne reviendra jamais me voir. Elle a dû rester quelque part, dans le tunnel.
Le bruit, s’époumone. Quelqu’un crie, veut attirer l’attention. Que cache-t-il ? Rien. Une coquille vide. Mais cet homme qui reste assis, dans le fond, tapis dans l’ombre, c’est de cet homme que viendra l’Histoire. C’est ce chaman qui invoquera le silence apocalyptique dans lequel nous entendrons à nouveau. Il faut prendre du temps pour entendre ce discret compagnon. Or on décide que l’on n’a pas le temps pour le temps. On jette le silence à la poubelle, on lui défèque dessus, on le recouvre de chiasse. Et lorsque cette poubelle déborde, qu’elle est bonne à jeter, on s’aperçoit que l’on a appelé ça « notre vie ». Alors, on voudrait faire encore plus de bruit pour que celui-ci nous offre une poubelle plus grande. Mais non, notre dernier cri se perd dans le regard indifférent de cet éboueur qu’est le temps…. Il n’a pas fini de nettoyer notre chiure que déjà il nous empoigne et laisse paraître un sourire narquois. C’est à son tour de nous rendre la pareille.
La vie laisse partir un cadavre chiasseux à l’enterrement gênant. Personne ne l’a réellement aimé, personne ne l’a réellement connu car il n’y avait rien à connaître. Le bruit s’en est allé de lui et déjà, des autres, des milliers de millions de milliards d’autres, requièrent sa présence. Il faut qu’il soit là, il faut qu’il les câline. Il s’y emploie avec joie car qu’est-ce qui l’en empêcherait ? Il n’y a que vous pour le stopper, mais vous ne le voulez pas. Vous êtes bien, là, avec lui. Et pourquoi ne le seriez-vous pas ? Vous n’avez pas entendu parler du cadavre chiasseux, ayant vécu dans le bruit mais étant mort sans lui, et comment en auriez-vous entendu parler ? Personne ne parlera jamais de lui, car qui s’en préoccupe, de ce médiocre ? Un anonyme qui s’est caché toute sa vie, jusqu’à disparaître dans la mort. Il n’y a personne pour le mépriser, pas même le silence. Lui a toujours été là. Lui sait qu’un jour ou l’autre il reviendra, alors que notre bruit… Oui, la prochaine fois que vous allez quelque part et que, comme un camé en manque vous avez soudain besoin d’une bonne dose de bruit, prenez un moment avant de vous soulager. Le silence, respire.
C’est de haut en bas. C’est toutes les… trois secondes ? Ou cinq… Bon, il s’agirait de mater cette mèche rebelle, mademoiselle. Vous voir constamment la replacer me dérange. Par ailleurs, je ne suis pas sûr que l’herbe apprécie vos caresses… Ni les touffes, d’être nonchalamment arrachées ou encore la terre par votre ongle délicat d’être grattée… Votre rire fait peur aux oiseaux quant à votre sourire il rend jalouses les statues… L’eau des fontaines est, elle, gênée de vous refléter… Les graviers, eux, se plaignent de vos petits pieds… Les fleurs pleurent, que de votre parfum vous les masquiez… Les bancs soupirent de vos formes et les arbres gémissent du balancement de vos hanches… Votre peau blanche, le soleil se cache pour ne pas la tanner… Votre chevelure brune, la pluie s’arrête pour ne pas la mouiller… Et les nuages, dédaignant votre visage de Méditerranée, s’en vont pour ne point l’ombrager… Vous voyez, tous souffrent de votre présence et même vos affreux yeux noirs n’y pourront rien changer… Aussi je vous demande du fond du cœur que jamais plus… vous ne partiez.
Nos deux observateurs n’eurent pas le temps de poursuivre cette profonde conversation car déjà :
« Fschou ! Fschou ! Fschou ! Fschou ! »
« Est-ce que cela va finir à la fin ? »
Cela « allait bientôt finir à la fin » car le train était sur le point de partir. Ce phénomène était unique au monde, propre à Paris, quand le train est court et que le quai est long (et il est souvent long, ce gredin) nous ne manquons pas de voir maints voyageurs déterminés courir à toute berzingue pour monter à bord. Ils produisent ce bruit reconnaissable entre mille, semblable à celui émis par une Formule 1 lancée à pleine blinde, qui vous dépasserait en un éclair :
« Fschou ! »
Rassurez-vous cher lecteur, le train vient de partir, vous ne serez plus importuné. Enfin, au moins jusqu’au prochain train court (et il est souvent court, ce gredin…).
« Qu’allons-nous faire maintenant, cher Naimor ?
– Attendons-nous le prochain train court ?
– La Défense m’ennuie profondément en réalité…
– Et moi donc ! Surtout, quelle laideur.
– On dirait qu’ils l’ont fait exprès, ahah.
– Nous pourrions prendre la Une, aller aux Champs-Élysées…
– Et nous faire voler par les pickpockets ? (Il y avait beaucoup de pickpockets aux Champs-Élysées. Les raisons de leur présence sont non élucidées).
– Ah ! Mais proposez donc. C’était votre idée de venir écouter les formules 1 humaines, et maintenant nous voilà drapés d’ennui…
– Irions-nous au cinéma ?
– Voyons, ils sont tous fermés.
– Et que diriez-vous du théâtre, on dit le plus grand bien de…
– Fermés aussi…
– Les salles de musique, peut-être ?
– Fermées.
– Les…
– Fermées.
– Mais je…
– Fermés.
– S’il…
– Fermé.
– Et les restaurants ?! Il y a grand temps que je n’ai dégusté une bonne blanquette, bien blanche, dans l’une de nos fameuses brasseries françaises !
– Et pour cause mon bon Naimor, elles sont aussi fermées depuis des mois.
– Mais enfin !! Que diable n’est-il qui ne soit fermé ?
– Le travail, mon bon Naimor.
– Mais, nous sommes au chômage, car tout est fermé.
– Irions-nous à Pôle Emploi dans ce cas ?
– Surtout pas ! Vous savez bien que j’y tombe malade à chaque fois…
– Leur air conditionné toujours mal réglé…
– Oui, l’air conditionné…
– Hm… Ne traverserions-nous pas la rue ?
– Pour quoi faire ?
– Je ne sais pas, comme ça, peut-être que…
– Non, ça ne me dit trop rien, cette histoire de rue… la traverser… ça m’a l’air fort pénible…
– Oui… Irions-nous acheter des vêtements ?
– Comment ? Les magasins sont ouverts ?
– Ah oui, c’est curieux, hein ?
– Oui, mais, vous savez fort bien que nous sommes sans le sou, car…
– Le chômage…
– Quelle chance d’avoir trouvé des tickets de métro par terre…
– Nous n’aurions tout de même pas resquillé !
– Non, non jamais… ça, c’est bon pour… les racailles… »
« Fschou ! Fschou ! »
« Direction Saint-Lazare, n’irions-nous pas ?
– Qu’y a-t-il à y faire ?
– Se moquer des clochards.
– Mais, mon bon, nous sommes en hiver. Vous savez bien qu’ils sont tous morts dans le froid.
– Ah, il n’y a donc même plus de pauvres pour s’en moquer … quelle époque… »
« Fschou ! Fschou ! »
« Irions-nous nous balader, tout simplement ? Je crois que nos pieds sont libres, bien que nous soyons fort mal chaussés.
– Fort mal chaussés, mais pour la bonne cause ! Nous avons fort bien fait de renoncer à ces… ces sneakers…
– Oui, parce que toutes ces marques…
– Fabriquées dans des conditions…
– Oui c’est…
– Révoltant…
– Je suis révolté…
– Oui, je n’ai acheté…
– Que trois paires…
– Quatre…
– Que quatre…
– Enfin ! Ne partirions-nous pas ?
– Mais où ?
– Nous promener dans les rues, voyons ! Paris n’est-elle plus la plus belle ville du monde ?
– Ah ! Pour que nous nous marchions dessus avec les touristes…
– Mais, mon bon, il n’y en a plus !
– Comment ? Madame Daldalgogo nous aurait donc libéré de ce fléau ? (car réellement, les touristes étaient le fléau de Paris) Après les automobilistes et les gens… les gens de dr****…
– Ah, surtout ne me parlez pas de ces gens, ces gens de dr****… Mais non, voyons. Cela est dû au contexte actuel.
– Le contexte actuel ?
– Enfin, cette maladie fâcheuse… qui se répand de jour en jour… très, très contagieuse… terriblement contagieuse…
– Je l’ignorais…
– Ne regardez-vous pas la télévision, très cher ?
– Mon médecin dit que c’est mauvais pour la santé, j’évite…
– Vous ne manquez pas grand-chose, en réalité… »
« Fschou ! »
« Ne pourrions-nous pas prendre nos téléphones pour « scroller » un coup, comme disent les jeunes ?
– Mais, voyons, vous savez bien que j’ai remplacé mon smartphone par un téléphone en bois.
– En bois ?!
– En bon bois français des forêts contrôlées d’Alsace.
– Mais, pouvez-vous « scroller » avec ça ?
– Hin hin. (Parfois dire « non » prend trop de temps, on lui préfère une onomatopée bien sentie)
– Et pour vos appels ?
– Il n’appelle pas.
– Et les sms ?
– Il n’envoie pas de sms.
– Mais alors, quelle est sa fonction ?
– Il ne pollue pas. »
« Fschou ! »
« Ne prendrions-nous pas un de ces trains pour nous évader en province, là où cette terrible maladie ne sévit pas encore ?
– Voyons, vous savez bien comment nous sommes traités hors de Paris, nous ne sommes pas les bienvenus hors de… hors de nos murs…
– Ah, ces provinciaux…
– Des ingrats. »
« Fschou ! »
« Je ne vois plus ce que nous pouvons faire…
– Mon cher, le désœuvrement étant propice à la réflexion, je pense être arrivé à une conclusion sinon satisfaisante, au moins irréfutable.